EcriTech’8 : Réapprendre à apprendre à l’heure numérique ? 

Comment le numérique transforme-t-il nos façons d’apprendre ? En quoi modifie-t-il les tâches des enseignants ? Un smartphone ou une vidéo de quelques minutes peuvent-ils avoir un quelconque intérêt éducatif ? Si oui, à quelles conditions ? Autant de questions que se sont posées les participants au colloque écriTech'8 qui s'est tenu à Nice les 5 et 6 avril 2017. Ce rendez-vous, qui accompagne depuis 8 ans les explorations de la pédagogie dans notre monde numérisé, avait choisi cette année pour thématique « Numérique et savoirs : s'approprier, scénariser et co-construire ». De tables rondes en ateliers pratiques, l’invitation au mouvement a été lancée, y compris par les élèves eux-mêmes : à l’heure numérique, a-t-on vu à Nice, des lycéens se montrent capables de créer une maison d’édition ou de guider virtuellement les enseignants dans le musée d’art moderne de la ville !

 

Repenser la distance et le temps des apprentissages

 

Catherine Becchetti-Bizot, Inspectrice générale de l'Education nationale, chargée de mission numérique et pédagogie, et Mathieu Jeandron, Directeur du Numérique pour l’Education, ouvrent le colloque. Ils rappellent que l'Ecole forme d’ores et déjà des élèves qui auront à porter les profonds changements sociétaux qui nous attendent.

 

La spécificité de cette huitième édition réside sans doute dans la conférence inaugurale de Marcel Lebrun, professeur en technologies de l’éducation à l’Institut de Pédagogie universitaire et des Multimédias de l’Université catholique de Louvain. Sur le thème des classes inversées,  il mène une conférence elle même inversée, car les participants ont pu poser des questions au conférencier quelques jours avant l'ouverture du colloque. C’est l'occasion de rappeler qu'il y a de nombreuses manières d'inverser la classe alors que les médias n'en retiennent souvent qu’une seule, la plus simple à comprendre sans doute, qui consiste à demander aux élèves de travailler une notion à la maison, souvent à l’aide de capsules vidéos, et de consacrer le temps de la classe à faire les exercices avec l’aide de l’enseignant. Quelle que soit la manière de procéder, inverser la classe, c'est finalement redonner du sens à la présence de l’élève dans l’école et développer la capacité des enfants à apprendre aussi par eux-mêmes, en cherchant et en synthétisant les savoirs, avant de les communiquer à leurs pairs. « Finalement, les enseignants devraient enseigner moins et les élèves apprendre davantage », déclare le chercheur en expliquant qu’il faut redonner de l'importance à la tâche. Marcel Lebrun rappelle que ces changements de posture, sans doute inéluctables, demanderont des efforts et du temps. Il répète, non sans humour, que l’on confond souvent « distance » et « proximité » et a montré, ce jour-là, depuis Louvain, que l’on pouvait donner une vivante conférence « à distance ».

 

Nouveaux scénarios et formats pédagogiques ?

 

La table ronde de la deuxième journée s’intéresse à « la scénarisation et à la médiatisation des savoirs ». Il y est finalement beaucoup question des pratiques médiatiques des adolescents et du levier qu’elles peuvent représenter pour réinventer les scénarios pédagogiques. Stéphanie de Vanssay, professeure des écoles, conseillère technique SE-Unsa,  explique comment s’inspirer des tutoriels produits par les youtubeurs pour scénariser nouvellement les anciens savoirs. On peut parfois prescrire aux élèves des vidéos réalisées avec talents et précision scientifique ou bien leur demander d’en produire eux-mêmes. Ces projets permettent de mobiliser de nombreuses compétences orales primordiales et de poser sa pensée dans des formats contraints. Axel Jean, chargé de mission à la DNE, chef de projet des Banques de ressources numériques éducatives (BRNE), rappelle que le format court, qui aide à capter l’attention des élèves, ne paraît court qu’à ceux qui n’ont pas grandi en consommant des vidéos en streaming. Les banques de ressources Eduthèque l'ont bien compris et proposent justement des formats adaptés.

 

Sophie Touzé, experte Pédagogie et Numérique au Ministère de l'Enseignement Supérieur, explique l’importance de renouveler les MOOC dont les formats ne permettent pas de fédérer longuement l'attention du public adultes au delà de 8 mm. Mais, quand on parle des plateformes de visionnage de vidéos en ligne, arrive rapidement la question légitime de la présence de la publicité. Etienne Durup, chef de projet infrastructures à la DNE, répond que la neutralité en termes de publicité est capitale, mais il rappelle aussi que la même publicité s’étale dans les journaux et les revues des CDI des collèges ou des lycées sans qu’on lui fasse toujours un procès équivalent. Il ajoute que l’article de 2010 du code de l’éducation qui interdit les smartphones au collège est souvent un obstacle majeur au développement et à l’accompagnement des nouveaux usages et à la prise en compte des pratiques informelles des élèves. La DNE travaille à redonner un cadre nouveau à cet article ; le dossier est entre les mains de la Direction des affaires juridiques.

 

Quand des lycéens créent une maison d’édition !

 

A ecriTech’8, de nombreux ateliers permettent cette année encore de mettre en avant des expérimentations, de montrer des pratiques de classe et des démarches liées à la scénarisation pédagogique. Ainsi, trois enseignants du Lycée Pilote Innovant International (LP2I) de Jaunay-Clan dans l’académie de Poitiers présentent un projet de maison d’édition créée par leurs élèves de seconde. Hélène Paumier, enseignante en Lettres modernes, Alexandre Daneau, enseignant en Sciences économiques et sociales et Julie Moraine, professeure-documentaliste, donnent rapidement la parole à leurs élèves qui interviennent depuis leur lycée par visioconférence.

 

Les lycéens expliquent comment ils ont créé une junior association et monté les éditions Turfu pour jeunes auteurs. Ils utilisent les outils présents au Lycée, et ont divisé leur équipe en plusieurs pôles : juridique, éditorial et communication. Le tout est organisé démocratiquement car toutes les discussions sont votées. Il s’agit pour eux de promouvoir de jeunes talents et de publier des écrits « à toutes les sauces ». Les noms pittoresques des différentes collections annoncent clairement la couleur, ou plutôt le goût : Harissa pour les nouvelles, Burger pour les livres d’art, Ketch-up pour les romans…

 

L’encadrement des professeurs se veut volontairement discret pour laisser libre cours à la prise d’initiative et à l’autonomie des élèves. Ils découvrent de nouvelles perspectives professionnelles dans les métiers du droit ou de l’édition. Le professeur de SES étudie en classe les aspects sociologiques du livre autour duquel se crée une identité et donc une manière de communiquer. Les contacts avec les auteurs se font en ligne. L'engouement des élèves sidère les trois professeurs, car ce projet qui n'a commencé que le premier février 2017 se développe très rapidement.

 

La classe 2017 à l’heure de l’ordiphone

 

Brice Sicart et David Cohen sont deux locaux de l’étape d’écriTech', tous les deux professeurs d’arts-plastiques, respectivement en lycée et en collège. Ils sont venus rendre compte d’une expérimentation qui repense l’aménagement de la classe et organise l’introduction du BYOD dans le cours d’arts-plastiques : la ClassLab. Accompagnés de leur IA-IPR Josyane Rouch, ils expliquent que le smartphone, ou plutôt  « l’ordiphone » est devenu le journal intime de l’élève… un journal intime connecté. C’est donc un enjeu citoyen d’accompagner les nouvelles pratiques afin que les jeunes saisissent également la dimension artistique contemporaine liée à ces nouveaux outils.

 

Parallèlement les élèves sont accompagnés dans le réaménagement de leur salle de classe : l’objectif est d’améliorer l’expérience scolaire par un apport de confort et d’ergonomie, le tout sans moyens financiers particuliers. C’est la raison pour laquelle on trouve des coussins, des tréteaux, des tables mobiles dans la classe. Proposer de travailler autrement impose de changer les scénarios d’apprentissage. Le choix du support, de l’espace et de l’organisation du travail sont laissés aux élèves. Il en ressort une amélioration du climat scolaire et la confiance entre l’enseignant et les élèves : « l’arrivée des coussins dans la classe a changé le regard des élèves » souligne David Cohen. Les productions plastiques permettent aussi d’apprendre à débattre, à accepter un regard ou une expression différente de la sienne.

 

Poser de nouveaux actes

 

En soirée, les participants du colloque sont invités au MAMAC, Musée d’Art Contemporain et d’Art Moderne de Nice pour une visite guidée par des élèves… absents. Des vidéos projecteurs, installés pour l’occasion, font apparaître les lycéens grandeur nature à côté des œuvres qu’ils présentent. Un projet qui place le travail des élèves au cœur de la cité et qui met les outils personnel au premier plan puisque tout a été réalisé grâce aux fameux ordiphones.

 

Le colloque se referme sur une conférence de Francis Jaureguiberry, sociologue et professeur à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, au cours de laquelle il a offre un contrepoint éclairant sur l’apparition d’une nouvelle norme, celle de la « connexion permanente ». Une intervention qui sonne parfois comme un rappel à l’ordre et qui rappelle la nécessité d’accompagner les nouvelles pratiques pour ne pas augmenter la dissolution de l’attention car « il est des lieux où l’on ne peut pas être si l’on n’y est pas complètement ».

 

Cette année 2017 aura été marquée par une volonté de l’équipe organisatrice de proposer une nouvelle façon d’écrire les actes du colloque. Frédérique Cauchi-Bianchi, CARDIE de l’académie de Nice et Lionel Clary, directeur adjoint du Réseau Canopé PACA, ont inventé le concept des « actes autrement », une expérience créative au cours de laquelle une vingtaine d’intervenants s’est prêtée au jeu de relater le colloque d’une nouvelle façon, à travers des formats variés, films, interviews décalées, enquête policière immersive… Cette nouvelle approche transmédia des ressources ne se substituera pas aux actes classiques, bientôt présents sur le site, mais montre que l’institution cherche elle aussi à renouveler la médiatisation et la scénarisation de ses propres contenus.

 

Bruno Vergnes

 

Le site d’écriTech’8

La maison lycéenne d’édition TURFU

La fiche de la ClassLab de David Cohen et Brice Sicart

Brice Sicart au Forum des Enseignants innovants

Marcel Lebrun dans Le Café pédagogique

 

 

Par fjarraud , le mercredi 19 avril 2017.

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