Liaison lycée-université : Une filière excellence santé à Hirson 

« Mes élèves sont plus confiants, venant d'une zone défavorisée, ils avaient tendance à s'auto dénigrer. » Comment préparer des lycéens à la première année commune aux études de santé (PACES) ? Comment susciter des vocations en médecine dès la 1ère S ? Stany Abraham, enseignant de SVT au lycée Joliot Curie à Hirson (02) coordonne la filière excellence santé mise en place dans son établissement en lien avec l'agence régionale de santé, la région et le rectorat. Prise de notes, QCM, anatomie humaine, biostatistique sont quelques objectifs visés par les lycéens volontaires. A raison d’1h30 par semaine, ces élèves rencontrent de nombreux médecins, pharmaciens, kinés et peuvent suivre un stage de préparation à la PACES d’Amiens.

 

En quoi consiste la filière excellence santé mise en place dans votre établissement ?

 

C'est une filière mise en place depuis deux ans dans le cadre d'un partenariat entre l'Agence régionale de santé (ARS), la région et le rectorat d'Amiens. Nous sommes 6 lycées à y participer, situés dans des zones où le manque de professionnels de santé se fait sentir. Notre lycée est situé en Thiérache, au nord de l'Aisne, proche de la frontière Belge. C'est une zone rurale avec une population défavorisée mais c'est aussi un beau paysage de bocage.

 

Quel est le contenu disciplinaire de l’1h30 dispensée chaque semaine ? Quelle approche pédagogique est privilégiée ?

 

Ces cours s'adressent aux élèves de première et de terminale S, ils se font sur leur créneau d'AP (accompagnement personnalisé). Nous sommes 5 enseignants à intervenir (2 en SVT, 2 en sciences physiques, 1 en maths) plus un médecin généraliste, le Dr Elisabeth Bastin, installée à Hirson, ancienne élève du lycée. Le contenu des cours a été élaboré avec le Dr Bastin dans un premier temps, puis en discutant avec nos anciens élèves qui ont réussi le concours, et en rencontrant des professeurs intervenant en fac de médecine.

 

Nous avons plusieurs objectifs. Tout d'abord, en terme de contenus, nous développons un programme qui constituera des bases pour nos élèves: l'audition, la reproduction, l'excrétion urinaire, la digestion... Nous partons de ce que savent les élèves, nous voyons ces différentes fonctions en insistant sur l'anatomie. Pour cela, nous utilisons les termes employés en médecine (position des organes les uns par rapport aux autres, plans de coupe...). Nous en profitons pour faire des dissections (articulations de pattes de mouton avec l'aide d'un Kinésithérapeute, dissection du cœur en présence du médecin, etc..). En maths, le contenu est plutôt lié aux calculs sans calculatrice, aux ordres de grandeurs, à la biostatistique. En sciences physiques, ils travaillent sur l'optique et approfondissent en chimie.

 

L'autre objectif est lié à la méthode. En discutant avec le médecin et en regardant ses cours de fac, les élèves découvrent l'importance des techniques de prise de notes. Nous leurs donnons des conseils puis nous testons sur des phases de cours magistral. Ensuite, nous évaluons sous forme de QCM, comme en PACES, et les élèves se familiarisent avec ce type d'exercice plein de pièges (plus difficiles que ceux que l'on donne en TS au moment du bac...). Parfois, nous fonctionnons en pédagogie inversée car à l'université certains cours se passent ainsi. Nous donnons le thème aux élèves, ils le travaillent et nous faisons le cours ou les activités ensuite. Ils disent préférer ce mode de travail.

 

Enfin, le dernier objectif est lié à l'orientation. Sur les deux années, nous leurs faisons rencontrer plusieurs professionnels de santé. Le médecin généraliste vient plusieurs fois mais nous avons aussi une kiné, une cadre de santé (ancienne infirmière), une pédiatre, un pharmacien, une pédicure podologue... Lors de ces rencontres, les élèves posent des questions sur le métier, les études, les débouchés, un moyen pour eux d'affiner leur projet d'orientation.

 

Quel est le profil des élèves qui choisissent cette filière ? Comment sont-ils sélectionnés ?

 

Ce sont des élèves de série S, ils sont volontaires. Ces lycéens postulent en septembre lors de la rentrée en première S, nous limitons le groupe à 20 élèves. S'ils sont trop nombreux, nous étudions leurs bulletins de seconde et discutons avec leurs professeurs principaux de seconde. Le but est d'avoir des élèves motivés, dont le projet d'orientation correspond à la filière. Après quelques séances, certains élèves se rendent compte que ce n'est pas pour eux (2 élèves cette année), et dans ce cas ils réintègrent les groupes d'AP classiques.

 

Dans ce cas, nous annonçons qu'il reste des places dans le groupe. Sur deux ans, nous avons donc quelques entrées et quelques départs (+ ou – 4) au fur et à mesure que leur projet d'orientation évolue. En première, nous avons actuellement 18 élèves. L'un d'eux veut faire une prépa BCPST pour être vétérinaire, 2 ne savent pas encore et tous les autres veulent faire une PACES. En terminale, c'est plus varié car les projets s'affinent et ce n'est pas le même « cru ». 8 vont aller en PACES, plusieurs en prépa, certains vont s'inscrire en Belgique (nous sommes tout près) pour Kiné ou Ergothérapie. Enfin, certains passent le concours d'infirmière.

 

Quelles sont les autres propositions faites par l’Agence régionale de santé pour ces lycéens au cours des 2 années ? Et post-bac ?

 

Le projet avec l'ARS comporte plusieurs étapes. Tout d'abord, nous avons les heures que nous dispensons pendant les deux ans qui sont abondées sous forme de HSE. Ensuite, ils subventionnent la venue du médecin généraliste qui n'assure pas ses consultations plusieurs après-midi par an pour nous rejoindre en classe. De plus, pendant les vacances de printemps, 30 élèves sont sélectionnés parmi les 6 lycées pour suivre un stage de préparation à la PACES à Amiens. Ils sont hébergés dans un lycée et les frais de transport  sont pris en charge ainsi que tous les cours dispensés pendant cette semaine par des enseignants du secondaire et de l'université. Les élèves vont en cours dans les locaux de la fac, ils révisent le soir en internat où ils sont accompagnés par un enseignant de SVT, ils s'entraînent sur des QCM.

 

Enfin, en juin, on sélectionne un groupe de 30 élèves désirant s'inscrire en PACES à Amiens et ayant suivi la filière excellence santé. Les critères de sélection sont le niveau, la motivation et il y a aussi un critère social. Ce groupe est hébergé au CROUS, à proximité de la fac. Tous les élèves sont au même étage et bénéficient d'un tutorat spécifique durant la première année.

 

Le but de l'ARS est de donner toutes les chances aux élèves issus de zones défavorisées pour réussir leur concours de médecine. Une fois qu'ils auront leur première année, l'ARS les accompagnera avec des bourses d'études en contrepartie d'une installation future dans une zone où l’on manque de professionnels de santé.

 

Côté enseignant, comment construisez-vous vos séquences ? Comment se coordonne le travail avec le médecin référent ?

 

Je coordonne le projet au niveau du lycée, je contacte les professionnels au fur et à mesure de l'année pour programmer leurs interventions. J'échange régulièrement avec le médecin référent. Côté enseignants, nous établissons un planning en début d'année et nous nous mettons d'accord sur le nombre d'heures et les thèmes abordés. Les collègues proposent des thèmes et généralement chaque enseignant développe celui sur lequel il est le plus à l'aise. Ça demande un travail de préparation car ça nous fait remonter dans nos connaissances acquises pendant que nous étions étudiants et il faut réactualiser.

 

Pouvez-vous nous dresser un premier bilan de cette nouvelle filière ?

 

Au niveau des résultats, notre première promo s'est pas mal débrouillée. Sur 15 élèves partis en médecine, 6 ont décroché leur première année la première fois, ce qui est supérieur aux taux de réussite en PACES. Lorsque nos anciens élèves viennent parler de leur expérience, ils disent que notre préparation les a aidés à démarrer tout de suite, à adopter les bonnes stratégies pour se donner toutes les chances (constituer un binôme, organiser son travail personnel, gérer le stress...). Mais il est difficile de dire si ces élèves auraient réussi ou pas sans cette préparation car ils avaient déjà un bon profil. Toujours est-il que ceux qui partent en médecine savent à quoi s'attendre et sont motivés.

 

Les élèves sont aussi plus confiants car venant d'une zone défavorisée, ils avaient tendance à s'auto dénigrer. Depuis quelques années, nous n'entendons plus ce type de discours et les élèves savent qu'ils ont un bon niveau et qu'ils ont les moyens de réussir des études difficiles. Le fait de rencontrer les anciens qui réussissent joue certainement un rôle.

 

Pour les enseignants, c'est l'occasion de faire des cours qui sont plus poussés et où les élèves cherchent à en apprendre davantage. Au niveau du lycée, cela nous permet aussi d'être plus attractifs. Des parents viennent nous voir avec leur enfant de troisième en posant déjà des questions sur cette filière mise en place en première S.

 

Entretien par Julien Cabioch

 

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Par fjarraud , le mardi 16 mai 2017.

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