Le film de la semaine : « Wulu » de Daouda Coulibaly 

Comment un jeune malien sans autre ressource que sa force de travail vit-il sa vie, dans un pays en mal de démocratie, miné par les inégalités sociales, rongé par la corruption autant que par les menées terroristes ? Après deux courts-métrages remarqués, Daouda Coulibaly, réalisateur français d’origine malienne, se lance avec « Wùlu » dans un premier long métrage percutant qui interroge la complexité de la situation du Mali aujourd’hui et la crise de 2012 notamment, à rebours des représentations simplistes véhiculés par les médias. A travers le parcours tragique d’un jeune apprenti de Bamako aspiré par le trafic de cocaïne, le cinéaste met au jour la dureté et la violence d’une société dans laquelle l’énergie et les aspirations de de la jeunesse se heurtent aux privilèges des nantis, au crime organisé et à la corruption généralisée, soubassements d’un pouvoir sans éthique. En passant du réalisme cru, façon chronique sociale, à la logique implacable du film noir, « Wùlu » nous ouvre les yeux et nous pose une question éminemment politique : ‘De quoi le trafic de cocaïne est-il le nom ?’.

 

Le prix de la survie

 

Fébrile, la caméra nous plonge au cœur du marché de Bamako, véhicules de tous genres circulant à grand fracas en tous sens soulevant des nuages de poussière. Ladji (Ibrahim Koma), qui apprend le métier de chauffeur autoroutier, a 20 ans et ne ménage pas sa peine. Il vit dans une baraque rudimentaire recouverte d’un toit en tôle ondulée. Dans la ruelle qui y conduit, nous le suivons au moment où il surprend avec épouvante sa sœur Aminata (Inna Modja) en train de se prostituer. La vision furtive de cette passe (occasionnelle ou régulière) donne la mesure de la précarité financière qu’ils subissent l’un et l’autre.

 

Ladji garde pour lui sa déception et sa révolte lorsque lui est refusée l’intégration à l’équipe de chauffeurs mais il se décide vite à contacter avec deux acolytes le trafiquant de drogue du quartier. Quelques mots échangés et l’embauche effectuée, Ladji entre sans transition, presque sans y penser, dans l’illégalité. Il suffit de transporter par camion la cocaïne dissimulée dans des caches à bord. Missions de plus en plus périlleuses, sur des distances qui s’allongent, dans des zones instables, avec es passages de frontières de plus en plus hasardeux. Aucun danger ne paraît effrayer l’habile transporteur au visage impassible et à la parole rare. Pourtant, l’étendue inquiétante des régions arides ou désertiques traversées, amplifiée par le recours au cinémascope, nous rend perceptibles les risques encourus. Périls extérieurs liés aussi à l’instabilité d’un pouvoir ne contrôlant qu’une partie de ses territoires. Et trahisons internes conduisant Ladji à commettre l’irréparable : l’élimination dans d’atroces circonstances d’un de ses complices (et probable compagnon d’infortune depuis l’enfance).

 

L’impasse d’une ascension fulgurante

 

Procédant par ellipses (dans l’agencement des épisodes), renforcées par les silences d’un protagoniste en apparence inaccessible aux émotions, la fiction avance à la vitesse vertigineuse de l’ascension sociale de Ladji et des signes extérieurs d’enrichissement personnel. Jusqu’à la construction et l’aménagement d’une luxueuse villa moderne, décorée par une Aminata à la longue chevelure blonde tressée, devenue adepte de stylisme et fan des dernières tendances à la mode. Dans le même temps, l’engrenage d’une amplification du trafic de cocaïne et l’engagement croissante de Ladji en son sein le confrontent inévitablement aux strates supérieures du système. A ce titre, sont exemplaires la froideur et la dureté d’un donneur d’ordre proposant des missions si dangereuses qu’elles impliquent l’apprentissage et le port d’armes de gros calibre. Face à Jean-François (Olivier Rabourdin), cynique ‘colon’ blanc au regard métallique, renvoyant sans cesse Ladji à sa couleur de peau et à son statut d’homme de main subalterne, ce dernier sans sourciller en veut toujours plus, prêt à tout pour trouver de nouveaux contrats, d’autres alliances, des marchés inédits à conquérir. Notre jeune homme pressé paraît se livrer en aveugle au destin qui l’entraîne, alors que nous le voyons marchander une mise de fond notable avec une personnalité malienne importante (dont il fréquente la fille par intérêt). Alors que des troubles graves déstabilisent le pays (le coup d’état vient de se produire), la porosité des frontières entre le milieu du crime, les possédants et les politiques nous saute aux yeux. Comme devient criante l’impasse tragique dans laquelle se trouve le jeune trafiquant muré dans une apparente indifférence au monde.

 

Fable politique, mise en scène percutante

 

Né à Marseille où il a grandi, le cinéaste, après des études d’économie et de philosophie, se dit rattrapé par le désir de cinéma et de fictions autour du pays de ses origines. Outre un regard frontal sur une réalité complexe, « Wùlu » se distingue par un montage rythmé et elliptique, seulement scandé par la composition musicale d’Eric Neveux, amplifié par l’usage du cinémascope, le tout conférant à la fiction réaliste et documentée l’énergie d’un thriller et l’amplitude d’une fable politique. Daouda Coulibaly bannit en effet les explications sociologiques (mais la satire sociale des nantis s’avère féroce). Il évite les références historiques explicites tout en plaçant sa caméra au cœur des contradictions d’un pays en état de crise profonde, le Mali d’aujourd’hui. Il filme, à hauteur d’homme, tantôt de très près dans le mystère de l’intimité, tantôt de plus loin dans l’étendue du territoire morcelé, un personnage pris dans le maelstrom de ladite crise. Et, sous nos yeux, Ladji, -à la fois criminel et victime de la loi du marché-, se perd. En même temps, la puissance suggestive de la mise en scène figure les forces noires qui dépassent l’individu, engendrent sa perte, mènent au désastre. Et « Wùlu », fable politique, touche juste.

 

Samra Bonvoisin

« Wùlu », un film de Daouda Coulibaly-sortie le 24 juin 2017

Sélections : festival international du film de Toronto, festival international du film politique de Beaune, festival du film francophone d’Angoulème, FESPACO de Ouagadougou (Prix d’interprétation masculine), festival d’Amiens (Prix du public) 2017

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 14 juin 2017.

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