En finir avec l’épreuve de philosophie du baccalauréat ? 

En 2008, dans un entretien au journal La Croix, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’éducation nationale, se posait publiquement la question de la pertinence d’une épreuve terminale de philosophie au baccalauréat, en particulier au regard du caractère assez aléatoire de la notation pour cette épreuve - « les écarts de cinq à six points » entre différents correcteurs y étant selon lui « archi-fréquents » et ce « malgré les commissions d’harmonisation ». Si j’en crois ma propre expérience, l’existence d’une telle part d’aléatoire dans la notation au baccalauréat de philosophie est difficile à discuter : sur les 9 copies tests que nous avons corrigées cette année en réunion d’entente, l’écart le plus bas pour une même copie était de 6 points sur 14 correcteurs, l’écart moyen pour les 9 copies autour de 7. J’ai de surcroît de bonnes raisons de penser que l’entente n’a pas beaucoup réduit cet écart puisque nous l’avons retrouvé inchangé pour les copies test du deuxième sujet après avoir harmonisé nos critères sur les trois copies test du premier sujet.

 

En faisant état de ces données, mon propos n’est certainement pas de stigmatiser l’arbitraire ou l’incompétence des enseignants dont je suis. Cela serait d’autant plus malvenu que le temps de correction qui nous est imparti ne cesse de diminuer, et ce aux dépens de nos efforts sincères d’harmonisation. Typiquement, si j’avais décidé d’attendre la réunion d’entente pour commencer mon paquet, j’aurais eu tout juste une semaine pour corriger mes 149 copies de ES (+ 9 copies test) avant la réunion finale d’harmonisation. N’étant pas capable (comme beaucoup de mes collègues je suppose) de réaliser un tel exploit, un bon tiers de mes copies n’a pas pu profiter du processus normal d’harmonisation – soit parce que je les ai corrigées avant la réunion initiale d’entente, soit après la réunion finale d’harmonisation. Ceci étant dit, mon propos est de revenir à la question de Luc Ferry : l’épreuve terminale du bac en philosophie est-elle une bonne chose ? Je vois trois bonnes raisons de répondre par la négative.

 

La première tient directement à nos difficultés d’évaluation. L’intérêt majeur d’une épreuve terminale comme le bac est de garantir l’impartialité de la correction (anonymat des élèves, correcteur extérieur à l’établissement) selon des critères à peu près identiques sur tout le territoire, des critères idéalement universels. Mais, au regard de notre difficulté bien réelle à évaluer un élève sur la base de la seule copie qu’il produit au baccalauréat, le prix à payer pour cette exigence d’universalité me semble d’abord être une augmentation des aléas de l’évaluation.

 

Il est bien connu en effet que chaque enseignant a sa manière propre de traiter le programme de philosophie : aucun auteur ni aucune doctrine particulière ne constituent des passages obligés. Deux professeurs de philosophie peuvent ainsi faire des cours très différents, aussi bien quant à leur problématisation de la notion traitée qu’eu égard aux auteurs et thèses discutés. Il n’y a donc pas véritablement d’attendus doctrinaux communs dont la maîtrise par les élèves pourrait servir d’étalon pour une évaluation nationale.

 

Au contraire, lorsqu’un enseignant évalue les copies de ses élèves pendant l’année, il peut s’appuyer, en plus de son estimation de la qualité philosophique de leur réflexion (cohérence d’ensemble, sens du problème, faculté de conceptualisation, rigueur de l’argumentation) sur un autre élément précieux : leur capacité à comprendre et à utiliser le cours qu’il leur a donné. D’autant qu’il peut précisément soumettre à ses élèves des sujets qui correspondent aux contenus qu’il leur a enseigné – ce qui est exclu pour le baccalauréat puisque le choix des sujets se fait à l’échelle nationale. Le correcteur du baccalauréat se voit quant à lui tenu d’évaluer, chez des élèves complètement débutants, un raisonnement philosophique délié de tout attendu particulier. On comprendra que la tâche est redoutable – pour ne pas dire impossible.

 

Deuxièmement, alors même qu’il ne peut précisément pas garantir l’impartialité qui est sa principale raison d’être, le baccalauréat contraint le professeur de philosophie à transformer ce qui devrait être une initiation  en une impossible course pour couvrir le programme – car, malgré son attachement à l’épreuve du bac, l’enseignant sait bien que, sans de bonnes connaissances doctrinales, ses élèves ne pourront pas décemment s’en sortir le jour J. Veut-il mettre en place des débats ? Il sait que cela se fera aux dépens de l’avancement du programme. Veut-il prendre du temps pour faire s’exercer ses élèves, leur faire travailler la méthodologie ? Même cas de conscience. Se trouve-t-il face à une classe particulièrement faible qui ne pourra suivre qu’à la condition d’une progression plus lente, d’un cours plus ancré dans les préoccupations des élèves ? Même intolérable dilemme. Quant à sa liberté pédagogique de privilégier telle approche, d’enseigner plutôt tels auteurs ou tels courants -  liberté certainement légitime dans la seule mesure où elle se met au service du progrès philosophique des élèves - on voit bien qu’elle entre profondément en conflit avec l’exigence d’harmonisation et d’impartialité qu’impose le baccalauréat.

 

Comme le remarquait justement Luc Ferry dans l’entretien mentionné plus haut, il y a certes une alternative à la suppression de l’épreuve terminale en philosophie : déterminer bien plus rigoureusement un certain nombre d’attendus doctrinaux et/ou un certain nombre de problématiques spécifiques. Mais, et cela constitue notre troisième argument, l’expérience a montré jusqu’ici que les enseignants y sont farouchement opposés parce qu’ils y voient précisément une grave menace contre leur liberté pédagogique.

 

Dès lors, y a-t-il vraiment une alternative satisfaisante à la suppression de l’épreuve terminale en philosophie ? Je ne crois pas. Mais il est bien clair que si nous supprimons l’examen terminal dans cette discipline, il faudra réfléchir sérieusement à un dispositif plus satisfaisant de contrôle des acquis de nos élèves.

 

Ludwig Crespin

Professeur agrégé de philosophie

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 03 juillet 2017.

Commentaires

  • Viviane Micaud, le 03/07/2017 à 09:05
    Nous avons ici la raison du si grand nombre d'épreuves au baccalauréat.

    La moyenne sur 5 épreuves de type littéraire permet de compenser de manière relativement satisfaisante les écarts normaux de notation. La notation n'est pas parfaite. Ce n'est pas une raison de la supprimer, mais il convient de limiter quand c'est possible et de prendre en compte les écarts. En Mathématiques, en Physique en faisant des sujets clairs et un barème, et des harmonisations de correcteurs avec des correcteurs seniors ils sont de l'ordre de de 2 points. (Il y a des études avec des sujets vagues et des correcteurs débutants.... mais là on était dans la manipulation.)

    Il est possible d'un concours de dissertation avec double ou triple correction pour les jeune qui veulent se perfectionner dans ce type d'exercice. Le système éducatif d'avant 1975 a été bien pensé par des gens qui a une compréhension globale de tous les sujets. C'est à ce moment qu'on s'est mis à focaliser sur des gadgets pédagogiques vantés par des bons communicants plutôt que de prendre le temps avec des personnes capables d'évaluer toutes les conséquences d'un choix.
    • Siegfried, le 03/07/2017 à 17:21
      bravo
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