Le film de la semaine : « Une femme fantastique » de Sebastian Lelio 

Faut-il être hors du commun pour accéder au statut de personnage de cinéma ? A quelles conditions une femme ordinaire devient-elle une héroïne sur grand écran ? Après « Gloria » [2014], portrait saisissant de vérité d’une épatante quinquagénaire toujours ouverte aux surprises de l’amour, le cinéaste chilien, Sebastian Lelio, renverse ici encore les représentations convenues et les préjugés en tous genres. Il choisit cette fois de suivre les pas de la jeune et belle serveuse Marina, frappée en plein bonheur par la mort soudaine d’Orlando, son compagnon d’âge mûr, bientôt en butte à la haine de la famille du défunt et aux soupçons d’une police enquêtant sur les circonstances du drame. Même si, en spectateurs conquis par son charme et sa beauté, nous ne nous posons aucune question sur l’appartenance au sexe féminin de l’héroïne, le monde hostile qui l’entoure se charge de semer le doute. Avec son coscénariste, Gonzalo Maza, inspiré aussi par le vécu de Daniela Vega (premier rôle et fulgurante interprète), le réalisateur nous confronte aux peines et aux joies traversées par Marina, une expérience du deuil et de la conquête de soi chez une femme transgenre, perçue par les autres comme une créature dépravée ou monstrueuse. Courez voir ce mélodrame bouleversant, qui mêle tous les registres cinématographiques et en transcende les codes. Faisant fi des questions d’identité sexuelle, vous aimerez les chemins empruntés par l’énigmatique Marina pour se révéler « Une femme fantastique ».

 

Etreintes brisées

 

Ambiance festive, musique entraînante, lumières tamisées, tout le glamour d’une boite de nuit pour un dîner en tête-à-tête. Marina (Daniela Vega), corps gracile et yeux de biche, et Orlando (Francisco Reyes), tempes grisonnantes, célèbrent une relation amoureuse de longue date et font des projets d’avenir. De retour chez eux, après l’amour, un vertige déséquilibre Orlando victime d’un malaise. Porté par son amante jusqu’au palier de l’appartement, il perd l’équilibre et chute dans l’escalier. Les soins hospitaliers d’urgence ne changent rien au coma dans lequel il est plongé et il meurt quelques heures plus tard. Les premiers plans romantiques et émouvants le soulignent et s’impriment dans notre mémoire : ces deux-là s’aimaient d’un amour sincère et réciproque. D’emblée, nous mesurons la peine de Marina, touchée en plein cœur par cette disparition soudaine. Nous ne pouvons imaginer cependant les épreuves douloureuses (et les défis) qui l’attendent. Elle occupe un appartement qu’elle partageait avec Orlando. Nous comprenons qu’il en était le propriétaire, que Marina, avec son salaire de serveuse, n’aurait pu s’offrir un logement semblable. « Veuve » précoce, précarisée par son statut social et sa situation financière, elle paraît fragile et démunie. Une détresse contredite par la détermination affichée et l’énergie farouche déployée : Marina ne pleure pas, elle marche d’un pas vif, prête à faire face à cette perte de l’être aimé.

 

Seule dans le labyrinthe de Santiago du Chili

 

L’irruption brutale d’un fils d’Orlando dans l’appartement (dont il semble posséder un double des clés) distille immédiatement sa dose de haine et de violence à l’encontre de Marina. Elle n’a aucun droit à être dans les lieux. Il s’approche d’elle, si près physiquement que nous saisissons l’ambivalence d’une menace, mêlée d’attirance. Marina, pour sa part, reste droite et parle peu mais visiblement tout ce qu’elle représente sexuellement et socialement dérange les proches d’Orlando au premier chef. L’ancienne femme du défunt dégage elle aussi une agressivité teintée d’une arrogance de classe : elle prie Marina de restituer aussi tout ce qui appartenait à son ex-époux. La famille se charge également de signifier à cette créature infréquentable que sa présence n’est pas admise à l’Eglise pour la messe ni au crématorium pour la cérémonie précédant l’incinération. Par ailleurs, une enquête de police diligentée pour éclaircir les circonstances du malaise cérébral ayant entraîné la mort d’Orlando se transforme sous nos yeux en interrogatoire sur la nature de la relation unissant les deux amants. Une enquête doublée d’un examen médical, un contrôle supposé déterminer l’identité sexuelle de la suspecte. Une investigation dont nous ne voyons rien mais le silence et l’impassibilité de Marina en soulignent l’offense et l’humiliation.

 

Souvent cadrée en train d’arpenter les différents quartiers de Santiago, Marina avance dans la rue, en tenue élégante et légère, air décidé, nez au vent, une attitude corporelle à l’image de sa volonté sans faille. Pour accompagner Orlando jusqu’à sa ‘dernière demeure’, elle porte fièrement en elle le deuil de cet amour et multiplie les démarches afin de braver les interdits de la famille. Ainsi invente-t-elle son propre rituel avant l’incinération programmée. Aucun coup de force ne l’entrave dans son travail de deuil, pas même son enlèvement en plein jour par plusieurs membres de cette famille ennemie (ligotée, violentée, elle est transportée à bord d’une voiture puis jetée encore attachée sur le trottoir d’une ruelle à la nuit tombée). Elle mène sa propre enquête à des fins personnelles sur le passé secret d’Orlando jusqu’à suivre la piste tracée par une petite clé numérotée qui appartenait au disparu. Et, au fil des péripéties d’un récit aux ramifications insoupçonnées, nous découvrons les ressources infinies d’une héroïne battante, d’une femme puissante sur la voie de son émancipation.

 

Un mélodrame transcendant

 

Pour célébrer la force de caractère et l’exigence morale de son personnage principal, le cinéaste chilien déploie toutes les audaces et refuse d’enfermer sa fiction dans un registre univoque. Ainsi place-t-il sa caméra au plus près de Marina sans jamais la quitter des yeux, la partition vibrante imaginée par le compositeur Matthew Herbert scandant, pour sa part, les émotions souterraines. Du film noir dont elle serait la vedette à la quête intérieure en forme de labyrinthe dont elle serait le fil d’Ariane, il crée un mélodrame tendu, teinté de réalisme social qui met à nu la violence sociale et l’intolérance, fruits de l’empreinte dictatoriale. Bien plus, Sebastian Lelio invente des figures à même de suggérer le mystère d’une héroïne qu’il refuse de renvoyer à une marginalité quelconque. Il la filme donc, dans un écrin romanesque, comme si son interprète, Daniela Vega, ‘était Audrey Hepburn ou Sofia Loren’, selon son propre aveu. Pas de nostalgie cependant dans cette évocation puisqu’il nous donne à voir Marina cadrée en plan large luttant contre un vent violent qui souffle dans une rue de Santiago et menace de la plaquer au sol, sans y parvenir. Marina avance dans l’existence et fait tomber les obstacles un à un en chemin parce qu’elle possède en elle une force indicible, une arme secrète. A ses heures dites perdues, elle s’adonne à sa passion, soutenue par un professeur attentif : le chant lyrique. Et la pureté de la voix de Marina en train de chanter achève de nous bouleverser.

 

Ni fiction militante, ni film de genre, « Une femme fantastique » invente une forme originale, transcendant les codes esthétiques et les conventions sociales, en harmonie imitative avec son héroïne ni réductible à une identité sexuelle, ni assignable à un statut social. Louons donc le style de cette ‘femme fantastique’, sa part énigmatique, sa liberté créatrice.

 

Samra Bonvoisin

« Une femme fantastique », un film de Sebastian Lelio-sortie le 12 juillet 2017

Ours d’Argent du meilleur scenario, Festival de Berlin, Grand Prix et Prix de la Jeunesse, Festival de Cabourg 2017

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 12 juillet 2017.

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