Cinéma : « Le maître est l’enfant » d’Alexandre Mourot 

Comment se déroule le quotidien d’une classe maternelle dite ‘Montessori’ en France ? En quoi diffère-t-il de celui que connaissent la plupart des enfants scolarisés au même âge au sein de l’école de Jules Ferry ? Qu’est-ce qu’une pédagogie peut apprendre à l’autre ? Jeune père en quête d’une pédagogie épanouissante pour sa fille, le documentariste Alexandre Mourot se passionne pour la méthode élaborée par la psychiatre et anthropologue italienne Maria Montessori au cours de la première moitié du XXème siècle. Après des semaines de repérage et d’enquête dans une vingtaine d’établissements, privés sous contrat,  du même type, il décide de tourner durant une année dans l’école Jeanne d’Arc, à  Roubaix, la plus ancienne école Montessori, fondée en 1946.

 

Fort de sa connaissance des écrits de la pédagogue, qu’il enrichit par un stage de formation, le réalisateur privilégie l’observation au long cours de l’expérience vécue par les enfants dans la classe. Cette démarche exclusive, associée à la lecture en voix off des principes proposés par Maria Montessori elle-même, sollicite une soif de comprendre, sans l’étancher complètement. En faisant fi d’une confrontation avec d’autres méthodes alternatives et d’un dialogue avec les pratiques à l’œuvre au sein de l’école publique, « Le maître est l’enfant » (et son titre intriguant), premier documentaire sur le sujet sous cette forme, possède l’immense mérite d’inciter au débat, tant le regard attentionné porté sur les enfants ici filmés met au jour leur réussite sans en expliciter l’alchimie secrète.

 

Naissance d’une enfant, découverte d’une pédagogie

 

Avec modestie, Alexandre Mourot nous livre, à travers quelques plans lumineux d’un film de famille, l’événement fondateur : en 2010, il devient père d’une petite fille. Pour répondre à l’énergie intérieure de son enfant, trouver des activités stimulantes au diapason de ses centres d’intérêt naissants, favoriser sa ‘conquête du monde’ en respectant son rythme, il se tourne vers la méthode Montessori. Quelques photographies en noir et blanc de Maria Montessori, -associées en off à un enregistrement de ses propos et un commentaire de sa pensée par la voix du réalisateur-, évoquent, sous forme d’entrée en matière, les conditions d’élaboration d’une pratique, entamée à l’orée du XXème siècle, qui traverse deux guerres et essaime dans le monde entier. Une pédagogie fondée sur le respect de l’enfant et de son rythme, unique, de développent, dès le plus jeune âge, offrant des apprentissages aptes à engendrer chez chacun l’autonomie à agir et à penser dans la confiance en soi et la coopération avec les autres. Un siècle après la naissance de l’aventure Montessori, le documentariste confie vouloir en éprouver la validité : quel message pour nous, parents et éducateurs aujourd’hui ? Pour répondre à cet ambitieux propos, notre homme mène l’enquête et nous entrons avec lui en terre inconnue : la caméra s’installe à l’école Jeanne d’Arc de Roubaix dans une classe maternelle regroupant 28 petits de 3 à 6 ans sous la houlette, incroyablement discrète et attentive, de Christian Maréchal, leur maître.

 

Foisonnement d’activités, sérénité et liberté

 

Deux petites filles observent des fleurs et leurs bourgeons, d’autres enfants feuillètent lentement un livre d’images. L’un repasse, un autre balaie. Nous nous trouvons dans une grande pièce claire aux couleurs pastel, à l’agencement plus proche de la ‘maison des enfants’ (selon le vœu de Maria Montessori) que de la salle de classe. Nous sommes bientôt spectateurs d’autres occupations plus complexes, sans en saisir les tenants et les aboutissants. Mais ce qui nous frappe d’emblée dans cette assemblée enfantine et industrieuse, ce sont la liberté de mouvement, le climat serein et chuchotant sans éclats de voix ni gestes brusques. Dans ce mouvement, empathique, de la caméra vers les enfants, leurs activités (le plus souvent) et leurs moments de pause (plus rarement) sont au centre de l’observation. Certaines personnalités se détachent dont nous suivons la persévérance dans une activité (et la répétition des gestes pour y parvenir) : l’approche de l‘alphabet par le toucher de lettres en relief, la maîtrise du versement d’un liquide d’un vase à l’autre…ou le découpage d’une pomme en morceaux avec un instrument adapté. Petit à petit nous percevons la logique interne de ces actes et le rythme propre à chaque enfant, qu’il agisse seul ou dans la coopération et l’entraide avec quelques camarades.

 

Enfants et maître

 

Dans les premières scènes, nous nous surprenons à constater l’absence du maître à l’écran. Relégué hors-champ, il est pourtant là, observant avec la plus grande attention les centres d’intérêt de chacun, les rythmes différents, les degrés de concentration, les obstacles à lever, les petits différends entre enfants à clarifier. Au fil du temps, il se fait plus visible, la présence douce s’affirme et le rôle du maître (Christian Maréchal, parole incitative, attitude ouverte, charisme évident) s’affine. Il lui arrive en accompagnant les enfants en train d’arroser des plantes aux abords de l’école de suggérer de parfumer le thé avec cette menthe cultivée. Il peut aussi les réunir autour d’une reproduction de ‘La Joconde’ à la découverte du sourire mystérieux de la femme peinte et de son regard suivant celui de chaque spectateur. La plupart du temps, un simple mot, un coup de pouce opportun suffisent pour asseoir la concentration, catalyser l’énergie, transformer l’expérimentation en accès aux savoirs fondamentaux.

 

Rien de miraculeux cependant dans la conduite de l’éducateur Montessori, fruit d’une formation approfondie, d’une longue pratique de ces classes et d’une parfaite maîtrise du matériel pédagogique spécifique mis à la disposition des enfants et que chacun s’approprie à son rythme en fonction de sa ‘période sensible’ (le moment de la plus grande réceptivité à une construction nouvelle, selon l’hypothèse de Maria Montessori).

 

En dépit d’un commentaire parfois envahissant (voix off du réalisateur, citations de l’œuvre de Maria Montessori lues par la comédienne Anny Duperey), « Le maître est l’enfant », par l’observation au long cours, empathique, respectueuse et intelligente, nous offre les portraits en mouvement d’enfants en construction de leur autonomie et de leur liberté, dans la coopération et l’entraide. Au-delà du témoignage éclairant sur la validité de la pédagogie Montessori, le film constitue un précieux document apte à nourrir encore la pratique et la recherche en éducation, à l’instar des pistes proposées par Marguerite Morin, professeure des écoles et formatrice, dans son ouvrage récent, ‘la pédagogie Montessori en maternelle’.

 

Samra Bonvoisin

« Le maître est l’enfant », documentaire d’Alexandre Mourot-sortie le 27 septembre 2017

+ Entretien avec le réalisateur (en pièce jointe)

 

Marguerite Morin : Montessori en maternelle

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 27 septembre 2017.

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