Albane Buriel : L’éducation des enfants en camps de réfugiés 

Quelle éducation est mise en place dans les camps de réfugiés ? Sous la direction de l’anthropologue Georges Lefeuvre, Albane Buriel enquête au Kurdistan irakien sur les problèmes d'identité des enfants déplacés et réfugiés. « Comprendre l’ordinaire des personnes du camp pour ensuite mettre en place des contenus pédagogiques répondant aux besoins de socialisation des apprenants » est l’un des défis qui l’anime. Décryptage des enjeux éducationnels en immersion dans un camp de réfugiés par Albane Buriel.

 

Pouvez-vous nous expliquer votre projet de recherche en quelques mots ?

 

Le travail de recherche que je réalise actuellement est un travail ethnographique dans un camp de personnes déplacées au Kurdistan irakien. Je le réalise auprès de l’association France Libertés et le Civil Development Organization qui ont accepté de m’accueillir et une artiste peintre, Zwhan Abdullah. J’interroge les enjeux éducationnels dans ce camp à travers l’étude des identités et des espérances des enfants. L’observation de terrain est au centre de mon travail. J’observe la vie ordinaire des enfants du camp mais aussi celles des adultes autour d’eux. Je réalise des entretiens auprès des enfants et de leurs parents afin de retracer leurs parcours ainsi que des entretiens de groupes. Cela me permet de les identifier, de comprendre l’environnement dans lequel ils vivent, de comprendre les enjeux qui se posent à eux, mais aussi de cerner leurs espérances.

 

Mon travail est une recherche-action participative avec pour matériau d’analyse, les arts plastiques que nous utilisons à travers des ateliers artistiques sur le thème du rêve, dans le cadre de l’éducation non-formelle. Celle-ci a pour vocation d’amener les enfants à créer le matériau de recherche et de participer activement à ma recherche les concernant. Ils guident ainsi mon travail des premières réflexions à l’élaboration du matériau final. Cette approche créative participe à la réappropriation de possibles par ces enfants victimes de conflits, en situation de déplacement, qui sont notamment en quête de repères.

 

En quoi il manque des connaissances actuellement en éducation dans les camps de réfugiés et de déplacés ?

 

Les recherches dans le domaine de l’éducation dans les camps de personnes réfugiées ou déplacées demeurent assez marginales. On observe un réel déficit de connaissances en ces contextes ; tant du point de vue de la mise à disposition d’information que de la recherche scientifique en elle-même. Beaucoup de rapports d’organisations internationales témoignent de réalités de terrain mais encore il y’a encore trop peu de contenus scientifiques indépendants de type qualitatif. Ils constituent pourtant un levier d'innovation fort quant aux besoins et aux réponses apportées par les acteurs de l’éducation en ces contextes de vulnérabilité. Certaines agences de l’ONU et des chercheurs constatent ainsi ces manques de travaux dans le domaine de l’éducation en ces contextes de mobilités. Selon Olivier Arvisais, les connaissances scientifiques sont limitées dans les camps de réfugiés mais particulièrement dans l’étude des initiatives d’éducation et leur adéquation avec les besoins des enfants. Ainsi, au-delà d’une méconnaissance et une absence de production d’analyses de ces situations et processus, on s’interroge également sur l’adéquation des contenus pédagogiques aux besoins de socialisation des apprenants, ces processus restent encore largement à étudier que ce soit dans leur forme ou dans leurs conséquences.

 

Mon travail de recherche est directement lié à ces enjeux, je suis convaincue qu’un travail particulier sur les pratiques artistiques dans le cadre de l’éducation formelle et non-formelle dans les camps et zones de conflits est à penser, à adapter et à retravailler. La recherche ethnographique et la recherche-action participative sont des moyens d’identifier et d’analyser et de comprendre les pratiques, les besoins et les enjeux. Elles sont aussi des vecteurs de l’innovation en ce domaine. Les arts plastiques ont de fort potentiels quant à la prise en compte des besoins sociaux et éducatifs de ces enfants en ces contextes particuliers. Ils sont aussi des leviers pédagogiques importants pour les acteurs de l’éducation.

 

En quoi la recherche-action pourrait aboutir à des solutions ?

 

La recherche-action participative dans le domaine de l’éducation permet un apport de connaissances mais aussi une visée réflexive sur les pratiques pédagogiques et éducatives par les acteurs, mais aussi par les apprenants eux-mêmes. La recherche n’est plus matérialisée par l’unique fait du chercheur mais devient un travail commun qui se dessine et s’analyse avec et par le groupe. Il me semble que ce type de recherche dans le domaine de l’éducation tient précisément son sens par son apport concret dans les pratiques et dans la réponse aux enjeux qui se posent par les réalités partagées.

 

 Ma recherche-action tend à mobiliser les acteurs autour des sujets primordiaux que sont l’identité et l’espérance en les y intégrant aux enjeux pédagogiques travaillés en commun. Lorsque l’on commence à aborder de telles thématiques avec des acteurs éducatifs et des artistes, ils se les approprient de manières différentes en relation directe avec leur parcours et leurs représentations. Ils y répondent avec des notions et des pratiques qui font intervenir leurs propres références et conceptions de l’éducation. Il en va de même pour les apprenants, les manières de se dire et de regarder l’avenir à travers le matériau plastique diffèrent selon les histoires et les potentiels développés. La construction de séquences pédagogiques peut ainsi se faire à travers des ateliers de pratiques artistiques rassemblant diverses propositions pédagogiques et créatives éclairant la manière dont se constituent notamment les imaginaires d’appartenances par l’approche réflexive que constitue la recherche-action participative. C’est pourquoi, un tel travail de recherche prenant ces complexités en compte est riche d’apprentissages : il permet de rendre visible une analyse affinée des réalités éducatives.

 

La recherche-action est donc notamment un moyen de coconstruire des savoirs afin de nourrir de nouvelles connaissances et des pratiques adaptées, ce qui manque bien souvent dans ces contextes de déplacements forcés. Il est assez rare qu’un tel travail visant l’action soit réalisé par les organisations et les différentes institutions qui participent à la structuration éducative dans les camps de personnes réfugiées ou déplacées.

 

Concrètement que faites-vous sur le terrain ? Que constatez-vous ? Quelles sont les situations rencontrées ?

 

Ma démarche ethnographique m’amène à beaucoup observer les situations et les interactions ordinaires qui se déroulent autour de moi. Il m’arrive de passer plusieurs heures à marcher dans les allées du camp et d’aller à la rencontre des individus que je croise, m’asseoir, discuter puis continuer. Cela a été particulièrement intéressant pour cerner la vie quotidienne des enfants qui passent une grande partie de leur temps à l’extérieur des tentes. Cela me donne des réponses quant aux jeux auxquels ils jouent, aux endroits et délimitations géographiques dans lesquels ils se déplacent mais aussi aux interactions sociales qui se posent. Je fais aussi des observations participantes lors d’activités des animateurs avec lesquels je travaille afin de comprendre leurs pratiques, leurs attitudes et les réceptions des enfants. Je remarque notamment qu’ils aiment particulièrement les activités physiques à visées éducative et ludique. Au-delà de cela, il m’a fallu guider mon travail en m’adressant directement aux personnes que je voulais davantage connaitre. Je réalise donc de nombreux entretiens semi-directifs et libres dans les tentes et lieux publics avec des personnes des différentes communautés, qui m’y invitent. Cela se fait généralement très naturellement. Ce sont de très beaux moments car l’accueil est toujours chaleureux. L’on est immergé dans la vie de ces personnes, dans leur quotidien. Les questionnements de mon étude ne sont pas anodins, il s’agit d’évoquer le déplacement, la vie quotidienne et les espérances, avec les complexités et la densité que cela suppose. On peut dire que des relations amicales se tissent. J’éprouve du plaisir par l’enrichissement des longues discussions avec ces personnes. C’est quelque fois plus difficile car il faut pouvoir dépasser certaines barrières symboliques.

 

Enfin, avec l’équipe d’animateurs de France Libertés/CDO et une artiste peintre, Zwhan Abdullah, avec lesquelles je travaille, nous avons réalisé des ateliers sur le thème du rêve. Pendant ces ateliers, j’ai aussi réalisé des entretiens individuels et collectifs avec les enfants à travers leurs productions artistiques. Il s’agissait aussi d’aller plus loin, de les identifier, d’interroger leurs espérances et de connaitre leurs conceptions de leur environnement.

 

Quel sera l'objet de votre prochaine mission à Kirkouk ?

 

La prochaine mission que j'effectuerai à Kirkouk pendant une durée de trois mois sera principalement liée au recrutement, à la formation, au suivi d’animateurs dans le cadre de la conduite d’ateliers pratiques artistiques dans l’éducation non-formelle. Ces quatre personnes seront recrutées dans le camp et accompagneront des jeunes de 15 à 25 ans par l’animation de ces ateliers. Il s’agira ainsi pour moi de coordonner l’implantation d’un projet de pratiques artistiques dans deux camps, accueillant des personnes déplacées de villes environnantes qui ont connu ou connaissent encore le siège de Daesh. Les besoins spécifiques liés à ce type de contextes sont nombreux pour des adolescents et de jeunes adultes. L’une des réponses me semblant pertinente est précisément l’idée de travailler l’interculturalité et les concepts d’identité et d’espérance en les associant à la création artistique pour faire advenir de nouveaux possibles, dans des environnements qui les réduisent bien souvent.

 

Entretien par Julien Cabioch

 

Association France Liberté

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Par fjarraud , le lundi 02 octobre 2017.

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