Bruno Devauchelle : Eduquer à l'éthique dans un monde numérique 

Faire un journal d'école, créer une webradio, un média dans un établissement scolaire est devenu quelque chose de "normal", à défaut "d'ordinaire". Normal parce que cela est devenu courant à l'échelle du pays, mais pas ordinaire, parce qu'en réalité, même au sein d'un établissement, ces activités touchent peu d'élèves et d'enseignants en regard du nombre total. Dans le même temps, l'arrivée du web a ouvert, dès 1994, de nouvelles possibilités d'expression. Après avoir tenté d'utiliser dès 1980 le minitel (serveur, parfois, messagerie plus souvent), et après avoir tenté l'aventure des radio libres, un nouvel horizon d'expression s'est ouvert à l'ensemble de la population. S'il était déjà présent sous d'autres formes dans différentes organisations dès le début des années 1980 (BBS et autres réseaux numériques d'échange), cet espace d'expression est sorti des bureaux et des laboratoires pour envahir la société toute entière. D'un côté le web, de l'autres les machines de plus en plus petites, portables et connectées. Désormais l'expression est à la portée de chacun. Mais une catégorie de services mis à disposition de tous à transformé le potentiel d'expression : le réseau social. C'est en offrant la possibilité de la conversation en ligne à chacun que ce potentiel d'expression peut exploser.

 

L'expression objet d'éducation

 

Le monde scolaire réagit sagement à toutes ces évolutions. Prudence, distance, méfiance, les propos récents du ministre sur le téléphone portable signe une lecture de ce changement élargie. En matière d'expression orale et écrite, le monde scolaire est "sous contrôle" tout au moins dans les grandes lignes. Même si de nombreuses initiatives ont, depuis près de vingt années montré que soit à l'initiative des enseignants, soit à celle des élèves (parfois clandestinement), montré que ce contrôle est très relatif, l'Ecole est le lieu de la construction d'une maîtrise de l'expression personnelle. Et cela entre tellement dans la tête de chacun et chacune que plus tard, on est souvent en difficulté pour s'exprimer. On le voit dans notre difficulté à poser des questions dans un auditoire ou encore à rédiger des textes un peu plus longs que les simples contributions conversationnelles. C'est d'ailleurs ce qui a fait le succès des réseaux sociaux dans la suite des forums par rapport aux sites web et autres blogs. Or au vu des propos tenus dans ces conversations et commentaires, on s'aperçoit qu'il y a un problème de "maîtrise" de l'expression conversationnelle. L'écriture ou la parole contraintes et encadrées par un objectif scolaire permettent-elles le développement d'une éthique de l'expression ?

 

Parler d'une éthique de l'expression c'est penser la possibilité pour chacun, en lien avec les autres, de se construire des codes d'expression et de tenter de les partager ensuite. L'éthique renvoie d'abord à des choix personnels qui viennent de la personne elle-même et qui ne sont pas issus de règles, lois ou règles morales externes (même si elles peuvent s'y accorder). Pour le dire autrement une éthique de l'expression suggère une éthique de la responsabilité. A lire ce que jeunes comme adultes peuvent "déverser" dans l'espace public numérique on est en droit de s'interroger sur ce qu'une formation scolaire peut ou doit faire pour éviter ces dérives. La question ne se pose pas en termes de bien ou de mal, mais en termes de faire société. Le web est bien désormais un des éléments de l'espace de société à part entière partagé à l'égale des lieux publics physiques, de la rue ou de l'école. C'est pour cela que l'expression dans cet espace doit être objet d'éducation, à défaut d'être un objet scolaire. Les médias de masse se sont appropriés depuis longtemps la définition des normes de cette expression : censure, modération des forums, mais aussi spectacularisation des faits et des débats....

 

Ethique personnelle vs industrialisation de l'éducation

 

La responsabilité de la parole tenue est d'abord la responsabilité de son auteur. Le débat sur l'anonymat (qui permettrait une expression plus vraie) ne doit pas être le moyen d'autoriser ou de justifier n'importe quelle parole. S'il est possible de travailler les formes de prises de parole au sein d'un espace académique formel, on sait qu'il en est différemment dès que l'on en sort. L'univers contrôlé permet-il alors de développer des compétences à la maîtrise d'un univers sans contrôle ? Au vu et lu des propos on peut actuellement en douter. Il ne suffit pas de dire que l'on veut protéger les jeunes ou les apprendre à "discerner" pour les faire accéder à l'éthique de l'expression. Le monde scolaire ne peut que donner à vivre une éthique de l'expression en son sein. Cependant pour que cela soit réellement travaillé, il faut que les équipes éducatives (pas seulement les enseignants bien sûr) s'emparent de la question. D'abord pour elles-mêmes : quelle est notre éthique de l'expression ? Ensuite pour les jeunes et leurs proches que nous accueillons : comment les accompagne-t-on pour entrer aussi dans cette éthique et ne pas se limiter au "règlement" ?

 

La désintermédiation humaine, si elle n'est pas vraiment nouvelle, arrive désormais à un point tel qu'il devient nécessaire d'en faire un objet d'éducation. Toutefois, s'en tenir simplement à l'éducation en général c'est oublier qu'il doit aussi s'agir une réflexion sur l'éthique de la responsabilité, l'éthique de la parole. C'est donc bien un renvoi à la personne qu'il faut rendre possible. Le monde scolaire et universitaire est-il en mesure d'assurer cette éducation pour tous ? L'industrialisation de l'enseignement, si bien montré par Pierre Moeglin dans le dernier numéro de la revue Hermès, n'est-elle pas une des causes de cette difficulté voire de cette impossibilité ? On n'impose pas une éthique ! Bien au contraire, à vouloir imposer un cadre en éducation, c'est le hors cadre qui échappe à tout contrôle. Dans un système scolaire comme le nôtre, le bon élève est bien sûr celui qui traduit le cadre en éthique. Ou pour le dire autrement, le bon élève c'est celui qui intègre tellement le métier d'élève qu'il l'applique sans qu'on ait besoin de le lui rappeler ou de le lui imposer. Il n'est pas formaté pour appliquer, mais il a bénéficié dans son éducation de ce potentiel d'appropriation de la loi. Et pourtant même dans cas, certains de ces bons élèves ont bien du mal dans l'espace virtuel du web... et parfois, même eux, ils dérapent.

 

Bruno Devauchelle

 

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Par fjarraud , le vendredi 06 octobre 2017.

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