La grève des enseignants du 10 octobre 2017 : Un test politique et social 

Les premières remontées du terrain indiquent que la grève du 10 octobre 2017 sera un succès. La référence la plus évidente est celle des professeurs des écoles, que le service minimum d’accueil contraint à se déclarer grévistes à l’avance. Les autres catégories devraient se mobiliser dans les mêmes proportions, la grève étant unitaire et portant sur des thèmes communs à toute la fonction publique. Cela pose la question du sens à donner à ce mouvement, sur deux plans. Social : les enseignants vont-ils retrouver le chemin des grèves, comme sous Sarkozy ? Politique : le président est-il catalogué par eux comme un homme de droite ?

 

Premiers résultats d’un questionnaire en cours : la persistance de la culture gréviste chez les enseignants

 

 Les chiffres sont encore bruts mais avec un bel échantillon de 1930 enseignants. Le questionnaire n’étant pas encore nettoyé, je ne cite que des fourchettes.

 

•          La moitié des enquêtés déclare avoir plus tendance à participer si l’ensemble des syndicats lance un mot d’ordre de grève que lorsque l’appel émane seulement de certains syndicats.

•          On constate que plus de la moitié des enseignants croit en l’efficacité de la grève, contre un cinquième de la profession (Q = « Que pensez-vous des affirmations suivantes sur la grève ? la grève permet de faire entendre ses revendications »).

•          Justement, un quart déclare ne jamais faire grève.

•          Le potentiel gréviste reste donc élevé chez les enseignants.

 

Pas d’effet anesthésiant du vote avec Macron

 

Traditionnellement proches de la gauche, les enseignants hésitent à se mobiliser contre un gouvernement de cette couleur politique. Les syndicats tardent à lancer des grèves et les premières sont des échecs. Il faut en moyenne trois ans pour que la conflictualité enseignante revienne à son niveau habituel. En 2013, 45 % des professeurs de lycée et collège refusaient « de fragiliser le gouvernement en remettant en cause ses réformes » (sondage CSA/SNES). En 1981 et 1997, cet effet anesthésiant se repère également (1). On peut vérifier ce phénomène en listant les premières grèves unitaires lancées après l’élection du président de la république, les plus comparables à celle du 10 octobre 2017 :

 

Chiffres du MEN sur les grèves (fonds PY Duwoye, Archives nationales)

Date

1er degré

collèges

Lycées pro

lycées

atoss

sujet

président

17/10/2002

48.84

44.02

37.2

35.65

36.77

décentralisation

Chirac

20/11/2007

46.75

42.15

33.64

37.43

23.42

Fontion publique

Sarkozy

 

Attention, aucune comparaison n’est possible sur ces pourcentages avec les chiffres post 2010, du fait de la modification de la méthode de calcul du Ministère (voir ici). Le Ministère n’a à ce jour toujours pas adopté de méthode fiable et transparente pour compter le nombre de grévistes.

 

En 2012, avec Hollande, l’absence de grève ne peut s’expliquer par une satisfaction générale (songeons au gel du point d’indice…). Mais 46 % des enseignants avaient voté pour François Hollande au premier tour et 80 % au second (sondage IFOP Le Monde, 2012).

 

Le simple fait de voir l’ensemble des syndicats de la fonction publique appeler si tôt à la grève était un avertissement pour Macron. Si l’essai est transformé, il est possible que cela déclenche un cycle protestataire, nourri par l’impopularité d’un président dont l’éthos et le discours sont éloignés des valeurs enseignantes.

 

La moitié de l’électorat enseignant d’E Macron (19 % des voix sur 38 % au total) vient de l’électorat de centre gauche, qui s’était mobilisé pour F Hollande cinq ans plus tôt. La participation à la grève constituerait pour ce segment un indice fort de décrochage politique envers le président. Il sera difficile néanmoins de le calculer (les opinions politiques et la conflictualité ne se recoupent pas entièrement, par exemple on peut faire partie des 42 % d’enseignants qui ont voté  pour des candidats de gauche et ne pas faire grève, notamment pour des raisons financières)

 

L’indice du maintien de la surconflictualité enseignante ?

 

La surconflictualité enseignante, en comparaison avec les luttes des entreprises, est nette. En moyenne, depuis 2005, les enseignants font 4,5 fois plus grève que leurs homologues du secteur privé.

 

Répartition des grèves en 2013

 

 

La temporalité des grèves étant très différente ; ces chiffres varient fortement selon les années. Les salariés du privé sont plus réguliers dans leur conflictualité, alors que les grèves enseignantes dépendent de l’agenda du pouvoir, notamment lorsqu’un ministre de l’Education nationale annonce une réforme contestée.

 

Grèves dans la FPE 2004-2015

 

 


Cela étant, leur conflictualité a régressé depuis 2011, alors que le quinquennat a été marqué par deux réformes impopulaires, les rythmes scolaires et le collège. Citons parmi les obstacles : les retenues sur salaire plus conséquentes depuis les années 2000, le service minimum d’accueil dans le premier degré, le durcissement du management et un contexte politique et social défavorable (crise économique qui légitime l’austérité, absence de résultat des derniers mouvements…).

 

Cette grève est donc l’occasion de tester la pérennité de leur culture gréviste.

 

Blanquer dans le sillage de Macron ?

 

Il est prématuré d’analyser l’image de M Blanquer chez ses administrés, en l’absence d’enquête d’opinion. Les enseignants de droite devraient être satisfaits par un certain nombre d’annonces portant sur des marqueurs. Mais l’ensemble de la profession s’intéresse peu aux débats et principes généraux sur l’Ecole. Le pragmatisme est le maître mot. Ils risquent donc de se montrer peu réceptifs au discours du ministre, et d’attendre les mesures concrètes pour se positionner. A cet égard, l’omniprésence médiatique du ministre peut se révéler contre-productive, en générant un effet de saturation qui nuirait à l’absorption du discours. Cette hypothèse est nourrie par le précédent de Vincent Peillon, qui avait connu pareille heure de gloire médiatique, et sombré pourtant sur la question des rythmes.

 

Si M Blanquer est apprécié des enseignants, cela devrait limiter leur participation à la grève : les revendications sont d’ordre salarial, au sens large, mais on a vu que les enseignants tentent de mettre en cohérence leur opinion de l’action gouvernementale, leur sensibilité politique et leurs actions revendicatives.

 

A l’inverse, une forte participation pourrait ouvrir un espace à la contestation de la politique scolaire du gouvernement. D’autant que les sujets lourds devraient être abordés dans les mois qui viennent : réforme du baccalauréat, autonomie des établissements, programmes, etc.

 

Laurent Frajerman

Chercheur à l'institut de recherches de la FSU et au Centre d'Histoire sociale de Paris I

 

Note :

1- Laurent Frajerman (dir), La grève enseignante en quête d'efficacité, Paris, Syllepse, 2013

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 10 octobre 2017.

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