Françoise Cahen : Et si on codait Molière ? 

Faut-il enseigner la programmation ? La question, sujette à controverses, mérite d’être abordée par l’exemple. Professeure de français dans un lycée d’Alfortville, Françoise Cahen a invité ses élèves à utiliser le logiciel Scratch pour réaliser un dialogue animé mettant en scène un extrait de « L’Ecole des femmes ». L’activité, originale, s’avère plaisante et formatrice. Elle montre aussi combien, à l’âge des humanités numériques, littérature et informatique peuvent faire bon ménage : en se frottant aux claviers et aux écrans, la littérature  à l’Ecole peut être revitalisée ; la programmation elle-même peut trouver davantage sens en devenant un mode d’expression et de créativité. Par-delà la question du codage, c’est alors celle de l’enfermement disciplinaire qui nous est ici posée : « Les professeurs qui tiennent le coup sont ceux qui pratiquent l’échange de savoirs, qui sortent du solipsisme » (Philippe Meirieu, journée AFEF, 14-10-2017).

 

Cette étonnante activité a pris place dans le cadre de l’ICN, un enseignement encore méconnu : pouvez-vous expliquer en quoi consiste cet enseignement et comment il est déployé dans votre établissement ?

 

Il s’agit en seconde d’un nouvel enseignement d’exploration qui signifie « informatique et création numérique » et dans certains établissements l’ICN est aussi une option en première et terminale ES et L, qui donnera lieu à une note au bac. Dans mon lycée, l’ICN n’existe qu’en seconde, et nous avons choisi une façon originale de partager cet enseignement, puisqu’avec une collègue de mathématiques, nous nous partageons les séances d’une heure et demie à part égale, une semaine sur deux. Cela veut dire que nous nous entendons bien sur les projets à mener, et parfois nous sommes même toutes les deux dans la classe. L’idée de l’ICN est de donner une culture informatique à tous les élèves, même à ceux qui pensent ne pas avoir un profil scientifique, puisque dans notre société, le numérique concerne tout le monde. Par exemple, un étudiant de lettres peut devenir scénariste de jeux vidéos (cela est arrivé récemment à une ancienne élève) et même si on se doute que tous nos élèves de bac L ou ES ne seront pas programmeurs, la plupart d’entre eux seront amenés à collaborer avec des informaticiens au cours de leur future vie professionnelle ou à mener eux-mêmes des projets numériques. Nous sensibilisons nos élèves aux multiples métiers de l’informatique et de la création numérique, nous les initions aussi à la programmation. Comme tous les enseignements d’exploration, l’ICN est fondé sur la pratique, la pédagogie de projet.

 

Pourquoi avoir choisi cet extrait particulier de Molière comme support de travail ?

 

J’aurais bien aimé travailler sur une pièce de théâtre étudiée en classe de français par ailleurs, mais les élèves inscrits à cette option viennent de classes diverses. J’ai choisi un extrait assez court, célèbre, et surtout dont les répliques sont brèves, pour faciliter les échanges. Les élèves qui ne connaissent pas la pièce peuvent regarder un exemple de mise en scène en vidéo, et parfois ils me posent des questions sur les personnages pour en savoir plus. Finalement, la situation les a intéressés et se l’étant appropriée, ils pourront ensuite réutiliser cette scène en cours plus classique. Plutôt que faire de la programmation de jeux de balles, choisir un support littéraire permet de leur montrer d’emblée que la littérature et l’informatique ne sont pas incompatibles.

 

Les élèves mènent une activité de programmation avec le logiciel Scratch pour concrétiser des éléments de mise en scène de cet extrait de L’Ecole des Femmes : quelles ont les étapes et modalités de travail ?

 

Lors d’une séance précédente, les élèves ont appris - ou révisé s’ils le savaient déjà- comment déplacer un personnage sur Scratch. Je leur ai mis à disposition les consignes de notre séance sur une page Padlet : l’objectif est donc de réaliser un dialogue animé, de façon relativement autonome, car il y a des vidéos pour expliquer comment faire dialoguer des personnages entre eux. Les élèves ayant des niveaux très hétérogènes, ils peuvent réaliser ce dialogue de manières différentes : le degré de maîtrise suprême consistant à introduire une interactivité avec l’utilisateur du programme, qui peut répondre de façon différente à une question posée, ce qui entraînera une réaction différente à l’écran. Tout ceci concerne l’aspect technique de l’activité. Il y a aussi un aspect littéraire : il s’agit de comprendre la situation de l’extrait, de trouver ensuite un décor et des personnages adaptés, et d’inventer une mini-mise en scène. Car finalement, créer un jeu vidéo relève assez de la mise en scène ! Un élève a par exemple représenté un vieillard qui peine à marcher derrière une jeune fille et il interpelle à la fin le spectateur : « Penses-tu qu’Arnolphe a ses chances avec Agnès ? » Certains élèves très motivés ont réalisé de très beaux enregistrements sonores de la scène et ont redessiné les personnages et leurs costumes au lieu d’utiliser des modèles tout faits

 

Beaucoup de professeur.es de français se sentent totalement incompétent.es en programmation : avez-vous vous-même développé des compétences en la matière ? comment ? avec quels profits personnels ?

 

J’avais déjà participé à un petit stage du plan de formation académique sur les jeux sérieux il y a quelques années : c’est ce qui m’avait permis de découvrir Scratch. A l’époque, j’étais d’ailleurs la seule femme et la seule à ne pas être professeur.e de technologie parmi les participant.es. Il y a un gros travail à mener sur nos consciences disciplinaires pour que nous nous sentions tous plus curieux par rapport aux possibilités de la programmation : c’est aussi une forme d’expression, comme le montrent les réalisations des lycéens. L’an passé je me suis inscrite à des cours à l’EPHE en auditrice libre pour suivre des cours d’Humanités numériques. Je m’intéresse beaucoup à la littérature numérique, notamment à ce que font Alexandra Saemmer, Serge Bouchardon ou bien Jean-Pierre Balpe. Je suis moi-même inscrite en thèse sur le sujet des réseaux sociaux numériques dans la littérature. J’ai un peu de mal à trouver le temps d’apprendre la programmation très sérieusement : il y a un MOOC très accessible pour les enseignants d’ICN, mais j’ai utilisé des TD en ligne de collègues pour m’initier à Javascript.

 

L’intérêt de l’activité menée est assurément de permettre aux élèves d’améliorer leur maitrise de Scratch, mais quels intérêts autres que techniques y voit la professeure  de lettres que vous êtes ?

 

Le fait de ne pas être beaucoup plus compétente qu’eux dans le domaine de la programmation instaure dans la classe un état d’esprit particulier, très stimulant. Je suis face aux mêmes problèmes qu’eux : il m’arrive de demander de l’aide à ceux qui sont les plus doués, cela développe une belle entraide dans la classe, une collaboration inédite. Et sinon, ce type d’activité permet de lier la littérature la plus classique à leur univers familier du jeu vidéo : loin d’être un crime de lèse-majesté littéraire, il me semble que c’est une façon de s’emparer de la littérature avec une forme d’expression actuelle qui est dans le quotidien de nos élèves. Nous réalisons aussi que ce n’est pas parce que nous programmons dans un langage informatique que l’expression en langue française n’est pas importante : si le programme est beau, mais si leurs phrases sont pleines de fautes, tout l’effet est gâché. Finalement, je fais aussi plein d’orthographe, en ICN… J’ai été ravie aussi de voir les élèves se documenter sur la pièce qu’ils ne connaissaient pas pour la plupart. Bref, je ne mets pas de côté mon manteau de professeure de lettres quand j’entre dans la classe d’ICN.

 

En quoi vous semble-t-il important d’articuler ainsi lettres et informatique dans un enseignement comme l’ICN, voire de manière plus générale ?

 

Pour moi, c’est essentiel que les professeur.es de lettres mais aussi les enseignant.es d’autres matières non scientifiques comme l’art, la philo, l’histoire géographie ou les langues, se sentent concernés par les Humanités numériques : dans toutes les universités, c’est un enseignement qui se développe, des masters fleurissent partout, qui associent l’informatique aux Humanités. J’ai rencontré à l’EPHE des spécialistes des langues anciennes qui travaillent sur des sujets très pointus avec l’assistance de programmes informatiques très variés. Moi-même je suis impliquée dans le développement d’une application « Georges le deuxième texte », qui veut proposer aux enseignants de lettres des corpus de textes littéraires incluant davantage de femmes : l’équipe est menée à la fois par des universitaires informaticiens, des littéraires, une graphiste, etc… Cette collaboration transdisciplinaire est très belle. Sortir les lettres de leurs frontières traditionnelles, pour faire face au monde actuel, est certainement ce qui permettra aussi de les sauver, j’en suis convaincue. Pourquoi notre matière ne vivrait pas pleinement la révolution numérique comme le reste du monde ? Non, les études littéraires ne doivent pas avoir une image surannée : tant de pistes nouvelles s’offrent à nous !

 

L’activité menée sur Molière sera sans doute développée, enrichie, transférée : quels prolongements envisagez-vous ?

 

C’est une activité très modeste, mais accessible à tous : même si vous êtes nul en informatique, Scratch étant adapté aux enfants, vous pouvez vous débrouiller en une séance pour réaliser un petit dialogue. Je crois beaucoup à la promotion d’activités modestes : souvent on nous demande – quand on est estampillé « enseignant innovant » - de présenter des chefs d’œuvres, des projets impressionnants qui forcent l’admiration. Résultat : les collègues prennent peur et ne se lancent pas. On peut commencer de façon très simple en ICN, cette activité en est la preuve. Elle peut aussi servir dans le cadre d’un EPI au collège. Cette année, les élèves avaient plus pratiqué Scratch en 3ème et j’ai pu vérifier l’efficacité de la réforme dans leur maîtrise de l’exercice. J’avais pensé aussi concevoir un recueil de Fables de La Fontaine enrichi de petits jeux programmés, assez facile à faire également : en tout cas, l’idée de transposer une œuvre littéraire sous la forme d’un jeu vidéo fait son chemin... Mais sinon, nous travaillerons ensuite avec Javascript, qui est un langage de programmation plus sérieux, et un collègue de l’académie de Grenoble propose d’imiter les œuvres de Serge Bouchardon. Si j’avais des premières, c’est ce que je ferais …

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Exemple de production d’élèves

Documents de travail

Elèves au travail

Propositions autour des œuvres de Serge Bouchardon

 

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 16 octobre 2017.

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