Le film de la semaine : « A nous de jouer ! » d'Antoine Fromental 

‘Changer l’école pour que chacun y trouve sa place’. De quelle offre éducative ce séduisant slogan vante-t-il les mérites ? D’une nouvelle réforme d’ensemble du système éducatif accomplissant la promesse républicaine ? Modestement, le réalisateur Antoine Fromental plonge dans le quotidien du collège Jean Macé de Clichy-la-Garenne et confronte l’expérience d’une pédagogie de projet aux grands principes. Fort d’une longue préparation et d’une intimité construite pas à pas avec le principal, son équipe et les élèves, le documentariste privilégie l’immersion durant une année scolaire auprès de deux classes à horaires aménagés –théâtre et rugby-. Tout en mettant au jour les difficultés inhérentes à un établissement d’un quartier défavorisé, « A nous de jouer ! » explore avec intelligence les richesses que des adolescents aux origines et profils divers (et collégiens ‘fâchés ‘ avec l’enseignement classique), tirent de la pratique collective d’une activité créatrice. Ou comment la confiance en soi, l’épanouissement individuel dans la confrontation aux autres et à la performance sportive ou artistique constituent autant de découvertes fécondes, aptes à questionner les fondements de l’école publique.

 

Mobilisation générale contre l’échec scolaire

 

D’abord le silence et le calme d’une cour de récréation désertée, celle du collège Jean Macé, bientôt envahie par une bande bigarrée d’élèves bruyants. C’est dans ce ‘lieu poétique et convivial’ (selon les qualificatifs de l’auteur) qu’Antoine Fromental s’installe, observe, échange et tourne régulièrement pendant quatre ans. Avec un objectif primordial : suivre de près la pédagogie active mise en œuvre pour lutter contre l’échec scolaire. Progressivement émergent la figure, truculente et bienveillante,du principal Christian Comès, entouré d’une équipe motivée d’enseignants et d’éducateurs confrontés à leurs élèves, débordant de vie, en grande difficulté pour beaucoup.

 

La caméra se focalise bientôt sur deux classes (théâtre et rugby) à horaires aménagés sans pour autant négliger d’autres dimensions rythmant la vie scolaire : entretiens individuels entre le chef d’établissement et des élèves, échanges réguliers avec les adultes qui en ont la charge. Le montage alterné nous permet de suivre à la fois le quotidien ‘ordinaire’ du collège et l’expérience ‘extraordinaire’ de ces deux classes réunissant des élèves de différents niveaux, de la naissance à l’aboutissement du projet porté: représentation publique pour l’une, championnat sportif pour l’autre. Avec un fil rouge : quels bénéfices pour la réussite des élèves ?

 

Théâtre et rugby, même combat ?

 

Grande confusion dans les premiers moments de l’atelier théâtral : « Antigone », pièce trop abstraite à leurs yeux, ne parle pas aux élèves : comment trouver les mots pour le dire ? Libres de proposer un autre titre, leur choix se porte sur « Roméo et Juliette », un sujet en or qui résonne avec les premiers émois amoureux, fait écho aux clivages sociaux, aux différentes religions, entre autres préoccupations majeures. Nous voyons les différents participants, des filles en majorité, tâtonner sur le texte original de Shakespeare, chercher les mots d’une adaptation contemporaine, avec l’aide  de leurs professeures de Français et de théâtre, puis passer peu à peu au jeu , relancé par le comédien intervenant : jouer un personnage autre que soi, s’adresser à son partenaire, prendre la parole devant un public, s’exposer. Difficile de restituer les multiples rebondissements d’une aventure collective au cours de laquelle l’opposition entre élèves-acteurs de confession musulmane et d’autres de confession chrétienne s’exprime dans une trouvaille scénique à hurler de rire. Des répétitions au fil desquelles le jeune Roméo, gêné, a tant de mal à dire son désir pour Juliette, à l’étreindre. Quelques tee-shirts de couleurs, de simples attributs en carton suffisent pour caractériser les personnages et donnent la mesure des prouesses des jeunes ‘acteurs’. Une réussite gagnée de haute lutte partagée avec familles et proches lors de la représentation finale, bouleversante, tant nous mesurons le chemin parcouru par chacun.

 

Parallèlement, nous suivons la bande garçons (4ème et 3ème), remuants et taiseux à la fois, regroupés dans la classe rugby (en partenariat avec le club local), sous la houlette de leur professeur d’EPS et d’un entraineur intervenant. Au fur et à mesure de l’entrainement, nous les voyons apprivoiser la discipline, développer l’esprit d’équipe, asseoir la confiance en soi, l’endurance physique et mentale. De matchs locaux en rencontres régionales, de petites récompenses en (grandes) victoires, périodiquement soulignés par une partition musicale dynamique (composée par Samuel ‘Devol’ Nicolas), ils finissent l’année à l’honorable 7ème place du championnat de rugby dans leur catégorie. Un succès moins spectaculaire qu’une représentation théâtrale aboutie mais dont nous saisissons le prix à travers l’effort soutenu et le goût de la réussite retrouvée, comme le souligne le principal en les félicitant.

 

Une pédagogie ouverte et plurielle, entre déception et espoir

 

‘Nous ne sommes pas chez les bisounours ici’ constate avec lucidité le chef d’établissement, résumant en une formule les problèmes de comportement, voire de délinquance, chez des collégiens en difficulté, ‘fâchés’ avec l’enseignement classique, sans foi en eux-mêmes ni confiance en l’avenir. Le documentaire sensible et polyphonique ne cache pas les problèmes auxquels le collège fait face tant émerge en filigrane le contexte socio-culturel qui en conditionne l’existence. Ainsi les attentats de janvier 2015, survenus pendant le tournage, sont-ils l’objet de débats animés et l’explication entre un élève qui a protesté contre la minute de silence et le principal-qui lui demande de préciser sa pensée sur la liberté d’expression et la condamnation des actes terroristes- résonne-t-elle comme l’arrière-plan tragique de la vie scolaire. Faute de moyens et de renouvellement des partenariats, les deux classes à horaires aménagés ici présentées n’ont pas pu être poursuivies dans un collège qui avait perdu son classement REP l’année précédente. Le principal, quant à lui, a dû prendre ses fonctions dans un autre établissement.

 

Pas d’amertume cependant chez ce chef d’établissement aguerri, convaincu, par la pratique, des vertus émancipatrices d’une pédagogie ouverte et plurielle. Comme le suggère « A nous de jouer ! », en dépit de certaines maladresses de construction, les projets dits ‘alternatifs’ et leurs effets bénéfiques sur les élèves impliqués dans le processus rejaillissent sur l’ensemble du système éducatif, en interrogent la pertinence et les fondements. C’est vrai, le théâtre m’a aidée à grandir, à prendre confiance en moi’ confie au principal la frêle blonde au regard clair qui dans la vie dit parler trop vite, sans articuler. D’autres scènes nous éclairent encore sur la capacité de certains de ces adolescents à accéder au langage et à la culture, investir une démarche civique, prendre leur envol, se projeter dans l’avenir. Puissent ces moments pédagogiques exceptionnels, dans le parcours scolaire d’Heddi, Smâha, Marie-France, Samy, Noémie, Océane, Oulouhou, Riwan, Artemy, Majuran et les autres, faire encore école et instruire l’institution.

 

Samra Bonvoisin

« A nous de jouer ! », un film d’Antoine Fromental-sortie le 8 novembre 2017

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 08 novembre 2017.

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