Le film de la semaine : « Les Gardiennes » de Xavier Beauvois 

Comment évoquer au cinéma la dureté du quotidien des femmes pendant la Guerre de 14 ? Comment suggérer leur force à assumer seules les travaux et les jours, leur vulnérabilité et leur détresse intime alors que les hommes sont partis au front ? Pour son septième long métrage depuis « Nord » en 1991, Xavier Beauvois – cinéaste populaire à partir du succès critique et public de son film multi-primé « Des Hommes et des dieux » [2015]-, ne choisit pas la facilité d’une reconstitution historique ou d’un récit pathétique. En s’appropriant le roman éponyme d’Ernest Pérochon [publié en 1924], il construit avec sa coscénariste Frédérique Moreau la trame complexe d’une chronique paysanne : Hortense la doyenne et sa fille Solange épaulées par Francine, embauchée en renfort, déploient toute leur énergie pour maintenir en vie l’exploitation agricole. Mais, au rythme des multiples tâches saisonnières, au fil des rares retours des soldats en permissions et d’autres incursions étrangères à la communauté des femmes, la description réaliste et intense de l’existence à la ferme s’ouvre à d’autres dimensions, entre épopée lyrique et saga romanesque. Une métamorphose progressive à la mesure du tour de force accompli alors par des femmes contraintes à endosser tous les rôles. A prendre une place de premier plan que ni la loi ni la société ne leur reconnaissent officiellement à l’époque. La boucherie terminée, et son cortège de peines perdues et de deuils enfouis, tout paraît rentrer dans l’ordre. Portant, Xavier Beauvois nous donne à voir les tourments et les aspirations héroïques des « Gardiennes ». Il met surtout au jour les épreuves libératrices de la plus démunie d’entre elles, ‘fille de rien’, prenant pas à pas son destin en main. Et ce beau film, frémissant et lumineux, traversé d’émotions retenues, hanté, hors-champ, par la violence meurtrière, résonne comme un hymne vibrant à la force émancipatrice des femmes.

 

La vie et rien d’autre

 

1915 en France. La guerre fait rage. Des cadavres jonchent le sol. Une scène inaugurale silencieuse. Les hommes sont au front, sous la menace constante de la grande faucheuse. Pendant ce temps-là, lent et lourd, à l’arrière les femmes se battent pour la vie. A la ferme du Paradier, Hortense (Nathalie Baye) et sa fille Solange (Laura Smet) dirigent l’exploitation agricole et assument tout, y compris les activités hier dévolues aux hommes. Sous un ciel clair, au milieu des blonds champs de blé, nous les voyons travailler la terre, robustes silhouettes corsetées vêtues de tenues bleu gris se découpant dans la lumière du jour. Loin du tableau champêtre et idyllique, en dépit de pointes de picturalité conférant à la campagne un semblant de paix, nous appréhendons la dureté du labeur quotidien (semer, moissonner, récolter, engranger…). Malgré la présence rassurante à ses côtés d’Henri, son frère aîné, vieillard taiseux aux mains noueuses (Gilbert Bonneau), Hortense a bien besoin d’engager une jeune fille de l’Assistante publique pour l’épauler. Francine (Iris Bry) se révèle un appui solide et cette dernière se surprend à penser qu’elle a trouvé une famille.

 

La guerre au front continue, cependant, à propager ses ondes de choc à l’arrière : disparitions, captures par les Allemands ou rares retours en permission des aimés, haltes aux abords de la ferme de quelques soldats d’une garnison d’Américains. Autant d’événements qui déchirent les cœurs, ravivent la douleur de l’absence ou suscitent les cauchemars du fils Georges (Cyril Descours) hanté par la sombre vision d’une étreinte mortelle au couteau avec un soldat ennemi, au visage ressemblant au sien, une fois le masque arraché. Des événements qui peuvent aussi réveiller des désirs enfouis, briser des tabous.

 

Figures de l’émancipation

 

Sans lever totalement le voile sur les coups du sort qui frappent comme la foudre Francine l’orpheline à l’esprit ouvert et au cœur généreux, nous pouvons dire que celle-là fait la dure expérience de l’irréductible hiérarchie sociale. Ou comment conflit d’intérêts et défense des ‘valeurs’ familiales conduisent une femme de tête (et patronne) aux pires trahisons. Et engendrent pour son employée abandon affectif et désastre sentimental, au mépris d’une supposée solidarité féminin et de la fidélité à un amour entretenu à distance à travers une correspondance assidue avec Georges, son premier amant.

 

Chez sa nouvelle patronne –une femme seule (le mari étant au front), pour s’occuper de sa fillette et de l’élevage de poules-, Francine découvre qu’elle est enceinte. Déterminée, diplôme de comptabilité agricole en poche, faisant fi de sa douleur (Georges ne répond plus à ses lettres), elle va de l’avant, bravant préjugés et convenances, et décide de garder l’enfant : ‘Il me protègera. Il portera mon nom’, confesse-t-elle, sûre d’elle.

 

Georges revient vivant du carnage, le regard songeur, assis dans une carriole tirée par un cheval, entouré de l’affection indéfectible d’une mère et de la tendresse naissante d’une jeune amie d’enfance (et amoureuse secrète). Nous savon maintenant que la vraie vie et ailleurs. La fiction, emportée par l’énergie inébranlable de Francine et la présence lumineuse de son époustouflante interprète, prend fait et cause pour une héroïne sans esbroufe, accompagnée fidèlement par la composition musicale de Michel Legrand et ses pointes de lyrisme au diapason d’un cœur conscient. Une jeune femme qui ne s’en laisse pas compter, s’affranchit du carcan de son époque, prend son destin en main, acquiert sa liberté. Dernière scène, joyeuse. Nous sommes en 1919. Cadrée en gros plan, Francine, cheveux courts, regard brillant, dans une robe brodée avec un carré de couleur vive surpiqué soulignant son décolleté, se met à chanter une chanson sur la fragilité des amours que l’on croyait inébranlables. Au café-concert autour d’elles, le bal des couples enlacés et l’entrée d’un homme à moustaches qui tourne les yeux vers la chanteuse…Mais le dernier plan est pour nous : Francine nous regarde dans un franc sourire.

 

A la lumière de Pialat

 

Nous revient alors en mémoire une autre héroïne solaire, prénommée Marguerite, affranchie et gaie, inventée par Maurice Pialat en 1971 pour « La Maison des bois ». Le grand cinéaste, cher à Xavier Beauvois, imagine alors , à travers une série destinée au petit écran, la chronique réaliste d’un village pendant la Première Guerre mondiale centrée sur Maman Jeanne et son mari le garde-champêtre qui accueillent au sein de leur famille des petits parisiens réfugiés à la campagne pendant le conflit. Avec des ambitions communes aux deux réalisateurs : l’évocation des conséquences terribles de cette guerre sur les civils à l’arrière. La douleur indicible d’une mère à la mort de son fils tué au combat, les facéties et farces en tous genres des gamins, la souffrance des séparations cohabitent avec le plaisir des pique-nique dans l’herbe ou les fous rires des petits tout nus contraints au bain savonneux dans une bassine en plein air. Au fil d’une fiction chorale, à la fois criante de vérité et à l’intrigue romanesque, rayonne la figure de la jeune Marguerite (incarnée par Agathe Natanson), sa joie frondeuse, ses éclats de rire inattendus, son amour de la vie.

 

« Les Gardiennes » entretiendraient ainsi une correspondance secrète avec l’œuvre la plus élégiaque de Maurice Pialat. Ce qui n’empêche nullement Xavier Beauvois d’imposer ici son talent propre et sa veine créatrice. Au-delà des références historiques à un conflit majeur du début du siècle dernier, la mise en scène foncièrement humaniste rend un hommage particulier aux femmes qui ‘tiennent bon’ à l’arrière, ébranlent l’ordre social, s’opposent au désordre du monde. Et, le beau film de Xavier Beauvois se métamorphose sous nos yeux en un chant d’amour, tendre et cruel, pour Francine, une ode à la voie d’émancipation choisie par l’héroïne.

 

Samra Bonvoisin

« Les Gardiennes », film de Xavier Beauvois-sortie le 6 décembre 2017

 

 

          

Par fjarraud , le mercredi 06 décembre 2017.

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