Amélie Mariottat : Ecrire au collège à l’âge des tablettes 

Les tablettes numériques peuvent-elles transformer le travail et le plaisir de l’écriture ? Professeure de français au collège de Piégut-Pluviers en Dordogne, Amélie Mariottat ouvre bien des pistes en ce sens. Lors d’un atelier d’écriture hebdomadaire, elle a par exemple conduit ses 5èmes à rédiger les journaux de bord numériques d’aventuriers de l’espace. Science-fiction pédagogique ? Plutôt utilisation concrète d’un matériel dont de nombreux collèges sont en train de s’équiper. Le dispositif amène à exploiter des applications diverses (réalité virtuelle, réseaux sociaux…) et à travailler véritablement sur les écrits intermédiaires. Au final, la tablette s’avère, plus qu’un outil, un levier de recherche et d’imaginaire, de créativité et d’écriture. Pour peu qu’on écoute le conseil de l’enseignante : « il me semble important de privilégier avec ce matériel la pédagogie active : une tablette pour un îlot avec une tâche complexe à réaliser, ce qui amène les élèves à coopérer. »

 

Dans quel contexte scolaire avez-vous mené ce projet créatif ?

 

J’enseigne dans un collège en zone rurale et classé REP où nous avons des effectifs très confortables (pas plus de 20 élèves). Le climat est très agréable car les élèves sont en demande de soutien, de conseils et d’attention. Ce travail a été mené auprès de classes de 5e et de 3e dans deux cadres différents.

 

Pour les élèves de 5e, il s’agit d’un atelier d’écriture d’une heure par semaine. Nous avons la chance de mener l’AP en Français sous cette forme. Les élèves des deux classes sont répartis en groupe de 8 élèves environ avec l’assistant pédagogique, les professeurs de français, d’histoire géographie ou le professeur documentaliste selon le groupe. Chacun mène un travail d’écriture durant le trimestre qui doit aboutir à une production valorisante pour les élèves. Le thème, les compétences et les objectifs sont communs mais la démarche est propre à chaque enseignant. Ainsi, chaque enfant aura découvert trois approches différentes. Nous avons mis en place ce système depuis plusieurs années car nous souhaitions éviter l’ajout d’une heure de classe pour les élèves en difficulté avec la réalisation d’exercices systématiques (dispositif mis en place les années précédentes). Ainsi, notre attention s’est portée sur le point qui pose problème dans notre établissement : l’écrit et surtout l’envie d’écrire.

 

J’ai choisi de proposer aux élèves de 5e dans le cadre de notre thème « Regarder le monde, inventer des mondes » de travailler sur la création d’un récit de science-fiction. Ils ont travaillé ensemble à l’élaboration d’un brouillon commun dans le but de se répartir le travail tout au long du trimestre.

 

Pour les élèves de 3e qui ont réalisé le magazine, j’ai pris appui sur le questionnement complémentaire proposé dans le BO « Progrès et rêves scientifiques ». Ce projet s’inscrivait dans les parcours citoyen et avenir permettant de découvrir les métiers du journalisme et les supports. 

 

Dans quelles conditions matérielles avez-vous conduit ce travail ?

 

Côté technique, nous avons travaillé avec des tablettes. Nous sommes dotées de deux mallettes de 15 iPads au collège, toutefois, je n’en ai emprunté que 5 pour mener à bien ces projets d’écriture. La gestion de la flotte s’effectue très simplement dans notre collège qui est une petite structure. Il suffit de s’inscrire pour les réserver. De plus, la connexion s’est améliorée depuis mais il pouvait arriver que je propose aux élèves de se connecter grâce à mon propre téléphone qui capte la 4G heureusement. Cela nous a parfois bien aidés ! Concernant la récupération des données, rien de plus simple, la tablette fonctionne comme une grosse clé USB, il suffit de la brancher à un ordinateur (peu importe le modèle) et on peut récupérer ce qui a été exporté dans la pellicule.

 

Côté usage, les élèves manient le matériel avec beaucoup de précaution et sont conscients que ces tablettes doivent être utilisées dans le cadre seul de l’activité. Les élèves sont tellement absorbés à la création que les débordements sont très rares.

 

Comment précisément avez-vous utilisé la tablette pour ce travail collaboratif et créatif ?

 

Nous avons procédé par étapes pour la création. Nous avons créé un brouillon collectif avec les envies de chacun. Nous avons ensuite partagé les personnages ou les péripéties en fonction des projets.

 

Certaines applications permettent de trouver l’inspiration comme Google expédition qui fonctionne avec des lunettes 3D pour une immersion dans les vaisseaux spatiaux existants : une manière de voir que rien n’est blanc et épuré comme dans les films ! Solar Walk permet de visualiser le système solaire dans son ensemble et d’éviter les incohérences dans un récit de science-fiction. Enfin, pour mettre en valeur la production écrite et donner à lire aux autres groupes le texte, les élèves ont utilisé d’autres applications. Grâce à Lens Fx, ils ont pu faire un montage par ajouts successifs et ainsi positionner des objets préenregistrés pour illustrer le récit. De même, on peut nourrir le récit en s’inspirant des nombreux « autocollants ».

 

Pour finir, les élèves ont utilisé le site emaze (sur ordinateur cette fois pour des questions de facilité de prise en main). Ils ont dactylographié leur texte pour créer une présentation en ligne qui propose aux lecteurs un cheminement. L’ambiance spatiale était parfaite pour notre usage. Nous avons ensuite enrichi le texte d’images, de vidéos, de liens et de sons. De plus, il est intégrable directement grâce à une simple balise sur un site ou blog.

 

Quels sont les intérêts des interactions entre élèves que vous avez pu observer durant cette phase de travail ?

 

Les élèves pouvaient choisir d’écrire seuls ou à plusieurs et cela pouvait varier d’une production à l’autre dans le cadre d’une même création. De plus, j’avais le temps de travailler sur les brouillons et je me suis appliquée à mettre en œuvre les conseils de Dominique Bucheton à ce sujet. Ainsi, j’ai laissé le temps d’écrire, j’ai lu les brouillons de tous les élèves… J’ai tenté également de beaucoup moins intervenir dans le processus d’écriture, de les guider pour des ajouts ou pour éviter des répétitions ou des longueurs mais de laisser aller la plume. Cette démarche a permis une plus grande liberté durant les phases d’écriture où chacun pouvait échanger avec son camarade pour demander un conseil sur un synonyme ou attraper une tablette pour revoir le vaisseau et en faire une description précise.

 

Vous avez aussi utilisé les réseaux sociaux : comment et avec quels profits ?

 

En effet, nous avons également utilisé les réseaux sociaux : Twitter nous a permis de suivre les aventures de Thomas Pesquet et de mieux comprendre la vie spatiale pour faire écrire nos héros. Nous nous sommes inspirés des belles photos de l’astronaute pour faire des descriptions. Snapchat a permis de faire parler nos personnages extraterrestres. Cette séance a été l’occasion de travailler l’oral et la concision car nous ne disposions que de dix secondes pour enregistrer nos dialogues. Les élèves ont pu faire une vraie distinction entre la narration et le discours direct bien que ce processus ait été complexe au début.

 

Au final, quel bilan portez-vous sur le travail que vous avez ainsi mené sur tablettes ?  Que vous semblent-elles  apporter de plus que les traditionnelles « rédactions » sur papier ?

 

Les élèves ont été particulièrement attentifs à leur écrit car ils savent qu’il sera publié et lu. Ce statut d’auteur est très important et change la posture de l’élève. Les tablettes ont vraiment permis d’apporter une dimension visuelle à la question spatiale. Certains enfants n’avaient que des images très épurées des vaisseaux par exemple et ils n’arrivaient pas à communiquer pour co-construire car ils n’avaient pas les mêmes références. Ces applications apportent une ouverture sur le monde depuis notre collège isolé et rural.

 

Quels autres usages des tablettes avez-vous en classe ? En particulier dans votre pratique de la classe inversée ?

 

J’utilise beaucoup cet outil pour la création de mes propres capsules et supports pédagogiques plus largement. En classe, les élèves les utilisent lorsqu’ils sont créateurs de ressources pour leurs pairs. En effet, ils créent la trace écrite avec une carte mentale, un nuage de mots ou encore un Adobe spark page et peuvent également créer des capsules qui rendent compte de leurs analyses. Plus spécifiquement, la tablette peut être un soutien pour les élèves dys (avec toutes les fonctions d’accessibilité), mais aussi pour les élèves nouvellement arrivés en France qui ont besoin de cours différenciés basés sur l’oral. J’utilise beaucoup la tablette dans ce cadre.

 

Beaucoup de collèges sont actuellement en cours d’équipement en tablettes numériques : quels conseils, techniques ou pédagogiques, donneriez-vous aux enseignant.e.s qui les découvrent ?

 

Je pense que la tablette est un outil extraordinaire tant qu’il permet de répondre à un besoin pédagogique particulier. En effet, il me semble important de privilégier avec ce matériel la pédagogie active : une tablette pour un îlot avec une tâche complexe à réaliser, ce qui amène les élèves à coopérer. C’est en cela que la tablette se distingue de l’ordinateur, qui privilégie le travail individuel. On peut toutefois utiliser aussi la tablette comme un outil d’individualisation du parcours pour les élèves à besoins particuliers grâce à toutes les applications et fonctions qu’elle propose.

 

Pour conclure, je pense qu’il est plus judicieux de commencer par penser aux compétences que l’on souhaite enseigner puis de créer l’activité : si la tablette est un outil qui permet de faciliter l’ensemble, utilisons-la ! 

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

 

La production des élèves sur le site d’Amélie Mariottat

 

 

Par fjarraud , le lundi 11 décembre 2017.

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