FEI10 : Marie Soulié : Travailler les brouillons, enfin ? 

Comment aider les élèves à développer de réelles compétences d’écriture ? Selon Dominique Bucheton, « il s’agit, en classe, de s’intéresser autant sinon plus au processus de l’écriture  qu’à son résultat : le texte achevé normé, normalisé. Ces écrits intermédiaires, transitoires, n’ont pas dans la classe, pour l’instant, le statut d’instrument de travail. Ils n’existent quasiment pas, sont jetés, ignorés. » Comment, concrètement, mettre en œuvre ce fécond travail des « brouillons » ? A Orthez, les 4èmes de Marie Soulié se sont lancé.es dans la rédaction d’une nouvelle fantastique. Les interactions entre élèves ou avec l’enseignante sont favorisées, y compris par le numérique, pour améliorer et enrichir les textes tout en suscitant l’investissement. Eclairages sur un projet sélectionné au 10ème Forum des Enseignants Innovants tant le travail des écrits intermédiaires reste paradoxalement une nouveauté et un enjeu pédagogiques.

 

Comment avez-vous lancé ce travail d’écriture ? Pourquoi ce choix d’attaquer immédiatement par un telle étape d’écoute collective ?

 

Dans une séquence en sixième, j’avais déjà testé l’écoute collective comme déclencheur de l’écrit  mais je n’avais pas renouvelé l’expérience car cela demande un lourd travail de recherche et de montage des sons. Le but étant de raconter le début d’une histoire sans faire intervenir de dialogues afin de laisser les élèves s’approprier cet univers sonore en se créant des images.

 

J’ai décidé d’ouvrir cette séquence sur le fantastique par cette séance d’écoute d’un montage sonore : des applaudissements, les 3 coups du théâtre, un extrait du « Lac des cygnes », des rappels, un moteur de voiture, une pluie d’orage, des bruits de pas, une horloge...  Nous avons utilisé l’application Balboard 3 sur tablettes. Elle permet l’écriture collaborative en direct. Chaque groupe note sur le board des mots en lien avec l’écoute. Les mots s’affichent automatiquement.

 

J’ai présenté, dans la foulée, ce projet d’écriture longue. Les élèves ont tout de suite été surpris par la durée de l’activité (5 semaines).

 

Comment les élèves ont-ils conçu leur projet d’écriture ?

 

Ils ont commencé par identifier et classer les indices perçus lors de l’écoute (maison isolée, nuit…). L’activité, relativement ludique, a pleinement joué le rôle que je lui avais fixé : rassurer ceux qui doutent de leur capacité à raconter une histoire en leur offrant les premières lignes. Le fait d’avoir délibérément interrompu l’enregistrement au moment le plus crucial (le cri d’horreur du personnage) a dans un premier temps frustré (je me sers souvent de cette « pédagogie de la frustration »), puis elle a titillé leur curiosité. Lors de cette première heure, la classe a proposé le début du schéma narratif. La situation initiale présente un personnage solitaire, passionné d’arts, qui va être témoin d’un étrange phénomène....

 

Juste avant son cri de terreur, il tente d’écrire une lettre mais la déchire aussitôt. Pourquoi? Qui peut être le destinataire? Pourquoi ces maux de tête?  Beaucoup de questions sont restées sans réponses à la fin de cette première heure.  Objectif atteint. Suite au prochain épisode…

 

Dès l’étape de conception, des interactions ont eu lieu avec d’autres élèves et avec l’enseignante : selon quel dispositif ? avec quelle efficacité ?

 

Le cours suivant, les élèves devaient proposer un plan et en effet raconter l’histoire à leur voisin, qui, lui, était chargé de poser des questions. Nous avons utilisé une très grande feuille de papier avec plusieurs rabats afin d’organiser les différentes étapes de l’enrichissement du texte : un feuillet pour le plan proposé par l’élève, un feuillet pour les corrections apportées par l’élève suite aux échanges et un feuillet pour ma première correction. J’ai filmé les échanges afin de mieux jauger la prise en compte des remarques du camarade.

 

Les élèves rédigent leur brouillon et en enregistrent une lecture à voix haute sur l’application Seesaw : quelles sont les modalités de travail durant cette étape ? Pouvez-vous donner des exemples de commentaires d’élèves et de parents que vous jugez intéressants ?

 

Il s’est écoulé une semaine entre le plan et la rédaction du texte, temps nécessaire à l’amélioration du récit. La semaine suivante, les élèves ont donc rédigé en classe, ils avaient deux heures pour écrire et, dans la continuité, enregistrer leur lecture sur notre plateforme d’échanges Seesaw.

 

J’ai demandé aux élèves et à leurs parents d’écouter quelques nouvelles et de rédiger des commentaires. Les conseils ont été très pertinents. En voici quelques exemples : « Je ne comprends pas le rapport entre le ballet et la grand-mère , pourquoi tu ne parles pas du ballet ? », «  Je trouve que ta situation initiale n'est pas assez détaillée. », « Je ne comprends pas qui sont les personnages Grégoire et Héloise ? » … Les élèves ont beaucoup apprécié cet exercice, et ceux qui avaient peu de remarques étaient un peu déçus.

 

Au final, en quoi ces écritures intermédiaires et ces interactions vous semblent-elles avoir été fructueuses ?

 

Les élèves ont généralement tenu compte des commentaires de leurs camarades, car ils savaient qu’ils étaient aussi évalués sur leur capacité à améliorer leur brouillon. J’ai noté lors de ma correction finale que ceux qui avaient profondément modifié leur récit, étaient ceux pour lesquels un problème de compréhension avait été souligné plusieurs fois dans les commentaires.

 

Mission accomplie : l’amélioration est nette pour l’ensemble de la classe. Bien que cette activité soit relativement chronophage, les plus-values m’invitent à renouveler l’expérience et à la généraliser.Les bénéfices sont incontestables : il y a des apports méthodologiques (construire un plan, considérer le brouillon…), mais le travail a aussi pour vertu de redonner confiance, d’aider à dépasser les blocages, de favoriser le goût du travail.

 

Quel bilan les élèves tirent-ils eux-mêmes de ce travail d’écriture sous le regard d’autrui ?

 

Au vu du soin apporté à la présentation de ces nouvelles, j’imagine bien que les élèves ont pris du plaisir à les écrire. Lorsque je les questionne, ils me disent qu’ils ont apprécié les échanges très utiles selon eux, qu’ils ont compris l’utilité du brouillon et qu’enfin le déclencheur sonore les a bien aidés.

 

Le projet exploite à la fois les ressources du numérique et les plaisirs du papier : quels vous semblent être les intérêts de ce double support ?

 

Contrairement aux apparences, je ne suis pas une acharnée de l’outil numérique ! Je ne l’utilise que lorsqu’il apporte une plus-value à mon cours, comme ici dans les échanges.  Mais quand je vois le plaisir qu’ont les jeunes a soigné leurs « chefs d’oeuvre », je me dis que l’ère du papier, des ratures et de l’encre séchée a encore de belles années devant elle.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Le parcours d’écriture en livre numérique

Exemples d’interactions via Seesaw

Le site de Marie Soulié

Refonder l’enseignement de l’écriture, par Dominique Bucheton

Dominique Bucheton dans Le Café pédagogique

 

 

 

  

Par fjarraud , le lundi 29 janvier 2018.

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