Le film de la semaine : « Une saison en France » de Mahamat-Saleh Haroun 

Comment aborder au cinéma la situation des demandeurs d’asile en se gardant des clichés dont regorgent les médias ? En s’en tenant au récit sans esbroufe de l’histoire personnelle de l’un d’entre eux, le cinéaste Mahamat-Saleh Haroun filme en connaissance de cause. D’origine tchadienne, installé dans notre pays, devenu aussi le sien depuis de nombreuses années, auteur de documentaires et de fictions, remarqués et primés, inspirés par sa terre natale, il nous offre ici son premier long métrage tourné en France. Sa caméra capte le quotidien terrible d’Abbas, professeur de français, originaire de Centrafrique, fuyant la guerre civile, venu avec ses deux enfants, chercher refuge en France. La proximité du filmage avec les visages inquiets et les regards bouleversés de ces héros d’aujoud’hui, -entre mémoire de l’exil et aspiration contrariée à la stabilité-, et l’intimité ainsi créée sèment le trouble, nous regardent. Sous ses dehors de chronique ordinaire, « Une saison en France », fiction engagée, laisse entrevoir, sans pathos ni complaisance, la violence et l’inhumanité, du sort réservé aux ‘sans papiers’, déboutés du droit d’asile.

 

Famille fragile, foyer précaire

 

Un père attentionné et ses enfants, assoiffés d’affection, soudés par l’épreuve. Abbas (Eriq Ebouaney) entame une berceuse pour calmer le chagrin nocturne de sa fille de 8 ans Asma tandis que Yacine, le frère de 11 ans au regard intense, garde le silence. Abbas, professeur de français, a fui la guerre en Centrafrique et son épouse, la mère de ses enfants, a perdu la vie au début de leur périlleux périple. Une disparition qui reste comme une blessure ouverte et hante régulièrement, sous forme d’apparition, la mémoire des vivants. Logé provisoirement dans l’appartement d’un ami, Abbas organise sa vie en attendant le résultat des démarches administratives pour l’obtention du statut de réfugié. Les enfants sont scolarisés, lui travaille sur un marché où il a fait la connaissance de Carole (Sandrine Bonnaire), prête à l’aimer.

 

Plutôt que de nous montrer les différentes étapes du parcours d’obstacles affronté par tout demandeur d’asile, le réalisateur nous fait vivre les conséquences, affectives et sociales, sur une famille précise, de cette période d’attente à l’issue incertaine.

 

Comment concilier la scolarité des enfants avec les déménagements successifs dans des logements minuscules ou insalubres, provisoires de toute façon ? Comment s’engager dans une nouvelle relation amoureuse pour un veuf, toujours habité par le souvenir radieux de sa femme bienveillante, pour un fugitif miné par la menace d’un nouvel exil ?

 

Devant une grande baie vitrée ouvrant sur la nuit illuminée d’immeubles en vis-à-vis, un dîner joyeux pour l’anniversaire de Carole, dans la fixité d’un plan large, figure le temps suspendu d’un bonheur potentiel. Les rires des enfants (et leurs petits cadeaux confectionnés), les visages détendus des adultes (et l’affleurement d’une attirance réciproque) et l’atmosphère de fête installent l’espoir d’une renaissance.

 

Amitié fraternelle, vies brisées

 

Abbas n’est pas le seul à vivre pareil déchirement. Son ami Etienne (Bibi Tanga) avec qui il partage le goût pour les livres subit également la même attente de régularisation de son statut. Survivant dans une cabane en bois à la périphérie de la ville (sans révéler à quiconque la localisation de son abri de fortune), entretenant une relation amoureuse difficile avec Martine (Léonie Simaga) à l’attention inquiète, Etienne devient, au fil de rebondissements administratifs jusqu’à l’issue fatale, l’incarnation tragique des drames humains engendrés par l’engrenage de décisions légales. Même si le réalisateur assume le choix de traiter d’une situation extrême, inspiré d’un fait divers récent [en 2014, un réfugié débouté du droit d’asile s’est immolé par le feu dans les locaux de la Cour nationale du droit d’asile], la mise en scène récuse le spectaculaire et s’en tient à une évocation sèche, presque clinique, de l’événement. A chaque tournant décisif de l’action, Mahamat-Saleh Haroun privilégie la conduite, digne, retenue, de ces héros, et d’Abbas en particulier. Comment ce dernier peut-il tenir debout, se projeter dans l’avenir, taire sa peine aux enfants sans renier leurs origines communes, respecter un engagement amoureux, alors qu’il se sait en sursis ? Et Carole, l’amante sincère, comment supportera-t-elle l’arrachement à ce foyer en formation si le refus du droit d’asile est signifié ?

 

Mise en scène austère, musiques envoutantes

 

Le cinéaste, conscient du potentiel émotionnel de situations aussi dramatiques, pourrait jouer sur la corde sensible. Il n’en est rien. L’engrenage à broyer les vies et à changer le cours des destins se déploie dans sa mécanique implacable respectueuse de la loi et des règlements en vigueur. Et la mise en scène sans affèterie en souligne les effets dévastateurs sur les visages et les corps des êtres humains qui en sont l’objet. En cadrant à fleur de peau les personnages principaux, la caméra dessine la cartographie sensible de chacun, au plus près des séismes intimes, au-delà des mots impuissants à les exprimer. La fiction, empreinte de réalisme, frappe par une stylisation hiératique dans le jeu des acteurs (tous excellents), une forme austère contrecarrée par le lyrisme des choix musicaux. La composition originale de Wasis Diop imprime à la fiction une coloration africaine de comptine pour enfants (selon le vœu du réalisateur), une impression renforcée par les berceuses chantées, comme celle écrite en sango par le musicien centrafricain Bibi Tanga (également interprète d’Etienne). Comme si toute la bande-son musicale prenait en charge la douleur de l’exil, le souvenir du pays natal, les fantômes du passé, toute une mémoire vive présente dans la tête des déracinés, en quête d’une terre à habiter, d’une existence à partager.

 

Samra Bonvoisin

« Une saison en France », film de Mahamat-Saleh Haroun-sortie le 31 janvier 2018

Sélection officielle au Festival international de Toronto 2017

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 31 janvier 2018.

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