Bruno Devauchelle : Devenir un apprenant nomade ? 

Le nomadisme est devenu, par le fait des moyens numériques une expérience différente de ce qu'il a été auparavant. Signe d'aventure, d'isolement, de déplacement, de séparation, le nomadisme est aussi un mode de vie qui met en évidence la capacité d'adaptation de l'humain à son contexte de vie. Le nomadisme est désormais devenu simplement la possibilité de rester connecté en tout lieu, à tout instant. Renversement total du nomadisme qui, d'une pratique difficile devient une pratique ordinaire. On peut considérer que le sens des mots a changé, mais on peut aussi constater qu'au-delà des mots, de nouvelles manières de vivre ensemble émergent progressivement du fait du lien permanent désormais accessible à tous. Or, à constater les usages très nombreux des smartphones, par les adultes et encore davantage par les jeunes, on peut faire l'hypothèse d'une autre manière de concevoir le rapport à soi et aux autres.

 

Si l'interdiction des téléphones portables et des smartphones se confirme, l'entrée dans la salle de classe sera à nouveau, pour de nombreux jeunes, un instant de rupture de ce nomadisme connecté. Du coup, à l'instar des promoteurs des exercices de sevrage numérique ou de privation volontaire d'écran, se mettra en place une modalité de séparation qui pourra être considérée comme nouvelle par certains jeunes. Il est possible que la valeur éducative de la mesure soit critiquée ou encouragée. Mais il est certain qu'elle aura un effet direct sur certaines relations intra-familiales, mais aussi sur les relations amicales des jeunes entre eux. Jusqu'à présent seule la dimension de protection des ondes avait été avancée, y aura-t-il un nouvel argumentaire ? Il faudra attendre qu'au-delà des déclarations initiales le ministre muscle son argumentaire lors la mise en application du texte attendu.

 

L'autre question qui se pose est celle de la capacité de ce nomadisme connecté à favoriser les apprentissages. Lorsque la salle de classe est un lieu de séparation, alors seuls des apprentissages fléchés y ont droit de cité. Définis et introduits par l'enseignant les apprentissages sont "sous contrôle". Dès lors que l'on sort de cette salle, des évènements extérieurs peuvent modifier la trajectoire d'apprentissage : aide des parents, collaboration avec des amis, accès à des ressources diverses. Ces pratiques vont interroger l'étape précédente qui se faisait en milieu clos. Avec les moyens numériques, cette partie, hors classe peut devenir un terrain tellement riche et varié, qu'il peut aussi être un distracteur, un perturbateur du travail scolaire. Que ce soit avec ou sans moyens numériques, cette partie du travail de l'élève échappe à l'enseignant (sauf dispositif de surveillance spécifique) et est une possible concurrence aux apprentissages

 

Si l'on admet ces moyens numériques connectés dans la classe, on va se trouver face à un problème nouveau : comment prendre en compte cet apport potentiel dans l'espace que l'on souhaite contrôlé de la classe ? Plus encore, certains disent même comment profiter de cet apport pour augmenter l'apprentissage ? Introduire le potentiel du numérique connecté dans la salle de classe va aussi obliger à penser le hors classe. C'est d'ailleurs pour cela que la question de l'inversion pédagogique se pose. C'est aussi pour cela que les Moocs interrogent autant l'enseignement supérieur et la formation continue. Cela signifie que si l'on accepte le moyen numérique dans la salle de classe comme co-acteur de l'apprentissage, alors il faut aussi le penser en dehors de la classe. Et c'est là que peut, certains diront doit, se construire une éducation à l'apprentissage nomade. Car, pas plus que l'on n'est spontanément autodidacte, on n'est capable de profiter du nomadisme pour apprendre.

 

Si nombre d'enseignants universitaires feignent d'ignorer les moyens numériques dans leur salle de cours, c'est parce qu'ils pensent leur modalité d'enseignement acceptable et fonctionnelle. En fait, souvent ils refusent de les prendre en compte pour ne pas avoir à changer de pratique. Dans les collèges et les lycées, ou même dans certaines classes de l'enseignement supérieur (BTS, prépas...) la question est plus vive semble-t-il. Les élèves vont plus aisément à l'affrontement du fait aussi de la proximité qu'ils ont avec l'enseignant ainsi que de la fréquence des cours. Du coup les affrontements verbaux peuvent prendre rapidement un tour polémique. Toutefois cela invite l'enseignant à trancher sur une éventuelle utilisation en cours. Force est de reconnaître qu'ils sont de plus en plus nombreux à le faire.

 

Reste alors à travailler l'apprendre nomade. Comment permettre à des jeunes de s'y engager ? C'est probablement autour de la curiosité, de l'enquête, de l'approfondissement, du partage que l'on peut imaginer développer des projets pédagogiques. Il faudra surement travailler cela avec les élèves eux-mêmes, car ils pourraient y voir une intrusion dans leur sphère privée. On sait en particulier que dans les publics scolaires les plus en distance avec la scolarisation, le hors scolaire est parfois sanctuarisé : pas de travail en dehors ! Et pourtant il est temps aussi de permettre à ces jeunes d'accéder à ce potentiel qu'apporte à l'apprentissage le nomadisme connecté. Mais pour le faire il y a tout un travail qui ne peut se commencer que dans l'espace de l'activité scolaire, dans la relation pédagogique. C'est souvent à l'occasion de situations semi-formelles ou informelles (voyages, sorties, projets) que l'on peut dialoguer avec les jeunes sur ce potentiel permis par les moyens numériques, en particulier personnels. Il y a là un espace d'expérimentation et de réflexion pédagogique qui est probablement intéressant à étudier et à développer.

 

Bruno Devauchelle

 

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Par fjarraud , le vendredi 02 février 2018.

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