Le film de la semaine : « Human flow » d’Ai Weiwei 

Comment filmer la détresse des 65 millions de personnes déplacées à travers le monde fuyant la guerre, la famine ou le dérèglement climatique à la recherche d’un pays d’accueil ? Comment réveiller les consciences face aux histoires douloureuses des réfugiés contraints à l’exil, tout en restituant à l’écran l’ampleur inédite du phénomène, à savoir le plus grand flux migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale ? Ai Weiwei, plasticien de renommée internationale, dissident chinois et combattant infatigable de la liberté, n’est pas du genre à baisser les bras devant la difficulté de la tâche. Après un tournage de plus d’un an dans 23 pays, de la Grèce au Bangladesh, de l’Irak à la France, du Liban à l’Afghanistan, l’artiste accompagne hommes, femmes et enfants sur les routes, de campements de fortune en hébergements provisoires, au fil de périlleux périples semés d’embûches et de barbelés. Pour ce documentaire engagé, notre homme refuse le ton pamphlétaire et privilégie les témoignages des migrants et les propos d’experts de terrain, des paroles étayées par des éléments de contexte et des données chiffrées. Résultat : un document exceptionnel sur une des conséquences majeures de la mondialisation, une œuvre pétrie d’humanité.

 

De périlleux périples, des conditions inhumaines

 

Sur l’île de Lesbos, en une belle journée lumineuse, soleil étincelant, calme d’une Méditerranée sans vagues. Un jour propice à la navigation des petites embarcations de ‘clandestins’. A l’opposé des images fugitives de silhouettes anonymes entrevues à la télévision, la caméra s’attarde sur les arrivants (en provenance d’Irak cette fois) recueillis par les sauveteurs : visages inquiets, corps transis de froids dans des vêtements trempés, bribes de récits déchirants. Quelques mots de réconfort, des couvertures de survie dorées les enveloppent dans un froissement métallique et bientôt les premières questions et la poursuite harassante d’un long chemin à la destination incertaine. Que nous soyons en Grèce lors d’un sauvetage ou dans la ‘jungle’ de Calais [avant son démantèlement récent], c’est-à-dire confrontés à des situations supposées connues, le réalisateur installe un climat d’empathie (il apparaît parfois à l’image aux côtés de ceux qu’il filme) et de confiance tel que les témoins livrent une part d’eux-mêmes devant une caméra respectueuse de leur personne, soucieuse du temps de leur exposition.

 

Suivi au long cours, captations d’individus en pied ou en gros plan, saisis en plans fixes un long moment, échanges individualisés, le cinéaste se focalise ainsi sur des migrants parmi ceux qu’il rencontre, et, par cette incarnation, nous rend leur peine perceptible, presque physique. Une démarche tenue tout au long du voyage effectué par le cinéaste sur tous les continents de l’Europe à l’Afrique, du Moyen-Orient à l’Asie et aux Etats-Unis, des stationnements  prolongés dans les camps aux interminables marches à pied.

 

Par-delà les différences dans les origines et la nature (ancienne ou récente) des migrations en cours, la démarche documentaire, dans sa proximité avec les personnes, met au jour des constantes éclairantes. En dépit de la précarité et de l’insécurité de leurs conditions de déplacement, les exilés, qui ont tout quitté, nous apparaissent comme portés par une force et un courage impressionnants. Ainsi le témoignage d’une femme accablée de malheur nous touche-t-il particulièrement : cadrée de dos, assise sur une chaise devant une table dans la pénombre, elle se met à pleurer et à vomir, des signes de souffrance rendus perceptibles par les gestes de compassion prodigués par le cinéaste alors entré dans le champ de la caméra.

 

Un regard éclairant, de l’intime à l’universel

 

Nul goût pour l’exhibitionnisme dans la démarche d’Ai Weiwei mais le souci constant d’un filmage empathique au réalisme et à l’efficacité redoutables. Aux abords de rails de chemins de fer à la lisière entre la Macédoine et la Grèce ou devant les barbelés fraîchement érigés par les autorités hongroises, le cinéaste met au jour ce que les médias dominants montrent rarement : la spécificité des conditions de vie d’une humanité ‘déplacée’. Refoulés et humiliés par les forces de police et les autorités, mal nourris, mal protégés des intempéries par des bouts de plastique ou des morceaux de carton, des êtres humains en transit subissent une existence exposée à tous vents, aux regards de tous, dépourvue de toute intimité.

 

En parcourant vingt-trois pays à la faveur d’un long tournage d’une année ayant mobilisé deux cents collaborateurs et en mêlant expériences humaines, paroles d’experts, rappels historiques et contextualisations géographiques, le réalisateur, également coproducteur, nous livre une œuvre protéiforme, toujours à hauteur d’homme, à la mesure de la tragédie humaine en train de se jouer. Longtemps persécuté puis emprisonné dans son pays d’origine, la Chine, installé à Berlin depuis quelques années, Ai Weiwei croit au pouvoir de l’art sous toutes ses formes pour réveiller les consciences. Avec « Human flow », il nous propose en tout cas un voyage exploratoire hors du commun aux côtés des ‘déplacés’ du monde entier. Avec l’espoir fou que ce documentaire saisissant transforme les spectateurs révoltés en acteurs de la solidarité et de la fraternité.

 

Samra Bonvoisin

« Human flow », un documentaire d’Ai Weiwei-sortie en salle le 7 février 2018

Sélection officielle, Mostra de Venise 2017

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 07 février 2018.

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