FEI 10 : Enseignement moral et civique en IME par Emilie Cassard 

Comment évoquer les élections présidentielles en institut médico-éducatif (IME) ? Comment rendre accessibles à tous les programmes des candidats ? Emilie Cassard, enseignante spécialisée à Roppe (90) explique la politique et ses enjeux à ses 20 élèves scolarisés en institut médico-éducatif. Utilisant les pictogrammes et le FALC pour éclaircir les programmes des candidats, elle « décode le discours politique qui est extrêmement complexe pour les personnes présentant des troubles cognitifs ». Primée au forum des enseignants innovants, l’enseignante explique en détail son projet.

 

Comment avez-vous abordé les élections présidentielles avec vos élèves ?

 

Nous avons travaillé sur les élections présidentielles de mai 2017 dans le cadre de l’enseignement moral et civique. Ce projet a concerné 20 élèves âgés de 14 à 20 ans scolarisés en Institut Médico-Educatif. Certains étaient déjà en âge de voter, les autres le seront lors de la prochaine élection. Le défi était de taille puisque mes élèves ne connaissaient pas du tout le rôle du président de la République.

 

Afin de favoriser la richesse des échanges, j’ai décidé d’expérimenter le travail en groupe classe, ce que je ne fais jamais d’habitude. Du fait du profil de mes élèves (déficience moyenne et profonde avec parfois des troubles du spectre autistique) et de la grande hétérogénéité de leurs compétences scolaires, j’ai l’habitude de travailler avec des groupes de 8 élèves maximum. Cette modalité de travail en grand groupe a permis de fédérer les élèves autour de ce projet et de créer beaucoup de débats, qui se prolongeaient même hors temps scolaire. 2 éducatrices m’ont accompagnée dans ce projet, notamment lorsque nous proposions des temps de réflexion en petits groupes.

 

Quels étaient vos objectifs ? Comment faites-vous travailler vos élèves ?

 

L’objectif de ce projet était de faire découvrir ce que sont les élections présidentielles à mes élèves et de leur apporter une information suffisante pour qu’ils puissent décider (ou non) d’aller voter.

 

Au départ, il s’avérait essentiel de leur apporter les informations suivantes : quel est le rôle du président, quelles sont les démarches à suivre pour aller voter, quels sont les partis politiques et enfin : qui sont les candidats et quels sont leurs programmes.

 

Ce travail a nécessité des adaptations importantes : mes élèves présentent une déficience intellectuelle ce qui implique que beaucoup d’entre eux ne savent pas lire, ont des difficultés importantes de compréhension et certains ne peuvent pas s’exprimer par le langage oral. J’ai donc créé des supports adaptés, très visuels, utilisant des pictogrammes pour soutenir la compréhension et le FALC (français facile à lire, facile à comprendre) pour simplifier le discours. Les élèves non verbaux utilisaient, pour s’exprimer, une session de communication alternative que j’ai créée sur tablette (les élèves appuient sur des photos, des images ou des pictogrammes et la tablette oralise le mot). J’ai notamment traduit les grandes lignes des programmes des 11 candidats en FALC et pictogrammes. Nous avons également travaillé sur des extraits vidéo, en essayant de décoder le discours politique qui est extrêmement complexe pour les personnes présentant des troubles cognitifs.

 

J’ai créé un livret regroupant tous les documents créés et qui faisait le va et vient entre l’école et la famille, afin que mes élèves puissent s’en servir comme support à la discussion dans leur milieu familial.

 

Quelles sont les productions réalisées ?

 

Au-delà d’une simple information, j’ai souhaité pouvoir faire formuler leurs idées à mes élèves, les aider à mettre leur pensée en mots, ce qui n’est pas toujours simple. Nous avons travaillé en petits groupes en 2 temps : la première étape a été de réfléchir et formuler des propositions à partir de la phrase : « si j’étais président, je… » (par exemple : « si j’étais président, je protègerais la France et les gens ») Les élèves ont donc formulé leurs idées puis nous avons réalisé une affiche. Ils ont recopié les phrases et ont choisi eux-mêmes les pictogrammes pour illustrer leur pensée.

 

Après avoir étudié les programmes des candidats, nous avons travaillé sur ce qu’ils estimaient être le programme idéal, leur candidat idéal. Ils devaient formuler une proposition pour chacun des domaines suivants : justice, sécurité, éducation, environnement, travail, économie, culture, Europe, santé, handicap.

 

Nous sous sommes vraiment rendus compte de la richesse de leurs idées, des idées d’ailleurs très humanistes : les soins gratuits pour tous, du travail pour tout le monde, mieux répartir les richesses, augmenter le salaire des travailleurs handicapés, nettoyer les forêts… Des idées innovantes : demander aux juges de venir expliquer les lois dans les écoles, expliquer les spectacles aux personnes aveugles, donner des cours de français à tous les migrants… mais également des propositions en matière de sécurité qui nous ont fait réaliser à quel point ils peuvent se sentir en situation de vulnérabilité dans l’espace public : « mettre des caméras dans les transports, mettre des caméras sur tous les lampadaires, augmenter le nombre de soldats et de policiers »…

 

Enfin, notre travail a été valorisé par un article dans le journal puis par un reportage diffusé au journal télévisé de France 3 région. Voir arriver les caméras télé à l’IME a été un véritable évènement puisque ce n’était jamais arrivé auparavant. Les jeunes étaient tellement fiers d’être ainsi mis en valeur !

 

Quelle est cette campagne mise en place par l’Adapei 90 sur le vote ?

 

L’idée du projet est venue de l’Adapei du Territoire de Belfort (à l’initiative de son président) qui a mené une grande campagne de sensibilisation au vote intitulée : « voter, c’est bon pour la santé ». Historiquement, les personnes en situation de handicap mental perdaient leurs droits civiques au moment de la mise sous tutelle. Dans un souci de respect de la personne, ce n’est plus le cas actuellement. Cependant, les personnes s’interdisent encore d’aller voter parce qu’elles n’osent pas ou parce qu’elles n’ont pas les informations suffisantes.

 

L’Adapei90 m’avait donc sollicitée pour que je puisse produire un document expliquant, de manière simplifiée et accessible, les modalités du vote : lieu, date et différentes étapes. J’ai donc réalisé les documents et choisi d’apporter une sensibilisation dans ma classe. Je me suis rapidement aperçue que, pour les personnes, savoir où, quand et comment voter n’était pas suffisant pour qu’ils s’approprient cette démarche. L’enjeu principal était de les aider à décider pour qui voter en leur expliquant les programmes et les propositions de chaque candidat.

 

Quels regards vos élèves ont-ils sur la politique française ?

 

Mes élèves sont très intéressés par l’actualité et nous poursuivons ce travail lors d’un atelier débat, en classe entière, une fois par semaine. Il n’est pas rare que certains jeunes utilisent leur tablette numérique pour prendre en photo ou filmer le président de la République lors de ses interventions télévisées. Ils viennent ensuite me le montrer lorsqu’ils viennent en classe et nous travaillons alors sur la compréhension du discours. Ils sont également très attentifs aux lois qui sortent, ils regardent les actualités avec leurs parents. Malheureusement, je les entends trop souvent dire : « on n’y comprend rien, ils parlent trop vite, ils utilisent des mots trop compliqués… »  Je crois qu’il y aurait une véritable réflexion à initier sur l’accessibilité de la politique aux personnes présentant des difficultés de compréhension, ce qui ne représente pas uniquement les personnes déficientes intellectuelles. J’ai même des amis qui m’ont demandé les résumés des programmes que j’avais faits pour mes élèves ! Ce qui est positif, c’est que beaucoup de mes élèves majeurs sont allés voter aux présidentielles et les plus jeunes disent avoir hâte de pouvoir voter aux prochaines ! Ce qui est bien la preuve que le rôle de l’école et de l’éducation est essentiel pour former à la citoyenneté.

 

Que retiendrez-vous de votre participation au 10ème forum des enseignants innovants ?

 

J’ai passé 2 jours absolument incroyables. J’ai rencontré des personnes extraordinaires, portant des projets impressionnants et tellement respectueux des élèves et des savoirs à enseigner. Je repars avec plein d’idées, d’envies, d’outils, de projets… C’est toute la richesse de ce forum, qui nous permet non pas de présenter des méthodes ou des projets à reproduire à la lettre, mais plutôt de prendre du recul sur nos pratiques et  découvrir des démarches différentes. Après toutes ces discussions, j’ai même pensé à tout ce que j’aurais pu faire de plus dans le cadre de mon projet, notamment avec des outils numériques que je ne connaissais pas ! J’étais heureuse également de pouvoir présenter le travail méconnu des enseignants spécialisés en établissement médico-social. Et là je parle au nom d’un collectif qui, pour la plupart, fait un travail exceptionnel en matière d’innovation … Parfois par la force des choses puisque les ressources pédagogiques sont presque inexistantes.

 

Dans notre établissement, nous sommes 4 enseignants et je ne suis que le reflet du travail exceptionnel que font également mes collègues. Je pense aussi à la richesse de travailler en équipe pluridisciplinaire puisque, sans le soutien de mes collègues éducateurs, je n’aurais pas pu mener ce projet.

 

Et, à un niveau plus personnel, j’ai reçu le prix de l’inclusion et je crois que c’est la plus belle reconnaissance que j’ai pu avoir dans mon travail ! Parce que c’est avant tout à mes élèves que je le dois… Mes élèves qui, tous les jours, se battent pour dépasser leurs difficultés et qui me rendent, depuis des années, meilleure enseignante. Alors pour synthétiser, ce que je retiendrai du forum ce sont tous ces moments de rencontres et d’émotion qui me font réaliser à quel point j’aime mon métier.

 

Entretien par Julien Cabioch

 

Le projet d’Emilie Cassard

Dossier du 10ème Forum des Enseignants Innovants

Reportage de France 3 Bourgogne

 

 

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Chroniques ASH : scolariser les élèves d'IME en milieu ordinaire ? A quel prix ?

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 08 février 2018.

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