Hélène Lentieul : Et si les 6èmes écrivaient de la poésie ? 

Comment favoriser le travail de l’écriture au collège ? Comment faire comprendre « qu’il est difficile et long d’écrire », que cette difficulté est précisément bénéfique parce que formatrice et comblante ? « Les 6èmes d’Hélène Lenteuil, au collège Albert Ball d’Annœullin (59), montrent l’exemple à travers leur beau musée de créations poétiques et visuelles. Et ce « chef-d’œuvre de classe » livre de précieuses clefs pédagogiques : écriture régulière, interactions nombreuses entre les élèves et allers-retours fréquents avec l’enseignante, puissance créative de la contrainte, importance de l’image pour développer l’imaginaire, mise en activité et mise en valeur par la production audio et les supports numériques, interdisciplinarité, ouverture vers l’extérieur de l’établissement, liaison cycle 3. Eclairages de l’enseignante …

 

Dans quel cadre avez-vous mené ce travail ?

 

Le projet « Découverte de la Création et recréation poétique du monde », que j’ai intitulé pour les élèves « Le poète et l’oiseau »,  s’inscrit dans une entrée du programme de français. Celui-ci invite à « découvrir des poèmes de siècles différents célébrant le monde et témoignant du pouvoir créateur de la parole poétique ; comprendre en quoi en quoi ils témoignent d’une conception du monde. »

 

Il s’agit d’ un projet inter degrés et interdisciplinaire (SVT, arts plastiques, français)  entre une classe de CM1-CM2  et une classe de 6ème  qui    s’articule  autour de la visite de l’exposition « Les peintres animaliers flamands du XVIIe siècle »  au musée de Flandre de Cassel et  mobilise de nombreuses compétences : recourir à l’écriture pour réfléchir et pour apprendre/ produire des écrits variés en s’appropriant les différentes dimensions de l’activité d’écriture / réécrire à partir de nouvelles consignes ou faire évoluer son texte / acquérir la structure, le sens et l’orthographe des mots.

 

Ce travail m’a permis de faire écrire les élèves très régulièrement pour exprimer leur réception des œuvres, pour créer des poèmes  mais aussi pour établir des liens entre les textes lus et les images.  Les démarches et les supports variés (cahier d’essais traditionnel, Tableau Numérique Interactif, salle  pupitre, alternance entre l’écriture individuelle et collective,  en binômes ou  en groupes)  permettent à tous les élèves de prendre part au travail en fonction de leurs capacités. L’exposition virtuelle s’est construite progressivement à partir des productions écrites des élèves mais aussi de leur lecture oralisée de ces productions.

 

La première séance a consisté en l’écriture d’un poème collectif à partir d’un tableau de Chagall et à l’aide du Tableau Numérique Interactif : comment avez-vous mené ce travail d’écriture collective ?

 

J’ai choisi de mener ce travail dans une salle traditionnelle équipée d’un TNI. Après avoir  videoprojeté l’œuvre de Chagall «  Chasse aux oiseaux » (sans donner le titre aux élèves), je leur ai demandé de trouver le mot qui leur venait à l’esprit en regardant le tableau.

 

Après avoir noté tous les mots au TNI, j’ai proposé d’écrire individuellement ou en binôme  un ou deux vers en employant le vocabulaire trouvé par la classe. Les élèves volontaires ont lu leurs vers. Les autres sont intervenus pour sélectionner ceux qui leur semblaient les plus réussis. Les critères qu’ils ont définis étaient le vocabulaire, la correction des phrases et  la présence de  rimes. Je leur ai alors demandé de commenter le choix de l’expression « Un gros bouquet de colombes », ce qui les a amenés à s’interroger sur  l’intérêt de  cette association de mots et finalement à modifier leur conception de la poésie en s’intéressant davantage au sens et aux sonorités qu’à la forme qu’il privilégiait initialement.

 

La seconde phase du travail a consisté à enrichir les vers retenus (en ajoutant principalement des adjectifs.) Un élève « secrétaire » a noté, effacé, modifié au TNI les propositions des camarades.  Mon travail a surtout consisté à faire parler les élèves les plus effacés et à demander à chacun de préciser  les justifications des choix.

 

A la fin de la séance, j’ai demandé aux élèves d’écrire ce qu’ils avaient appris durant l’activité. Beaucoup ont noté qu’on travaille mieux à plusieurs et  que pour bien écrire il faut  prendre le temps de choisir les mots.

 

Une sortie au Musée des Flandres a donné lieu à l’écriture d’articles : quelles étaient les consignes et les modalités de travail ?

 

Cette sortie était l’occasion d’emmener les élèves au musée et de découvrir  les œuvres sur lesquelles nous allions travailler. Elle permettait aussi de réunir les deux classes de 6e  et de CM autour de deux activités : prendre des notes sur la visite guidée et  participer à un atelier d’arts plastiques  que ma  collègue a  ensuite poursuivi en classe.

 

De retour au collège, j’ai formé huit groupes auxquels j’ai confié la rédaction d’une partie de l’article en leur proposant des questions plus ou moins ouvertes. J’ai annoté les productions que les groupes ont alors améliorées en salle pupitre. Une dernière phase de travail a consisté à échanger les parties de l’article en vue de les compléter ou d’en améliorer la formulation, activité facilitée par l’usage du numérique. Trois strates d’écriture  ont donc été nécessaires avant de rassembler les paragraphes et de relire l’article.

 

Les élèves sont aussi amenés à écrire en binômes un poème sur un oiseau du tableau de Frans Snyder, Le concert des oiseaux : quelles étaient les contraintes éventuelles ? comment avez-vous (re)travaillé ces créations ?

 

Chaque binôme a choisi un oiseau représenté sur le tableau et écrit quelques vers en exploitant une fiche documentaire qui leur apportait du vocabulaire mais aussi des indications sur les habitudes de l’oiseau. Les élèves ont travaillé en classe pupitre où ils disposaient d’un  document texte qu’ils ont  utilisé comme  un « brouillon numérique » mais aussi de ma fiche documentaire, de la photographie du tableau et d’autres photographies de l’oiseau.

 

Mais le travail s’est révélé plus long et difficile que je ne l’avais prévu. J’ai donc conçu une seconde séance en mettant à  la disposition de chaque binôme les productions que les autres avaient réalisées sur le même oiseau.  Le travail consistait pour chacun à choisir les vers les plus intéressants.  J’ai ensuite réuni les vers sélectionnés  sur un nouveau fichier et chargé les quatre binômes les plus motivés par l’activité d’enrichir les vers pour constituer un poème.

 

Si je devais refaire l’activité j’utiliserais un site collaboratif comme « framapad » pour réaliser la seconde étape du travail de façon plus efficace et en impliquant tous les élèves.

 

Quels vers écrits par les élèves vous ont particulièrement charmée ?

 

Les vers que je préfère tirent habilement parti des fiches documentaires mais sont aussi le fruit d’un véritable travail collaboratif  : «  Tu préfères marcher plutôt que voler / Pour mieux exhiber les ocelles de ta queue colorée/ Quand tu te pavanes au bord de l’eau bleutée » (Le paon) ou  « Elles partent à l’opéra, laissant leur frac noir/ Trainer derrière elles avec élégance » (Les pies)  « Se tenant sans bruit au bord du lac/ Immobile comme une statuette antique/ Il admire son superbe reflet/ Aux douces nuances ardoisées » (le héron)

 

Un diaporama Prezi regroupe des créations d’élèves : qu’y trouve-t-on exactement ? comment les élèves ont-ils perçu ce beau musée virtuel ?

 

Le Prezi reprend les principales étapes du projet : la visite au musée de Flandre et l’article que les élèves ont écrit, les productions de l’atelier artistique « L’arbre aux oiseaux », la description des trois tableaux préférés des élèves, les créations poétiques à partir du tableau de F. Snyders mais aussi d’autres œuvres comme le rondeau de Charles  d’Orléans. C’est une  réalisation que j’ai commencée avec les élèves et que j’ai finalisée seule, les manipulations techniques s’avérant chronophages. Les élèves étaient fiers de cette présentation destinée à valoriser leur travail auprès des  élèves de CM. et pouvant s’inscrire dans leur Parcours culturel.

 

Vous avez favorisé la créativité des élèves pour aborder la poésie : avec quels profits selon vous ?

 

Je pense que les élèves ont davantage apprécié la lecture des poèmes en adoptant une posture d’auteur et de créateur car ils ont pris le temps de réfléchir à la poésie, à ce qui permet d’affirmer qu’un texte est poétique. Ils ont pris conscience qu’il est difficile et long d’écrire mais ils étaient aussi surpris et fiers des textes produits.

 

Le projet repose aussi beaucoup sur la collaboration entre élèves : quels vous semblent les intérêts et les difficultés éventuelles de telles démarches de travail et d’écriture ?

 

La collaboration profite à tous les élèves. La répartition du travail permet de différencier les activités afin que chacun travaille à son rythme et en fonction de ses capacités. Ceux qui ont des facilités sont souvent enchantés de prendre la parole pour faire part de leurs connaissances, pour améliorer ou  préciser  la formulation d’une idée. Ceux qui  ne seraient pas parvenus à écrire seuls tirent parti des propositions des autres et ont la satisfaction d’avoir participé à la réalisation d’une production collective très valorisante.

 

J’ai rencontré deux difficultés : la formation des binômes ou des groupes  et la gestion du temps. Laisser les élèves se regrouper par affinités n’est pas toujours la solution.  Il me semble  préférable de changer les binômes en fonction des activités et de réunir des élèves ayant des types d’apprentissages différents et pouvant se compléter. Il faut aussi veiller à se fixer des objectifs précis afin d’éviter que les élèves ne se lassent des activités.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

La production finale

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 19 mars 2018.

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