Trois enseignants face à la réforme du bac 

Le nouveau Bac inquiète mais, au-delà de l’organisation du contrôle continu et des épreuves ponctuelles, c’est la réorganisation du lycée dans son ensemble qui pose question à de nombreux enseignants. Alors que plusieurs pétitions ont déjà vu le jour, au Lycée Joliot Curie d'Aubagne (13), un établissement général et technologique, trois enseignants, issus de disciplines différentes, partagent leurs craintes et leurs propositions. Frédérique Perrier enseigne l'éco-gestion en série STMG, une voie technologique qui apparaît comme l’une des grandes oubliées de la réforme. Hélène Caracachian est enseignante de sciences physiques, l’une des disciplines de sciences expérimentales dont l’avenir s’inscrit en pointillés avec le projet actuel de réforme, notamment par le passage de trois à deux spécialités entre la première et la future terminale. Enfin, Jean Renoux est professeur d’Histoire-Géographie, une discipline a priori préservée, mais directement concernée par un parcours évaluatif alourdi, étant matière de tronc commun et enseignement de spécialité. Il est aussi responsable académique du Se Unsa.

 

Êtes-vous favorable à une réforme du bac ? Pourquoi ?

 

Frédérique Perrier : Oui comme une majorité d’élèves selon la consultation menée par le ministère de l’Éducation Nationale,  je suis favorable à une réforme du baccalauréat. M. Macron avait pris comme engagement de campagne de « restaurer sa crédibilité en en faisant une étape déterminante de la réussite des élèves dans le supérieur. » Je ne peux que partager cette préoccupation légitime.

 

Jean Renoux : Le baccalauréat actuel est devenu un objet de patrimoine, devenu presque un mythe vivant dans l’opinion publique, garant de savoirs et d’accès aux études au nom d’une égalité républicaine parfois fantasmée. La réalité, c’est un carcan pédagogique, plus favorable aux catégories sociales favorisées, sans garantie de réussite dans le supérieur !

 

Hélène Caracachian : Beaucoup d’élèves ont le bac sans pour autant avoir les connaissances et les acquis dont ils auront besoin pour la suite. Certains élèves choisissent une filière et obtiennent leur bac en se méprenant sur la suite, le bac n’a aucune signification. Passage obligatoire, sans réelle validation d’un niveau précis, il est une étape symbolique qui mène trop d’étudiants vers le décrochage dans le supérieur.

 

Frédérique Perrier : Pour parler surtout de ce que je connais, je trouve que l’enjeu aujourd’hui pour un élève en STMG n’est pas le baccalauréat mais plutôt la satisfaction de ses voeux d’orientation formulés sur Parcours Sup. Bien souvent, les filières très sélectives en BTS ou IUT peuvent se fermer sous les yeux des bacheliers STMG. C’est cela qui doit changer quitte à le rendre moins accessible et mieux orienter les élèves, afin de ne pas les condamner à cet échec souvent insurmontable, malgré un bac en poche.

 

Jean Renoux : En ce sens, le bac a en effet besoin d’une profonde remise en cause, à la fois en général et technologique ; mais son importance patrimoniale impose également autre chose qu’une réforme pour la réforme, bâclée, construite selon la seule injonction présidentielle, et uniquement valable pour les élèves de filières générales.

 

Quels sont pour vous les impacts sur votre discipline du projet actuel ?

 

Frédérique Perrier : Négatifs puisque la voie technologique est justement ignorée par la réforme malgré les préconisations du rapport Mathiot et avant lui, du rapport conjoint de l’IGEN et de l’IGAENR de novembre 2016.  À côté d’une voie générale modernisée et unifiée, d’une voie professionnelle revalorisée, quel est alors le devenir de la voie technologique ? C’est une question cruciale pour nous, enseignants d’économie-gestion face à des conditions de travail rendues de plus en plus difficiles par le délitement progressif de notre série.

 

Hélène Caracachian : Actuellement, le niveau des élèves baisse du fait de l’allègement des programmes, conséquence d’une diminution drastique des horaires, dans lesquels les contenus mathématiques ont été considérablement réduits : or, en dépit des effets d’annonce du rapport Villani, le devenir des sciences ne semble pas assuré par la réforme, au contraire ! Les élèves ayant un profil scientifique peuvent, par cette réforme, ne plus faire de sciences physiques à partir de la première. Ce qui paraît aberrant au vu du nombre d’écoles d’ingénieurs, de BTS ou d’IUT où des connaissances solides en sciences physiques s’imposent : faire médecine sans la chimie, s’engager vers l’aéronautique ou la mécanique sans la physique sont des perspectives inquiétantes.

 

Jean Renoux : L’histoire-géographie a l’avantage d’avoir une certaine audience dans l’opinion publique et un rôle politique qui rendent prudents les responsables publics à son sujet. Les horaires prévus en histoire marquent un retour vers une culture commune à tous les élèves après la tentative de retrait en filière scientifique à l’époque de Nicolas Sarkozy. En revanche, la réforme semble renforcer la tendance actuelle concernant les contenus au regard du titre du futur enseignement de spécialité : une histoire du temps présent, complétée par une géographie d’appoint, plutôt journalistique. C’est une vision réductrice, peu apte à préparer au supérieur.

 

De quelle proposition alternative souhaiteriez-vous nous faire part ? Quel serait son intérêt pour les enseignants et les élèves ?

 

Jean Renoux : Le nœud du problème du projet actuel, c’est l’évaluation. Le bricolage proposé, c’est une surcharge d’épreuves par des partiels lourds, qui enserrent toute innovation pédagogique dans un calendrier resserré de 15 mois, et confrontant les élèves plus fragiles à une évaluation perpétuelle leur laissant peu de temps de préparation. Pour y répondre, sur la base du projet actuel et sans toucher aux équilibres de notation, je suis favorable à inverser les temps d’évaluations entre spécialité et tronc commun. Cela signifie évaluer uniquement les spécialités en partiels : ces disciplines, choisies par l’élève, sont moins nombreuses et fragilisent moins l’élève moins bien préparé. Aussi, le dernier partiel de classe de maturité n’est pas le dernier horizon : il reste alors 6 mois pour préparer correctement le grand oral et un temps pédagogique pour bien préparer les élèves au supérieur, de manière adaptée en fonction des profils. Le tronc commun (histoire, langues vivantes, humanités scientifiques) serait lui évalué uniquement en épreuves terminales, sans toucher au français et à la philosophie. Dans ce cadre, l’élève le plus fragile conserve donc deux ans de préparation à des épreuves qu’il n’a pas choisies, réduisant un “risque évaluatif” inégalitaire. Cette proposition a l’avantage d’être simple et efficace, ouvrant plus de voies pédagogiques que le projet actuel.

 

Hélène Caracachian : En terminale, des triplettes devraient être imposées, comme en première : l’équilibre entre les différentes disciplines scientifiques doit être maintenu car elles fonctionnent ensemble, avec des mathématiques centrales car elles sont l’outil indispensable des sciences expérimentales. Aussi, il faut s’assurer d’un bagage scientifique suffisant pour la poursuite d’études. Il est donc indispensable de revoir le contenu pédagogique des programmes en gardant les résolutions de problèmes qui développent leur réflexion et leur autonomie mais en réintroduisant de nombreuses notions faisant appel à des outils mathématiques plus poussés.

 

Frédérique Perrier : Pour ma part, il me semble important de dépasser l’étanchéité des deux voies et revaloriser la filière technologique en couplant par exemple des enseignements technologiques et des enseignements généraux. La filière STMG est déjà perçue depuis trop longtemps comme une voie de relégation par l’enseignement général ! Il est temps de mettre fin à la hiérarchie des filières et stopper ces anticipations négatives auto-réalisatrices. La filière technologique représente une voie de réussite pour beaucoup d’élèves et même ambiteuse par le biais des classes préparatoires. Pour cela, il faut que les élèves qui poursuivent dans cette voie ne soient pas des « faux profils », orientés par défaut, mais des élèves conscients de leurs difficultés et des chances qu’ils ont de pouvoir les dépasser.

 

Hélène Caracachian : Dans cet esprit, si le bac général scientifique doit valider le niveau requis pour suivre des études scientifiques longues dans le supérieur, le bac technologique scientifique doit permettre d’atteindre le niveau requis afin suivre des études plus courtes comme les BTS ou les IUT où plus de places doivent être créées et en nombre suffisant pour accueillir un plus grand nombre de lycéens issus de filières technologiques. Cela implique un gros travail d’orientation durant la seconde afin que les élèves sachent vers quel secteur se diriger par la suite, en étant conscients des enjeux que cela implique.

 

Frédérique Perrier : Par ailleurs, je partage ainsi la proposition émise par la présidente de la conférence des doyens de faculté de droit, Sandrine Clavel ; la réforme devrait être l’occasion d’engager une réflexion sur l'enseignement du droit au lycée, pour l’instant limité aux terminales L. Il s’agit d’un enjeu capital dans la formation du citoyen, complémentaire des SES et de l’Histoire : éduquer au droit ne se limite pas seulement à la découverte des droits des individus, mais permet aussi de sensibiliser l’individu à ses devoirs. Voilà un vrai projet républicain à la hauteur des enjeux de notre époque : dans sa hâte contrainte par le calendrier politique, la réforme semble n’être pour l’instant qu’un rendez-vous manqué.

 

Propos recueillis par Aurélie Badard

 

 

Par fjarraud , le jeudi 22 mars 2018.

Commentaires

  • thais8026, le 22/03/2018 à 14:32
    Ras le bol.
    L'argument fatal : la formation du citoyen, donc tout le monde devrait se taper de l'histoire-géo, des SES et du droit jusqu'en Terminale. Mais dans un monde où tous les citoyens sont confrontés aux sciences une culture générale en science elle n'est pas indispensable elle !!!
    Les grands enjeux sont sociétaux mais actuellement ils sont basés sur les sciences. Avoir l'esprit critique sur du vide cela fournit le monde de fanatique et /ou d'adepte de la théorie du complot.
    De plus, je rappellerai que l'instruction n'est obligatoire que jusqu'à 16 ans donc le citoyen devrait être formé avant 16 ans après c'est trop tard mais pour cela il faudrait que les enseignants d'histoire-géo ne se servent pas de l'ECJS comme variable d'ajustement pour finir leur programme. Désolée, mais après 4 établissements de plus de 1 000 élèves sur 20 ans seulement 3 profs d'histoire faisaient régulièrement de l'ECJS mais pas toujours. Je sais que ce n'est pas une démonstration mais ces profs en question sont les 1er à monter aux créneaux pour la formation du citoyen.
     Alors il faut arrêter avec cette hypocrisie de la formation du citoyen
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