Le film de la semaine : « Los adioses » de Natalia Beristain 

Qui connaît aujourd’hui en Europe Rosario Castellanos, figure majeure de la littérature mexicaine du XXème siècle et féministe investie dès les années cinquante ? Pour donner toute sa place à la femme de lettres et à la militante, la jeune réalisatrice Natalia Beristain (née en 1981 à Mexico) préfère l’évocation intime au récit biographique. Tout en se nourrissant des épisodes authentiques de la riche existence de son héroïne, la cinéaste s’appuie à la fois sur les nombreux écrits (poèmes, romans, essais…) et l’abondante correspondance amoureuse entretenue par celle-ci avec l’écrivain Ricardo Guerra, devenu son mari et son rival. Loin de la reconstitution historique, la fiction vibrante prend des allures de drame romanesque tout en mettant en lumière avec sobriété le caractère exceptionnel de l’aventure affective et intellectuelle vécue par une créatrice engagée en avance sur son temps.

 

Ecriture et amour, difficile partage

 

Un climat de sensualité, une lumière et des teintes chaudes, deux corps allongés cadrés en plans serrés s’apprêtent à faire l’amour dans une étreinte harmonieuse et douce. Flash-back fugitif ou fantasme récurrent. Alors que Rosario Castellanos (Karina Gidi) se prépare à une lecture publique de son roman ’Les Etoiles des herbes’[ paru en 1957, traduit en Français en 1962, seule fiction bénéficiant d’une version français avec ‘Le Christ des ténèbres’, paru en 1962, traduit en 1970], elle se souvient de sa jeunesse radieuse, de sa rencontre avec Ricardo Guerra, étudiant comme elle, jeune fille timide et poétesse débutante. Moment heureux de cristallisation de l’amour et de confirmation de la vocation littéraire dans le partage et la complicité d’un couple naissant.

 

Au travers des alea de cette relation privilégiée (du coup de foudre à la séparation, de ruptures en retrouvailles jusqu’au divorce), la caméra s’installe dans l’intimité du couple et nous percevons, aux côtés de Rosario, les ondes de choc de la domination patriarcale. Ici la femme, devenue écrivaine et enseignante à l’université, fait de la création littéraire (poésie, roman, essai) et de l’engagement pour l’émancipation des femmes les deux piliers de son existence, sans renoncer pour autant à son amour pour celui qui partage sa vie ni refuser un désir d’enfant (longtemps contrarié jusqu’à la naissance de Gabriel, leur fils).

 

Ricardo Guerra (Daniel Giménez Cacho), écrivain connu lui aussi, fait insidieusement glisser la relation passionnée de la complicité à la rivalité, de violences verbales en tromperies à peine dissimulées, de chantages affectifs en injonctions à choisir entre le ‘devoir’ maternel et la carrière littéraire. Un machisme à visage découvert alors qu’il partage l’existence d’une femme reconnue culturellement et intellectuellement pour sa création littéraire et pour sa défense de la cause des femmes. Comment souffrirait-il dans une société dominée par les hommes que sa femme brille davantage que lui ?

 

Joie et tourments de l’émancipation

 

Même si nous avons accès aux affres d’un mari à la virilité blessée par la réussite de son épouse, les tourments de Rosario, en tant que femme bafouée par l’homme passionnément aimé, demeurent le cœur de la fiction. Le drame intime est rythmé par des allers et retours entre la période de la jeunesse heureuse et le présent douloureux de la passion, traversé aussi par l’alternance des scènes intimes (bureau dédiée à l’écriture, chambre conjugale) et de quelques séquences extérieures (cours à l’université, conférences publiques de Rosario).

 

Pour suggérer le paradis perdu d’un bonheur éphémère, la réalisatrice confie les rôles des protagonistes réunis par le coup de foudre à deux jeunes comédiens, Tessa La et Pedro de Tavira Egurrola, incarnation troublante du couple fusionnel, images d’un passé obsédant qui imprègnent toujours le présent de l’héroïne.  Tout en évoquant par petites touches (dans les décors et les costumes) l’atmosphère de l’époque (les années cinquante et soixante au Mexique), le récit dans sa sobriété épurée dessine le portrait intime d’une femme de cœur et de tête sur le chemin douloureux de son affranchissement. La focalisation sur la psyché et l’arrachement individuel aux schémas de domination masculine inscrit de façon vivante la bataille de Rosario Castellanos sur tous les fronts (amour, littérature, enseignement et militantisme) dans sa lutte collective pour l’émancipation des femmes.

 

Quelques images d’archives en noir et blanc nous donnent à voir la vraie Rosario dans sa maison à Tel-Aviv peu de temps avant sa mort accidentelle à l’âge de 49 ans [Elle y fut ambassadrice de son pays de 1971 à 1974]. Nous y voyons la tristesse du visage, la solitude de la personne. Comme une vision fugitive du prix à payer pour sa liberté.

 

Fiction inspirée

 

Faisant fi de la chronologie et de la reconstitution historique stricto sensu, la fiction inspirée voyage ainsi au plus près du cœur et du corps de Rosario Castellanos. La captation subtile de ses séismes intérieurs met au jour les déchirements d’une aventure amoureuse et intellectuelle, mêlée de rapports de forces entre les sexes, minée par les rivalités sentimentales et professionnelles. « Los adioses » devient alors sous nos yeux la description sensible d’un combat intime, celui d’une femme vulnérable contre le machisme et toutes les formes d’oppression d’une société patriarcale.  Un combat farouche que l’héroïne mène dans tous ses engagements d’amoureuse, de mère, d’écrivaine, d’enseignante et de militante féministe.

Une quête de soi dont le film de Natalia Beristain suggère la fragilité toute contemporaine.

 

Samra Bonvoisin

« Los adioses », film de Natalia Beristain-sortie le 9 mai 2018

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 09 mai 2018.

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