Le film de la semaine : « Le cercle littéraire de Guernesey » de Mike Newell 

Vous aimez le romanesque des destins singuliers pris dans le vaste mouvement de l’Histoire ? « Le cercle littéraire de Guernesey » devrait combler votre attente. Le réalisateur britannique Mike Newell ne craint pas ici de se mettre à dos les esprits cartésiens et les adeptes d’une vie raisonnable. Amoureux de la comédie romantique (« Trois mariages et un enterrement », 1994) et des adaptations de romans d’aventures (« Harry Potter et la coupe de feu », 2005, « Les grandes espérances », 2010), il transpose cette fois à l’écran le best-seller de Mary Ann Schaffer et Annie Barrows, intitulé ‘Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates’, paru en 2008. Il ne lésine pas sur les moyens pour reconstituer le contexte historique (Londres et Guernesey dans l’après-coup de la Seconde Guerre mondiale) au sein duquel se déroule la romance passionnée entre une jeune écrivaine londonienne et un séduisant fermier, habitant de l’île anglo-normande, détenteur d’un lourd secret et fou de littérature. Outre l’émouvant parcours d’émancipation emprunté par l’intrépide héroïne à travers l’écriture et l’amour, « Le cercle littéraire de Guernesey », sous ses dehors mélodramatiques, lève le voile sur un pan méconnu de l’histoire récente : le sort réservé à Guernesey et à ses habitants sous l’occupation allemande.

 

De Guernesey à Londres, entre oppression et libération

 

1941. Une nuit étoilée sur l’île de Guernesey occupée par les Allemand. Dans la pénombre se découpent des silhouettes qui se déplacent malgré le couvre-feu. Quatre amis sortent d’un dîner riche en cochon (consommé en cachette en ces temps de pénurie) et tombent dans la forêt sur une patrouille de soldats en armes. Pour éviter une arrestation, les gourmands improvisent la raison de leur déplacement nocturne : ils viennent de quitter la réunion du ‘Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates’, l’association à laquelle ils appartiennent.

 

Première séquence troublante et mystérieuse qui nous plonge immédiatement dans le climat étouffant de l’occupation tout en suggérant le pouvoir libérateur de la littérature. Une ouverture en trompe-l’œil, sorte de flash-back fondateur.

 

1946. Par une claire journée à Londres en pleine reconstruction. Juliet Ashton (Lily James), jeune écrivaine, lumineuse et enjouée, reçoit une lettre en provenance de la dite île, écrite par un certain Dawsey, membre du cercle littéraire sus nommé, lequel lui demande l’envoi d’un livre introuvable chez lui. S’en suit un échange de missives placé sous le signe de l’engouement pour la littérature. Dans une capitale en chantier qui se remet de ses blessures, la jeune essayiste à succès, fraîchement mariée à un jeune homme bien, goûte une vie facile dans l’insouciance et la légèreté. Pourtant l’inspiration vient à manquer et la relation à distance avec son correspondant inconnu attise sa curiosité. Insatisfaite de son existence superficielle, malgré les réserves de son tuteur ami et de son époux attentionné, elle décide de se rendre sur l’île. Et si l’histoire de ses habitants nourrissait l’écriture de son prochain livre ?

 

Secrets d’histoire, création et passion au grand jour

 

En dépit de l’accueil chaleureux (et plein de promesse) de Dawsey (Michiel Huisman), les habitants, et les membres du cercle, se montrent polis et réservés, surtout lorsqu’elle propose de raconter leur histoire dans un livre, une idée qui hérisse la plupart d’entre eux et les mure dans le silence. Elle prend alors la décision (consciente) d’enquêter sur le ‘secret’ qui semble les lier en restant sur place, un secret dont Dawsey est partie prenante. Sans vouloir déflorer les rebondissements d’un drame aux ressorts tragiques et au dénouement romanesque, notons l’importance de l’arrière-plan historique et des événements réels qui ont eu lieu dans l’île sous l’oppression nazie. Au cours de sa recherche, Juliet retrouve les traces (et les séquelles) d’une tragédie qui s’est nouée autour de la mystérieuse Elisabeth (Jessica Brown), figure de proue et fondatrice du Cercle, ‘dangereuse’ résistante, disparue pendant la guerre, laissant sa petite fille sur l’île et ses amis dans le chagrin. Une enfant que Dawsey le solitaire décide à cette époque troublée d’adopter et d’élever comme sa propre fille.

 

Il faudra encore bien du temps et de la délicatesse à l’enquêtrice en herbe pour rassembler les morceaux épars d’une histoire terrible aux prolongements insoupçonnés, avant qu’elle conçoive de transformer les témoignages recueillis en livre. Elle ne cesse en même temps de manifester une attention sensible envers les habitants jusqu’à lever les barrières, délier les langues, gagner les cœurs.

 

Traumatismes de la guerre, élans du cœur

 

La mise en scène lyrique, parfois surlignée par une partition musicale ampoulée, se focalise sur les bouleversements intérieurs de Juliet au fil de cette exploration du passé traumatique de l’île. Nous pénétrons dans l’intimité de son imagination créatrice et de sa capacité à aimer. Par un retournement paradoxal, nous nous sentons proches de l’aventureuse héroïne, par-delà le soin apporté aux costumes et accessoires d’époque, malgré le poids de certains décors surchargés, comme si l’artifice alentour agissait comme un révélateur des affects en profondeur.

 

La beauté suggérée de l’île de Guernesey, ses paysages luxuriants, ses côtes rocheuses battues par les vagues et ses falaises ventées (une illusion recréée par un tournage sur la côte sud de la Grande Bretagne, en Cornouailles notamment) constitue un cadre idyllique, propice à la passion naissante entre Juliet et Dawsey. Un amour hors normes (après tout l’amante ardente est aussi mariée de fraîche date à un autre homme), un coup de foudre assumé qui s’affranchit des conventions et résonne comme un appel à la liberté.

 

Sous ses atours romanesques à souhait, la fiction historique laisse poindre l’isolement et les souffrances endurées par les habitants de Guernesey pendant le conflit. Une situation qui rend très difficile toute forme de résistance. De cette île anglo-normande, directement rattachée à la Couronne royale, la majorité des habitants est évacuée vers la Grande-Bretagne dès le début de la guerre. Mais 25 000 d’entre eux sont restés sur place et subissent alors la présence des troupes ennemies, à raison d’un soldat allemand pour deux insulaires. Les conditions de vie sont très dures, la nourriture manque jusqu’à menacer la population de famine. D’où l’intrigante dénomination adoptée par le club littéraire. Ses membres ont la savoureuse habitude de partager une spécialité culinaire, imaginée par temps de pénurie alimentaire, pendant la guerre : la tourte aux épluchures de patates ! Une spécialité au goût amer appréciée avec une grimace souriante par l’héroïne passionnée, figure épanouie de la paix retrouvée.

 

Samra Bonvoisin

« Le cercle littéraire de Guernesey »-sortie le 13 juin 2018

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 13 juin 2018.

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