Le film de la semaine : « Dilili à Paris » de Michel Ocelot 

Depuis la première apparition au cinéma du petit africain Kirikou en 1998 jusqu’aux dernières aventures en 2012 en passant par « Azur et Asmar », le Prince de l’animation Michel Ocelot crée des univers multiples, aux quatre coins du monde, toujours peuplés d’enfants héros aux origines lointaines, intrépides et anticonformistes, capables de déplacer des montagnes. Cette fois, le réalisateur fait mine de nous entraîner sur un terrain connu. L’illusion de familiarité s’estompe vite tant nous surprend l’incroyable aventure de Dilili, valeureuse petite métisse néocalédonienne, enquêtant, à bord du triporteur du jeune Orcel, son ami, dans le Paris de la Belle Epoque, sur les crimes d’une secte masculine et misogyne. Mais la forme de la fable séduit aussi par le mélange original de ‘peintures photographiques’ et d’animations stylisées, alliage puissant entre l’immobilité de décors suggestifs et le mouvement agile des protagonistes, jeunes héros ou vilains malfrats, personnalités illustres ou passants inconnus. Au fil de rebondissements feuilletonnesques, notre jeune exploratrice découvre la capitale des arts, des sciences et des lettres et fait la connaissance de ses figures les plus célèbres. Loin du séjour touristique, la petite fille ‘des colonies’ et le grand gamin de Paris, en déjouant le complot mortifère de mâles oppresseurs, agissent comme des incarnations, épatantes, du projet éducatif de leur créateur. Dilili et Orcel n’attendent pas d’être adultes pour lutter contre toutes les discriminations et défendre le droit des femmes à leur émancipation.

  

Dilili au pays des merveilles et des inquiétants mystères

 

Regard noir pétillant aux yeux ourlés de grands cils, chevelure sombre retenue par un grand nœud jaune, robe à la blancheur immaculée soulignant la peau brune, Dilili, bien décidée à visiter la capitale,  ne passe pas inaperçue dès qu’elle met le pied dans les rues de la ville. A vrai dire, un prologue (intriguant) nous la montre dans son village d’origine, semble-t-il, au milieu d’une végétation luxuriante. Avant qu’un élargissement du cadre nous révèle qu’il s’agit d’une reconstitution exotique donnée en spectacle aux habitants de la métropole, à l’instar des ‘zoos humains’ exposant des spécimens indigènes, selon les usages d’alors.  La petite métisse originaire de Nouvelle Calédonie, très instruite et maniant avec élégance la langue française, n’est cependant pas du genre à se laisser assigner à son origine ou à son sexe. Dans son exploration de Paris, la petite kanake s’adjoint rapidement le soutien inconditionnel d’Orcel, un grand gaillard filiforme, livreur de métier. Assise dans le caisson du triporteur, elle est aux premières loges pour admirer les monuments emblématiques, de Notre-Dame à la Tour Eiffel, de l’Opéra à la Place Vendôme… Et pour circuler à vive allure, des rues pavées aux faubourgs mal famés. Sous nos yeux écarquillés, la belle balade en joyeuse compagnie se meut peu à peu en périple aventureux : un jeune homme au regard mauvais propose de l’emmener avec lui, un vendeur de journaux à la criée, le quotidien ‘L’Aurore’ à la main, annonce un nouvel enlèvement de fillettes et Orcel incite Dilili à la méfiance. Une évidence s’impose : la jeune enquêtrice impromptue est devenue une proie potentielle…

 

Il en faut plus pour freiner l’élan de l’intrépide d’autant que les rebondissements de l’enquête par une série de coïncidences (totalement invraisemblables) mettent sur sa route moult représentants marquants du monde artistique et scientifique d’alors. Des peintres comme Picasso, Renoir, le douanier Rousseau, Matisse ou Lautrec, des musiciens comme Debussy ou Satie, des grands chercheurs Louis Pasteur ou Marie Curie, la comédienne Sarah Bernhardt éblouissent la fillette curieuse de tout. Certains mettent leurs compétences à son service. Elle bénéficie surtout de la protection bienveillante et récurrente de la cantatrice Emmanuelle Calvé (une ‘bonne fée’ à laquelle Natalie Dessay prête son jeu et sa voix de chanteuse lyrique), très célèbre à la Belle Epoque.

 

Toujours est-il que notre fringante héroïne, avec le soutien actif du livreur dynamique, est enfin sur la piste, souterraine, d’une infâme bande de méchants, les ‘Mâles-Maîtres’. Et, pour notre plus grande joie, elle concocte un plan inventif propre à délivrer les femmes et les fillettes maintenues en esclavages par la secte criminelle, exclusivement composée d’hommes.

 

Séduction de la forme, intelligence émancipatrice

 

Décidemment, tout comme les continents lointains, le Paris de la Belle Epoque constitue pour Michel Ocelot une source féconde d’innovation graphique. A la reproduction, il préfère les retouches peintes et l’enluminure de vraies photographies prises récemment dont il efface les traces d’aujourd’hui, en y ajoutant quelques décors créés (l’intérieur de Sarah Bernhardt par exemple) lorsqu’ils n’existent plus. Et le contraste, nouveau dans son animation, entre la fixité des fonds, familiers à nos yeux, et l’extraordinaire mobilité au premier plan des personnages imaginés et animés suscite un envoutement troublant.

 

Pour rythmer la périlleuse chasse au crime de notre détective en herbe, - une plongée dans un imaginaire fabuleux à mi-chemin entre la littérature d’anticipation de Jules Verne et le feuilleton populaire à la manière de Gaston Leroux ou de Maurice Leblanc-, le réalisateur fait appel au compositeur Gabriel Yared. Grâce à une imprégnation en amont à partir du script et d’une trame d’animation, le musicien nous offre une partition lyrique à l’amplitude en adéquation avec l’atmosphère foisonnante de la capitale à la Belle Epoque et les rebondissements haletants du suspense. Soutenus par une ritournelle primesautière et une cantate pour chœur et grande voix, allant de la berceuse au chant à pleins poumons (comme le souligne le réalisateur), la composition suggère ainsi le choc révélateur entre l’innocence de l’enfance et le mal de l’âge adulte.

 

« Plus réussi est le méchant, meilleur sera le film », confiait Alfred Hitchcock à François Truffaut à l’occasion de leurs entretiens publiés en 1966. Une magistrale leçon de cinéma transposée ici dans l’animation. Les ‘Mâles-Maîtres ‘, entièrement vêtus de noir, cagoules et masques occultant leurs visages, organisant sous terre un empire dictatorial fondé sur la soumission, la maltraitance et l’esclavage des femmes, constituent une incarnation terrifiante du mal. Comme la face sombre et souterraine de la ville-lumière, de son bouillonnement créatif, de ses avancées techniques et scientifiques. Une représentation de l’obscurantisme aux résonances éminemment contemporaines.

 

Rassurez-vous ! Au temps de Dilili, le bien triomphe et la beauté demeure. Impossible d’évoquer ici les multiples inventions poétiques qui jalonnent la quête de la vérité chère aux deux jeunes redresseurs de torts. Légères embarcations en forme de cygnes pour se déplacer dans les canaux souterrains, aéronefs à pédales multiples pour s’envoler dans les airs complètent aisément le simple triporteur conduit à la vitesse de l’éclair par un livreur aux aguets transportant une passagère toujours pressée, jamais fatiguée.

 

Au terme d’un parcours héroïque, semé de pièges et de chausse-trappes, les oppresseurs tyranniques de la secte unisexe sont anéantis. Et leur noir dessein d’une société raciste et sexiste ravalant les femmes au statut d’objets ne verra pas le jour. Même le chauffeur Lebeuf, suiviste par bêtise et complice des criminels, ouvre les yeux et prend conscience de la barbarie qu’il cautionne.

 

Même si l’hommage appuyé et répétitif aux hommes et aux femmes illustres dans le beau Paris d’alors manque de finesse, la juste lutte de la petite kanake et du galopin parisien contre toutes les formes d’oppression –un engagement porté par une insatiable soif de connaissances- nous touche par son intelligence. Et sa brûlante actualité. Ce faisant, « Dilili à Paris » déploie avec panache l’ambition émancipatrice du cinéma d’animation de Michel Ocelot.

 

Samra Bonvoisin

« Dilili à Paris », film d’animation de Michel Ocelot-sortie le 10 octobre 2018

 

Dossier pédagogique du distributeur

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 10 octobre 2018.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces