Violence scolaire : Il est temps d'écouter les profs 

On a eu peur pour cette professeure. Cet incident nous a tous choqué. La violence subie par l'enseignante de Créteil suscite une grande émotion. Parfaitement légitime, elle dépasse maintenant cet incident. Ce qui remonte avec une très grande force à travers la multiplication des témoignages d'enseignants sur les réseaux sociaux et dans la presse c'est le ras le bol des professeurs envers leur institution. Ils ne se sentent ni soutenus ni traités correctement. S'ils s'identifient si fort à l'enseignante de Créteil c'est qu'ils sont brutalisés par l'institution depuis des années. Il est temps d'écouter les profs.

 

La phrase de trop

 

Rappelons les faits : en première pro, au lycée Branly de Créteil, une enseignante est menacée par un élève qui brandit une arme factice. Elle reste parfaitement calme, fait son appel en ne tenant aucun compte de cet énergumène et donne à l'incident la suite qu'il mérite : un signalement et une plainte. Pour une fois l'institution n'enterre pas l'affaire qui fait très rapidement le tour des réseaux sociaux.

 

Le président de la République exprime son indignation. Puis, le 21 octobre, c'est au tour de JM Blanquer. "Ma réaction est une réaction de fermeté", dit-il."Ces actes sont complètement inacceptables et des mesures ont été prises  immédiatement. Mon message premier est le soutien à la personne concernée, un professeur qui doit être soutenu par l'institution... Aucun professeur n'est seul dans ce pays. Tout professeur est soutenu par l'institution". Tout en reconnaissant que les chiffres de la violence scolaire ne montrent aucune hausse, le ministre rejette la faute sur ses prédécesseurs évoquant "le laxisme" qu'il y aurait eu avant lui. Le 22 octobre, JM Blanquer trouve une autre cible en accusant le téléphone portable d'être responsable de l'incident, ce qui a l'avantage de trouver un nouvel appui pour démontrer son action.

 

Mais c'est la phrase de trop. Les réseaux sociaux sont envahis de témoignages d'enseignants qui réagissent aux propos ministériels et citent mille exemples où la hiérarchie représentant l'institution conseille "pas de vagues" et enterre les affaires. Les professeurs savent qu'ils ne sont pas soutenus par l'institution. Ce qui remonte c'est le sentiment de ne pas être considérés par leur institution et le ressentiment qui en découle.

 

Une violence scolaire en baisse

 

Le beau discours sur "l'école de la confiance" a explosé au premier choc. Cette explosion vient de loin. Créteil a ouvert la voie à l'expression d'un ressentiment très fort, qui monte depuis des années et que JM Blanquer n'a pas su juguler. Il dépasse largement la question de la violence. Mais ce qui est arrivé à Créteil puis la réaction maladroite du ministre, affirmant un soutien institutionnel que les enseignants savent bien être absent, ont libéré l'expression que les médias maintenant encouragent.

 

Concernant la violence scolaire, ce que montrent les enquêtes, et que cache l'incident grave de Créteil, c'est que la politique menée depuis 2010, malgré les alternances politiques, marque des points. Il n'y a pas lieu de la remettre en question sous l'émotion. JM BLanquer a reconnu lui même que la violence scolaire n'augmente pas. C'est confirmé par les chiffres des enquêtes ministérielles. Mais ça l'est aussi par l'enquête internationale HBSC et par Pisa 2015.

 

Menée de façon opiniatre depuis 2010, la lutte contre le harcèlement a engrangé des résultats intéressants. On sait que le taux de victimation a baissé. Selon les enquêtes d'E Debarbieux, le harcèlement scolaire ne concerne plus qu'un élève sur dix, ce qui reste évidemment beaucoup trop. Selon l’enquête internationale HBSC (Health Behaviour in School-aged Children), menée tous les quatre ans dans 42 pays auprès de collégiens, le harcèlement aurait diminué en France de 15 % au collège entre 2010 et 2014. La baisse atteindrait 33% en sixième. Et c'est confirmé par Pisa 2015 qui montre que la France est plutôt bien placée dans la lutte contre le harcèlement.

 

Une enquête Depp, lancée à l'origine par E Debarbieux, publiée en décembre 2017 montre que le sentiment d'être bien dans son collège est passé de 90 à 94% depuis 2010. 88% des élèves déclarent de bonnes relations avec les enseignants, soit 1% de  plus qu'en 2013. 86% des élèves jugent les notes justes, en hausse de 2% depuis 2013.  Dans un entretien qu'il accorde au Café pédagogique, Eric Debarbieux revient sur ce qui a été fait bien avant que JM Blanquer soit ministre, à une époque où il était directeur de l'enseignement scolaire. Il n'y a donc rien à détricoter dans cette politique qui a survécu à deux changements de majorité.

 

Ce que montre aussi Debarbieux c'est que l'Education nationale n'est pas laxiste. Le volume des expulsion temporaires est important. B Moignard a pu parler du "collège fantôme" pour ces expulsions dans un département : l'équivalent d'un collège  fermé chaque jour dans un département.

 

Les professeurs français ont le plus de problèmes de discipline

 

Dans "Ne tirez pas sur l'école" (Armand Colin, 2017), E Debarbieux avait alerté sur le ras le bol des profs en utilisant les données de deux enquêtes menées auprès de 18 000 profs de collège et 12 000 PE. En 2012, 38% de ces personnels des collèges étaient insatisfaits du climat dans leur établissement . C'était 48% en 2016, un prof sur deux. Dans le premier degré on est passé de 25 à 34%. 23% des professeurs des écoles déclaraient s'être fait insulter par des parents en 2011, 34% en 2016. "Une institution se doit de protéger et l'Education nationale ne le fait pas suffisamment", écrivait E Debarbieux. 

 

Mais pour lui le ras le bol est plus profond encore. Il pointait les effets négatifs de la façon dont est appliquée la loi de 2005. 41% des professeurs des écoles se déclaraient en difficulté avec des élèves très perturbés en cours. Un taux montant à 52% en éducation prioritaire. Mais pour autant les problèmes de discipline sont bien réels : selon Talis (enquête OCDE) les professeurs français sont ceux qui consacrent le plus de temps à rétablir le calme dans la classe : 16% du temps de classe contre 13% dans l'Ocde.

 

Un ras le bol qui vient de loin

 

 

 


Toujours selon Talis, si les élèves se plaignent majoritairement en collège Rep de l'injustice face aux punitions, ils partagent ce sentiment avec leurs profs : les enseignants français sont ceux qui croient le moins que leur évaluation récompense les meilleurs.  Ce sont aussi ceux qui pensent le moins dans toute l'OCDE que leur métier est valorisé dans la société (5% en France contre 31% dans l'Ocde).

 

Ce sentiment est confirmé par d'autres études. Une des plus parlantes est le baromètre Unsa. Il n'a pas varié depuis 4 ans. Si les professeurs aiment à 92% leur métier, seulement 35% se sentent respectés. Les conditions de travail sont jugées satisfaisantes  que par 29% des PE, 35% des autres enseignants. Seulement 15% ont l'impression que ça s'arrange.

 

Le ras le bol des enseignants pointe aussi les politiques menées. Seulement 21% des professeurs sont en accord avec la politique menée depuis l'arrivée de JM BLanquer. Mais c'était 24% sous le gouvernement précédent. En fait les professeurs en ont probablement assez d'être ballottés de réforme en contre réforme et du yoyo du détricotage sans que jamais leur avis soit écouté.

 

Fracture avec l'institution

 

On peut penser que l'annonce des suppressions de postes dans le second degré, la réforme déstabilisante du lycée professionnel (avec la réduction des horaires mais aussi la déprofessionnalisation en seconde), la façon dont le ministère réforme le primaire et détruit les collectifs autour des maitres +, l'ampleur des réformes menées à bride abattue sans écouter personne, les pressions exercées sur les enseignants d'abord au collège pour sa réforme et maintenant dans le premier degré jusque dans le choix des manuels, tout cela joue sur l'opinion enseignante. Somme toute, le ministre change les programmes très récents du primaire et du collège, ceux moins récents du lycée en une seule année et il annonce maintenant vouloir changer ceux de maternelle. Il ne s'embarrasse ni de justifications, ni des préparations des enseignants, ni de savoir s'il y aura des manuels en 2019...

 

Derrière l'événement exceptionnel de Créteil ce sont ces réalités qui remontent. Face aux difficultés de gestion des élèves difficiles, les enseignants français , selon Talis, se disent les moins bien formés de toute l'OCDE. Leurs demandes de formation en ce domaine pontent au hit parade depuis des années. Mais ne sont jamais écoutées, le ministre décidant seul des formations imposées aux enseignants. Les enseignants français n'ont pas le droit à des professeurs soutiens pour faire face aux élèves très perturbés. Ils sont aussi , selon Talis, ceux qui sont le moins suivis dans leur entrée dans le métier. On n'a d'ailleurs toujours pas entendu le ministère proposer un soutien psychologique à long terme pour l'enseignante de Créteil.

 

La réponse gouvernementale semble aller vers la surenchère sécuritaire ce qui ne réglera ni la question de la violence scolaire, ni n'apportera de réponses aux besoins des enseignants. Il importe de regarder les faits tels qu'ils sont. Si l'incident de Créteil reste exceptionnel, la vague de témoignages d'enseignants qui monte ces jours ci révèle le fossé entre l'institution et ses fonctionnaires. Il est (encore) temps d'écouter les profs.

 

François Jarraud

 

Violence scolaire à Créteil

Sur France inter

Baromètre unsa 2018

Baromètre 2016

Talis

HBSC

Enquête Climat scolaire

Harcèlement le paradoxe français

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 23 octobre 2018.

Commentaires

  • Philippe55, le 24/10/2018 à 17:07

    La libération de la parole des enseignants avec le  hashtag "PasDeVague" a le mérite de mettre en évidence une souffrance dissimulée et sous-estimée qui doit impérativement être prise en compte. Cependant,  si la  seule réaction aux difficultés du métier est  la plainte, l’arrêt de travail, la grève ou la mise en cause de la hiérarchie,  je n’entrevois aucune solution, sauf peut-être à ce que les plus en souffrance changent de métier.

     

    Le "pas de vague" est un mythe ancré dans la tête de certains et une absurdité totale dans la mesure ou les chefs d’établissement ne peuvent s’appuyer que sur le nombre d’incidents, seule donnée objective de la difficulté de l’établissement, pour essayer de négocier des moyens supplémentaires. Non seulement les primes, l’avancement ou les mutations pour les chefs d’établissement qui ne "font pas de vague" n’existent pas, mais ce sont parfois ceux qui ont déclaré le plus d’incidents qui obtiennent le plus rapidement les meilleurs postes.

     

    Oui le métier d’enseignant est difficile, mais il est malhonnête de faire ainsi le procès d’une institution toute entière à partir d’un évènement ponctuel, aussi grave soi-il.

     

    Pourquoi un tel acharnement, un tel dénigrement  contre  les chefs d’établissements qui luttent quotidiennement contre cette violence et qui la subissent eux-mêmes, dans une grande solitude et sans se plaindre ?

     

    S’il n’est pas question de banaliser un acte aussi grave, mais inédit à ma connaissance, j’estime que nous devons le considérer uniquement comme un problème éducatif, certes difficile,  mais ne surtout pas le transformer en un rapport de forces entre les élèves et les adultes et encore moins entre les enseignants et leur hiérarchie.

     

    Les élèves ne sont pas plus violents, ils sont le reflet  d’une société, qui elle,  est de plus en plus violente, dans laquelle les adultes ne sont plus des modèles, ne transmettent plus de valeurs et ne se fixent aucune limite.

    Au nom de la liberté, le cinéma, la musique, la télévision, les jeux vidéo, la politique, le sport, banalisent la violence, la soutiennent, l’utilisent, ou pire encore, en tirent d’énormes profits.

    Quand des  rappeurs font en toute impunité l’apologie de l’argent facile et des armes, incitent à la haine de la police, les enseignants et les policiers ont du souci à se faire.

    Lorsqu’un footballeur, idole de la jeunesse, se livre à une agression physique gratuite et brutale, en direct devant les caméras du monde entier, il n’est pas traduit devant les tribunaux mais considéré comme un héros par une partie de la population. Depuis juillet 2006, le droit à la violence pour se faire justice soi-même est ainsi reconnu et fait jurisprudence dans les cours de récréation.

    Et que dire de cet élu de la République, ancien ministre délégué à l’enseignement professionnel, qui se permet de bousculer un procureur en direct à la télévision sans qu’il soit immédiatement menotté et placé en garde à vue ?  Quel modèle pour nos adolescents !

    Les  policiers, insultés, menacés, bousculés et le procureur ne sont pas en arrêt de travail ni en grève, et curieusement, cette violence n’a pas suscité une grande indignation de la part de ces enseignants qui témoignent aujourd’hui anonymement pour se  dire victimes de faits similaires dans leurs établissements.

     

    Pas facile de donner des repères, d’enseigner le respect, d’expliquer à nos élèves ce qui se fait et  ce qui ne se fait pas, si les adultes qui les entourent, ont eux même renoncé à toute limite, par lâcheté ou par intérêt.

     

    Les enfants sont aujourd’hui, de plus en plus habitués par leurs parents à la satisfaction  quasi immédiate de leurs désirs les plus déraisonnables, ils arrivent à l’adolescence dans la toute puissance sans jamais avoir été confrontés à la frustration.  Il est difficile d’affirmer si  c’est l’école qui est trop normative ou la famille qui est trop permissive, mais le choc de culture est bien réel entre des enseignants, anciens bons élèves plutôt issus de milieux favorisés et  les jeunes de quartiers populaires, issus de familles dépassées, en détresse sociale, qui vivent dans des zones de non droit.

     

    Une jeune enseignante stagiaire, lors d’un entretien d’accompagnement me déclarait : « je n’imaginais pas que de tels élèves puissent exister ».  Le collège REP que je dirigeais alors n’était pas si difficile mais quelques élèves étaient en perdition, rebelles aux apprentissages, ne maitrisant pas les codes sociaux. Nous avions aussi quelques élèves d’ITEP en intégration et d’autres déjà suivis par la justice. Nous avons échangé à plusieurs reprises, je lui ai suggéré de venir me voir  chaque fois qu’elle avait été confrontée à une situation difficile, mais aussi d’échanger avec ses collègues pour qu’elle n’ait pas le sentiment d’être la seule à rencontrer des difficultés tout en profitant des conseils des plus expérimentés.

     

    Sans contredire le fait que certains chefs d’établissements puissent être un peu trop accommodants avec les transgressions des élèves ou les doléances abusives des familles, l’incompréhension entre les enseignants et les chefs d’établissements nait le plus souvent d’une méconnaissance, voire d’un refus d’appliquer le droit scolaire qui est entré dans le droit avec le décret de juillet 2000 sur les procédures disciplinaires. Ce décret énonce 4 grands principes : principe de la légalité des sanctions et des procédures, du contradictoire, de la proportionnalité de la sanction, de l'individualisation des sanctions.

    Une autre stagiaire que je recevais à l’issue d’un conseil de classe où elle avait dit avoir baissé la note d’un élève qu’elle soupçonnait d’avoir triché pendant le contrôle, me disait ne jamais avoir entendu parlé à l’ESPE de ce texte qui est pour les enseignants ce que le code de procédure pénale est pour les policiers. Je lui ai donné le texte, nous en avons discuté, elle m’a remercié et a rétabli la note en proposant une punition comme je lui avais suggéré afin que l’acte ne reste pas sans réponse et que son autorité soit confortée.

     

    Un élève sanctionné par un zéro pour avoir oublié son livre et exclu de cours pour avoir protesté, me dit : "il n’a pas le droit de faire ça". Il avait en effet raison et ce type d’incident, difficile à gérer pour le chef d’établissement est malheureusement assez fréquent dans certains établissements, tout comme les exclusions de cours injustifiées pour bavardage ou travail non fait. Comment soutenir un enseignant qui ne respecte pas le droit, sans déclencher le ressentiment des élèves et les légitimes protestations des familles?

     

    Lorsque qu’un chef d’établissement, suite à un incident, demande à l’enseignant de rédiger un rapport avec des termes précis, puis de rencontrer l’élève et sa famille dans le cadre du contradictoire, cela peut être mal vécu par l’enseignant. Ce n’est pas douter de la parole de l’enseignant, ni un manque de soutien, mais la stricte application du droit. J’ai aussi souvent vu des incidents rapportés dans l’émotion dans mon bureau à la fin du cours, mais considérablement nuancés le lendemain dans le rapport écrit à froid, élément absolument  indispensable pour être autorisé à engager une procédure disciplinaire.

     

    J’ai toujours considéré que la sanction devait être décidée sereinement en équipe, c'est-à-dire le professeur principal, le CPE, éventuellement l’infirmière ou l’A.S et bien évidemment le demandeur. Analyser le contexte, prendre le temps d’échanger sur ce qui s’est réellement passé, chercher la meilleure réponse qui doit toujours être éducative.

     

    En 20 ans je crois avoir présidé plus d’une centaine de conseils de discipline, qui étaient souvent pour moi et pour les équipes éducatives un constat d’échec lorsque nous avions passé des heures en entretien avec l’élève, en commissions éducatives, rencontres avec les éducateurs et avec les familles.

    Le conseil de discipline était décidé lorsque la situation devenait intenable pour les autres élèves ou pour les personnels. Nous avons prononcé de nombreuses exclusions définitives avec sursis qui ont souvent très bien fonctionné mais plus souvent sans sursis lorsque nous le jugions nécessaire.

    Ces décisions sont de plus en plus souvent contestées en appel et malheureusement de plus en plus souvent cassées par les commissions d’appel, ce qui est extrêmement préjudiciable au maintient de l’ordre dans l’établissement.

     

    J’ai aussi constaté, comme enseignant d’abord, que le  travail avec les familles était essentiel. A chaque incident avec un élève, je demandais à rencontrer la famille. Neuf fois sur dix la rencontre permettait d’abord de rétablir les faits tels qu’ils s’étaient réellement déroulés. Souvent l’élève palissait dès le début de mon récit et je voyais dans le regard des parents stupéfiés, monter cette colère d’avoir été abusés par leur enfant. Certains ont même parfois réagi très violemment et j’ai du m’interposer en défenseur de l’élève pour le protéger de la violence de ses parents. Ces parents étaient manifestement perdus, me demandaient des conseils, s’excusaient, m’assuraient de leur total soutien et cela suffisait à restaurer mon autorité.

     

    Devenu personnel de direction, j’ai constaté que de nombreux enseignants procédaient ainsi, sans même m’en informer et cela fonctionnait très bien. J’ai aussi rencontré des enseignants un peu fébriles à l’idée d’un entretien avec les parents, même lorsque je leur proposais de le faire dans mon bureau en ma présence et il est arrivé que certains refusent cet entretien qui est pourtant une obligation.

    Avaient-ils des choses à cacher, avaient-ils peur que ce soit la parole de l’élève qui vienne contredire la version de l’enseignant ?

    De nombreux enseignants ne sont pas à l’aise avec les parents lorsqu’ils leur demandent des explications sur une note, une punition ou une annotation sur le bulletin et vivent cela comme une mise en cause de leur travail alors que souvent les parents veulent seulement échanger pour comprendre et c'est bien normal.

     

    Dans un collège REP où cohabitaient des élèves d’un quartier difficile et des élèves ruraux de milieux plutôt favorisés, j’avais mis en place une étroite collaboration avec un éducateur du quartier que je pouvais solliciter à tout moment pour faciliter le lien avec les familles ou gérer un élève en crise afin de restaurer la relation entre cet élève et  ses enseignants.

     

    Nous avions également un partenariat avec le bureau de police, auquel je rendais de petits services (en toute légalité !) et qui en échange pouvait, à ma demande, convoquer dans la journée un élève et ses parents pour un rappel à la loi en présence de l’enseignant outragé. Ces réponses rapides donnaient d’excellents résultats, évitaient de lourdes procédures et étaient très bien perçues par les personnels.

    Les relations avec la police n’ont malheureusement pas toujours été aussi faciles sur d’autres secteurs  et j’ai même été confronté à des refus de prendre ma plainte, l’officier de police préférant une main courante.

     

    J’ajoute que durant  mes 20 années de direction, j’ai dû déposer au moins une douzaine de plaintes pour outrage mais elles ont toutes été classées sans suite et c’est certainement de ce coté que l’on est en droit de s’interroger sur le manque de soutien.

    Si  la sanction prononcée par l’établissement doit être éducative, tout délit déclaré à la police devrait faire l’objet d’un traitement par la justice, ce qui est rarement le cas.

    L’écart entre ce qui est écrit dans la loi et les décisions de justice étant tellement énorme que j’ai cessé de lire aux élèves les extraits du code pénal qui les faisaient bien rire, notamment lorsqu’ils étaient déjà passé plusieurs fois en garde à vue ou dans le bureau du juge. Dans cette affaire, ce n’est pas l’intensité de l’émotion  des adultes qui permettra à ce jeune et à tous les jeunes de notre pays de prendre conscience de la gravité de l’acte, c’est  la fermeté  et la rapidité de la réponse judiciaire.

    C’est malheureusement déjà raté car ce jeune qui aurait dû être immédiatement placé en centre éducatif fermé, profite librement de ses 15 jours de vacances comme si rien ne s’était passé.

     

    Dans les différents établissements que j’ai dirigés, en cas d’incident jugé grave, je venais moi-même avec le ou la CPE sortir l’élève de cours de façon un peu théâtrale. Selon l’avancement de l’enquête et la gravité des faits il ne revenait pas en cours avant la fin de la mesure disciplinaire. 

     

    Si les enseignants se plaignent des actes d’incivilité, des agressions verbales ou physiques, les personnels de direction sont eux aussi victimes de ces mêmes actes et peut-être plus souvent, bien qu’ils s’en plaignent peu et plusieurs ont d’ailleurs été blessés sans aucune indignation de qui que ce soit, si ce n’est de leurs syndicats.

     

    Au manque de soutien de la hiérarchie évoqué sur les réseaux sociaux, je pourrais répondre qu’à de nombreuses reprises j’ai accepté des médiations difficiles avec les familles suite à de petits dérapages d’enseignants, afin de leur éviter des dépôts de plaintes. J’ai fait la leçon à ces enseignants (ils n’ont pas toujours apprécié) pour leur rappeler leurs devoirs, mais aussi  leur proposer une aide, une formation voire une mutation. C'est un devoir et une fierté pour le chef d’établissement que de soutenir un personnel agressé ou en difficulté, mais il y a des limites car à défendre l'indéfendable on cultive la compromission.

     

    Mesdames et Messieurs les enseignants, vous  souffrez quotidiennement de la réitération de ces actes de violence ou de défiance, véritables « profanations » de vos cours qui génèrent parfois exaspération, colère ou découragement. Ne cherchez pas des boucs émissaires, ne sombrez pas dans le pessimisme ou le catastrophisme, ne vous réfugiez pas dans la fuite par des arrêts de travail et cherchez l'énergie dans les motivations profondes qui vous ont conduits vers l’enseignement.

     

    Je connais la difficulté du métier, mais à l’exception des cas les plus graves,  je ne crois pas aux vertus de l’exclusion qui déplace les problèmes sans les résoudre. A la question faut-il l’exclure,  je réponds par cette autre question : que faire pour le garder ? Laissez à d’autres la soif de répression et le désir d’exclusion, pour  privilégier le discernement, la bienveillance voire même l’indulgence, si elle est de nature à favoriser la réconciliation entre l’élève et son établissement et la restauration de la confiance dans les adultes.

     

    Pour beaucoup, l’exclusion serait  la seule solution, ce qui est parfois nécessaire, mais je suis surpris que les mêmes personnes, porteuses de valeurs humanistes, capables de montrer leurs sentiments de considération et d'empathie, en défendant de nobles causes, puissent aussi facilement et sans aucun scrupule prôner l’exclusion de ces enfants, le plus souvent issus de familles fragiles ou défavorisées.

     

    Mesdames et Messieurs les enseignants, à l’exception de certaines situations exceptionnelles, vous avez le devoir de trouver vous-mêmes des solutions pour vous adapter au comportement de ces élèves, en ajustant vos pratiques pédagogiques à ce  nouveau public qui, lui ne changera pas et même si vous  n’êtes  pas des éducateurs comme je l’ai parfois entendu, votre mission est essentiellement éducative.   

     

    La loi oblige l’Education Nationale à scolariser tous les élèves en milieu ordinaire, avec une obligation de résultat, même pour ceux qui souffrent de troubles du comportement. La mission est certes extrêmement difficile et je peux comprendre la lassitude, mais c’est une contrainte de ce métier que l’on accepte implicitement en y entrant.

     

    C’est malheureusement l’école de la République qui contribue à la reproduction  des inégalités sociales et malgré la complexité de la mission qui est confiée à tous les  personnels de l’institution, tous portent  une responsabilité individuelle, sur laquelle ils ont  le devoir de s’interroger, car il est trop commode de rejeter cette responsabilité sur la seule hiérarchie, sur les familles, elles mêmes en grande difficulté,  voire sur ces enfants qui sont autant victimes que coupables.

     

    Même si vous estimez que le soutien de votre hiérarchie est insuffisant, que la reconnaissance de la société n'est pas à la hauteur de votre engagement et de vos difficultés, résistez à la colère et au découragement et ne doutez jamais de la grandeur de votre mission.

    Philippe55 (Successivement Professeur d’EPS, principal adjoint de collège ECLAIR, principal de collège REP, proviseur de L.P. ECLAIR, proviseur de cité scolaire, retraité depuis le1/10/2018)


  • Yves Scanu Combat, le 24/10/2018 à 06:14
    Je partage complètement les propos de François Fjarraud  mais j'ai quand même envie d'ajouter que la situations est tellement déplorable qu'un grand nombre d'enseignants se retrouve à genou ou au mieux résigné et se recroqueville dans leur coquille. Les syndicats pour de multiples raisons ont beaucoup de difficultés à les fédérer.  Les parents d'élèves sont dispersés ou enfumés par les discours démago de Blanquer. Dans ce paysage un peu dévasté le rouleau compresseur de notre ministre avance à plein régime. Le réveil et la mobilisation des parents deviennent urgent, je ne vois pas d'autre solution pour se mettre en travers de la destruction de notre système éducatif qui est en cours.
    Yves Scanu Combat
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