Le film de la semaine : « Premières Solitudes » de Claire Simon 

‘Je sais qui je veux devenir mais je ne sais pas qui je vais être’ confie Tessa, lycéenne de Romain Rolland à Ivry-sur-Seine. Entre interrogation existentielle et questionnement philosophique, ainsi parle, devant la caméra de Claire Simon, une des élèves de Première, au fil d’un documentaire exceptionnel, « Premières Solitudes », fruit d’un travail collectif, issu de l’atelier de pratique artistique initié par Sarah Logereau, professeure de lettres et cinéma. Travaillant depuis ses débuts dans les années 1990 à faire émerger des récits de la réalité sociale (« Récréation » en 1992, les élèves dans la cour d’une école maternelle, « Le Concours » en 2016, le parcours d’obstacles des candidats à la FEMIS, par exemple), la réalisatrice sollicitée propose aux adolescents un dispositif participatif. Sous forme de dialogues en petits groupes, les lycéens filmés en dehors des cours, aux abords du lycée ou ailleurs, échangent sur l’amour, la famille, l’avenir, la solitude aussi. Chacun évoque sa vie de façon personnelle et profonde. Chacun cherche aussi à appréhender l’autre dans sa différence irréductible. Et le miracle se produit. A travers les choix de mise en scène, grâce au climat de confiance et de respect mutuel construit au fil des mois, les jeunes protagonistes font vibrer à l’écran des histoires intimes aux résonances universelles. Ainsi l’intensité de l’écoute propice à la prise de parole engendre-t-elle une fiction à part entière, composée à partir des tourments et des aspirations d’adolescents en quête d’un avenir incertain dans la France d’aujourd’hui. A voir absolument.

 

Un dispositif filmique ouvert à l’intime

 

Dans le cadre d’un partenariat pédagogique avec la Ville d’Ivry, le cinéma le Luxy et le lycée Romain Rolland, Sarah Logereau, professeure de Français, conduit depuis plusieurs années l’atelier de pratique artistique de l’option cinéma. A ce titre, l’idée lui vient d’inviter Claire Simon à tourner au fil d’une année scolaire un court-métrage de fiction auquel participeraient ses élèves en tant qu’acteurs et assistants techniques. Stimulée par la qualité de la rencontre avec les jeunes investis dans le projet, la réalisatrice propose de le faire évoluer profondément. Dans un premier temps, ont lieu des entretiens filmés, face à la caméra, avec chacun des dix élèves de cette classe de Première littéraire au cours desquels la cinéaste les invite à parler de leur vie en partant d’une expérience partagée au-delà de la différence de génération, la solitude. De ces entretiens, saisissants de vérité aux yeux de la réalisatrice et déjà centrés sur les difficultés familiales, naît l’idée de filmer les échanges entre eux sous forme de dialogues par petits groupes d’affinités. Une offre accueillie avec plaisir comme un moyen aussi de se connaître davantage pour des jeunes réunis par l’option cinéma, avec une exigence d’écoute propre à susciter des paroles sans filtre. Des conseils de tournage ainsi formulées : « A deux ou à trois, vous construirez une scène en partant de vos propres vies ». Un programme aventureux au résultat époustouflant.

 

Récits d’adolescences, fiction collective

 

Baskets de couleur claire, corps en mouvement, pas alerte rythmé par la musique ‘branchée’ dans les oreilles. Des premiers plans au diapason des jeunes lycéens d’Ivry-sur-Seine, filmés dans leur environnement scolaire. Tout en captant la fougue de leur jeunesse, « Premières Solitudes » nous entraîne d’emblée dans une proximité troublante avec la souffrance adolescente. Au cours de la première séquence (la seule sous cette forme incluant la présence à l’écran d’une adulte), l’infirmière scolaire découvre à force de questionnements les problèmes familiaux d’une élève venue la consulter pour un ’mal au ventre’. Une introduction à ce qui constitue le cœur de l’entreprise : faire éclore du ‘hors champ’ de la classe des récits de vie. Progressivement, sous nos yeux, de scènes à deux en séquences en petits groupes, dans le silence peuplé de l’attention à l’autre, des paroles vraies émergent. Du trouble pudique à l’affirmation tonitruante, des révélations profondes voient le jour, comme si ces dernières exprimaient un accès à la conscience de soi pour ceux qui les expriment autant qu’une découverte inédite pour ceux qui les écoutent et les reçoivent. Ainsi Hugo nous bouleverse –tout en touchant le cœur de Manon et d’Elia- lorsque sa voix tremble et que les larmes jaillissent à l’évocation du manque de liens affectifs avec un père incapable d’exprimer son amour. Une douleur qui cohabite avec la déclaration fracassante de Manon lançant à sa voisine dubitative : ‘Attends, chérie, tombe amoureuse, et on reparle du contrôle de soi-même !’.

 

L’amour, celui des parents encore, demeure en effet la grande affaire de leur vie, à cet âge de l’existence. Familles disloquées, parents séparés, mère seule pour élever les enfants, père défaillant, ils sont plusieurs à affronter cette expérience difficile, à la formuler à voix haute, à la raconter à d’autres camarades, pour la première fois parfois. De Mélodie, seule avec sa mère cantinière fan de feuilletons asiatiques à Judith fille adoptée faisant part de son déracinement loin du Nigéria en passant par Manon de retour avec une amie dans l’île Saint-Louis de son enfance (où sa mère tenait une boutique) et par Clément s’interrogeant sur la durée de son état amoureux, tous ouvrent à eux-mêmes et aux autres des territoires inconnus.

 

La discrète attention d’une cinéaste (jamais présente à l’écran), l’intensité de l’écoute de tous les participants et le cadrage des lieux (cour du lycée, parapet dominant la ville, fenêtre donnant sur la verdure ou échappées dans la capitale, au café ou au supermarché) dessinent un cadre poétique à mille-lieux des clichés propres aux cités de banlieue, un espace imaginaire en harmonie avec des paroles adolescentes qui s’y expriment dans la franchise, sans affèterie.

 

Claire Simon montre ici à quel point elle a foi en ses personnages, en leurs capacités à fabriquer de la fiction à partir d’une matière éminemment fragile, leur propre vie en pleine transformation. A la fin de « Premières Solitudes », deux filles, surplombant du regard Ivry leur ville plongée dans l’immensité de la nuit, ont cet échange magnifique : -‘Ce n’est pas possible qu’on soit seuls dans l’univers.’ –‘Ce serait trop beau ; tu as vu comme c’est grand ! ‘. En faisant confiance aux jeunes du lycée Romain Rolland d’Ivry, Claire Simon filme des êtres en devenir, à la rencontre d’eux-mêmes et des autres de leur génération. Ensemble ils inventent un cinéma qui capte ce qui les relie et ce qui les sépare, une fiction qui fait advenir les singularités d’une expérience partagée à l’adolescence et les projections lucides d’une jeunesse inquiète dans la France d’aujourd’hui. Une belle entreprise saluée par leur professeure : ‘A mes yeux, [les élèves] apprennent avec ce film à explorer leur histoire intime et à inventer les adultes qu’ils désirent devenir. Regardons-les et écoutons-les’.

 

Samra Bonvoisin

« Premières Solitudes », film de Claire Simon-sortie le 14 novembre 2018

Sélection Forum, Festival de Berlin 2018

« Récréation », nouvelle sortie, en copie restaurée,  le même jour en salle

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 14 novembre 2018.

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