Le film de la semaine : « Les Confins du monde » de Guillaume Nicloux 

Comment suggérer au cinéma la souffrance intime d’un jeune militaire français en 1945, à l’orée d’une guerre, celle d’Indochine, aux contours encore flottants ? En artiste audacieux, explorateur de nombreux genres, Guillaume Nicloux aborde ici une période méconnue et trouble de notre histoire coloniale. Il connaît nécessairement « La 317ème section » de Pierre Schoendoerffer [1965], le quel restitue avec un réalisme cru le quotidien terrible d’une patrouille isolée de soldats perdus sommés de rallier le camp retranché de Diên Biên Phu en 1954.  « Les Confins du monde »s’éloigne cependant de ce modèle écrasant. En filmant, au cœur de la jungle étouffante et menaçante, les tourments du seul rescapé d’un massacre, jeune lieutenant luttant contre ses démons intérieurs, hanté par la vengeance inéluctable et l’amour impossible, Guillaume Nicloux nous livre la description au scalpel, documentée et hallucinée, d’un homme atteint dans son être même par la violence extrême d’une guerre innommable. Dans des registres le rapprochant de ses aînés américains, Francis Ford Coppola (« Apocalypse Now », 1979) ou Terrence Malick (« La Ligne rouge », 1999], le cinéaste français invente des visions envoutantes, cohabitations dérangeantes du sexe et de la mort. « Les Confins du monde » nous emmène alors au plus près des corps blessés et des esprits souffrants, au cœur du chaos intime d’êtres humains désarmés. Et, dans le contexte d’un effondrement de l’empire colonial français dont nous saisissons les premiers signes, la détresse existentielle de ces héros vulnérables touche profondément.

 

Retour d’entre les morts

 

Indochine, 1945. Dans les limbes d’une lumière bleutée et trouble, un homme jeune en chemise et short beige, chaussé de rangers, hagard et silencieux, assis sur un banc, lève son regard vers nous. En arrière-plan, nous devinons un bâtiment et des militaires en armes. La séquence d’ouverture, à la crudité propre à semer l’épouvante, nous montre  alors à la vitesse de l’éclair et du fracas des armes, une scène de massacre, des corps au sol bientôt criblés de balles et des combattants vietnamiens qui achèvent les blessés. Sortant littéralement du magma de cadavres emmêlés, la tête dégoulinante de sang, un soldat se relève. Robert Tassel (Gaspard Ulliel) est en effet le seul survivant de ce massacre dans lequel son frère est mort sous ses yeux. Recueilli et soigné, notre homme s’efforce de retrouver le plus vite possible un corps de l’armée française. En cette période troublée [1945-1946, de l’occupation du Tonkin par les Japonais jusqu’à la reprise du territoire par les troupes françaises envoyées par le général de Gaulle  après la fin de la Seconde Guerre mondiale puis la guerre ouverte entre les forces indépendantistes vietnamiennes et l’armée française], l’objectif du lieutenant traumatisé est de retrouver Vo Binh, un proche d’Ho Chi Min et unique objet de son ressentiment car responsable à ses yeux de la mort de son frère.

 

A l’arrière dans le campement avec les autres, lors des permissions en ville, dans la jungle touffue, sa chaleur moite, ses feuillages encombrants, ses ennemis invisibles, nous suivons Robert Tassel, le regard ailleurs, la tête prise par son obsession de vengeance plus que l’esprit soucieux d’une quelconque stratégie militaire, apte à contrecarrer les incursions du Viêt Minh et ses tueries. La rencontre (remuante) avec le soldat Cavagna (Guillaume Gouix), frère d’arme et ami indéfectible, la constance bienveillante de l’écrivain Saintonge (Gérard Depardieu), étrange gardien du deuil et de la souffrance partagée, paraissent impuissantes à remettre en cause la chasse à l’homme que Tassel s’obstine à mener. Jusqu’à envisager d’enrôler des prisonniers viet minhs pour poursuivre sa folle entreprise.

 

Hantises 

 

Dans un bar où l’on danse entre jeunes vietnamiennes (prostituées) et soldats éméchés, Maï (Lang Khê Tran) se tient droite, dos au mur, au fond de la salle. Son visage tressaille en croisant le regard de Robert. Un frémissement infime, prémisse d’une relation intime, quelques étreintes sexuelles et mots prononcés qui vont au-delà des échanges tarifés. Et cet amour naissant s’ouvre comme un gouffre, au point d’ébranler la fidélité à l’obligation de vengeance que Robert Tassel se fait un devoir secret d’honorer.

 

Pourtant, le lieutenant, miné par ses obsessions, enfermé comme ses camarades de combat dans les frustrations d’une sexualité empêchée et dans les démonstrations de force d’une virilité menacée, renonce à cet amour (et à son exigence d’égalité et de sincérité sans doute impossible compte tenu du contexte) et s’enfonce avec quelques hommes dans la jungle profonde, à la poursuite de son ennemi. Et le cinéaste, en de longs plans-séquences à la mesure de la luxuriance inquiétante d’une terre étrangère et hostile, filme cette plongée mortifère comme si un être en quête de chimères disparaissait dans le paysage à la recherche de lui-même. Un long plan fixe et silencieux sur fond de jungle envahissante (dont nous tairons les détails), véritable rupture dans le récit, nous invite à bifurquer vers d’autres pistes que la fiction n’explore pas.

 

Guillaume Nicloux ne se contente pas ici d’actualiser puissamment un genre, le film de guerre en revisitant un pan méconnu de notre histoire coloniale, il figure les dégâts intérieurs engendrés par la cruauté et la violence des hommes en guerre. Loin de la fiction de pure dénonciation, il nous plonge au cœur des ténèbres, à la lisière du fantastique, là où de jeunes hommes, en pleine force de l’âge, se retrouvent atteints au plus profond d’eux-mêmes, charriant des haines et des rêves, des pulsions mortifères et des désirs inouïs.  Parfois reviennent en mémoire les monologues intérieurs déchirants prononcés en voix off par les soldats américains, éphémères héros, vite fauchés par la mort, jeunes combattants égarés de la guerre du Pacifique, dans « La Ligne rouge » de Terrence Malick. A sa façon, à la fois frontale et onirique, « Les Confins du monde » nous entraîne dans ce territoire intime, rempli d’effroi, où chacun, soldat ou civil, est amené à interroger sa propre humanité.

 

Samra Bonvoisin

« Les Confins du mondes », film de Guillaume Nicloux-sortie le 5 décembre 2018

Sélection ‘Quinzaine des réalisateurs’, Festival de Cannes 2018

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 05 décembre 2018.

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