La bienveillance en éducation : Qu'en pensent les enseignants ? 

Apparue dans la loi de refondation de l'Ecole en 2013, la notion de bienveillance a été reprise dans le référentiel de l'éducation prioritaire. Récente, comment cette notion est-elle vécue par les enseignants ? Quelles critiques sont portées sur elle ? La revue Questions Vives consacre son dernier numéro (N°29) à sonder les coeurs des enseignants. Loin d'être solidement installée, la bienveillance en éducation se heurte à un certain scepticisme par exemple quand on la compare au comportement de la hiérarchie de l'éducation nationale. La revue montre aussi qu'elle met en difficulté une partie des stagiaires pris entre l'impératif d'appliquer les enseignements des Espe et la réalité de la tenue d'une classe...

 

Une injonction connue

 

Prescrite par les textes officiels depuis 2013, la bienveillance en éducation est présentée comme un cadre intellectuel, émotionnel et matériel propice aux apprentissages. Elle comprend 3 axes : la différenciation pédagogique, l'évaluation bienveillante et le suivi des élèves ,notamment contre le décrochage scolaire.

 

Mais qu'en pensent les enseignants ? Eric Saillot (Université de Caen) a interrogé plus de 400 enseignants de l'académie de Caen à travers un long questionnaire faisant apparaitre leurs représentations, leurs pratiques et les problèmes liés à la bienveillance.

 

Selon E Saillot, "les professionnels de l’école qui ont répondu à cette enquête s’inscrivent majoritairement dans les perspectives de la bienveillance éducative. Ils font le lien avec l’approche systémique sur le climat scolaire (80,1 %), la motivation (83,4 %), l’exigence (83,5 %), l’autorité éducative (90,4 %), le sentiment de justice scolaire (82,3 %), l’empathie (85,1 %) et le lien école-famille (90,4 %)." Mais, "si une courte majorité (55,7 %) considère la bienveillance comme « fondamentale et conforme à leurs valeurs », un tiers non négligeable (33,9 %) souligne qu’il s’agit d’une notion encore « trop floue »" et les deux tiers considérent que l'institution a des responsabilités importantes dans sa mise en place.  Un pourcentage sensible d'enseignants reste rétif à la bienveillance décrit "comme une mode " (4%) ou "une surresponsabilisation des enseignants" (2%).

 

Des pratiques variables

 

Concrètement comment les enseignants pratiquent la bienveillance ? Pour eux c'est l'écoute et le dialogue avec les parents et les élèves. Il faut "tenter de comprendre l'élève". La valorisation des efforts de l'élève est aussi citée tout comme la justice scolaire. L'étude cite aussi le souci de" "dédramatiser l'erreur" et de faire comprendre ses erreurs.

 

Voilà pour la bienveillance envers les élèves. Pour celle tournée vers les collègues ou l'institution c'est une autre paire de manches. "Dans certains établissements, c’est chacun pour soi", notent des enseignants. Mais un accord se fait sur l'idée de ne pas dénigrer les collègues. Vis à vis de l'institution, l'enquête recueille de nombreux témoignages de l'absence de bienveillance de la hiérarchie. "Les demandes de bienveillance seraient « toujours dans le même sens » car les personnels ont souvent « l’impression de ne pas être écoutés » et « la hiérarchie ne montre pas du tout l’exemple. On doit faire preuve de bienveillance auprès des élèves mais les inspections en manquent souvent »."

 

La malveillance de l'institution pointée du doigt

 

Mais l'enquête fait aussi apparaitre des critiques en creux. Ainsi certains craignent "une dérive laxiste" avec cette bienveillance. "D’autres craignent que l’école bienveillante soit une sorte d’élixir pour panser les maux de l’école, en dissimulant parfois des apprentissages insuffisants". Une autre critique " serait que les prescriptions pour une école bienveillante feraient le procès plus ou moins implicite des enseignants malveillants". D'autres y voient une stratégie manageriale de l'éducation nationale. "Dans le cadre de l’Éducation nationale, l’argument de la bienveillance fait peser sur les épaules des professionnels des réalités scolaires peu reluisantes tout en essayant de faire oublier les responsabilités institutionnelles".

 

La bienveillance , un piège pour les stagiaires ?

 

Un autre article, rédigé par Michaël Bailleul et Sylvain Obajtek, montre la place que la bienveillance dans les difficultés des enseignants stagiaires. Une enquête auprès des stagiaires montre qu'ils adoptent trois type de postures face à l'injonction de bienveillance qui leur est donnée par l'Espe.

 

Un premier groupe, minoritaire, se situe en rupture avec l'injonction. " Ok oui on a vu des choses, même des trucs et astuces, mais franchement moi là où je suis y a un monde… La théorie, surtout à ce niveau, c’est infaisable ", explique une stagiaire. Ils gardent de la bienveillance ce qu'ils estiment faisable. " Il faut garder la voilure si je peux dire ! Je ne lâche rien. Une classe qui apprend, qui est dans les apprentissages, ce sont des élèves qui doivent être dans un cadre, bienveillant c’est sûr, mais dans un cadre où c’est le maître qui mène la barque". Du coup ils ont bien du mal à mettre en place une évaluation bienveillante.

 

Un second profil majoritaire tente de réinvestir ce qu'il a  appris et rencontre de sérieuses difficultés en classe. " Je m’efforce à appliquer ce que j’ai appris à l’ESPE. C’est parfois vraiment dur, vraiment. Parfois, je me dis que je ne vais jamais réussir mais je me dis qu’il faut pas lâcher, que ça va bien finir par payer !" . Selon l'étude ce sont des enseignants au final peu efficients.

 

Un troisième profil, minoritaire, cherche aussi à appliquer et y parvient avec bonheur. " Ce sont souvent des enseignants débutants développant un certain esprit critique du système traditionnel de gestion de classe. Ils considèrent en effet que la conduite de classe repose sur une qualité de relations impliquant l’intégration des règles de vie des élèves, mais requiert également des techniques innovantes proposées par l’enseignant. Si la gestion de classe demeure une priorité, celle-ci ne peut se faire qu’avec une participation active du groupe d’élèves."

 

En conclusion les auteurs sont conduits "à prendre acte du caractère opaque, voire incantatoire du terme de bienveillance". Finalement la bienveillance, notion nouvelle assez mal maitrisée, semble faire émerger des réalités refoulées de l'Education nationale et de sa formation.

 

François Jarraud

 

La revue

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 22 janvier 2019.

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