Valérie Tabuteau : Adieu ICN, adieu la créativité ? 

Créativité et informatique iront-ils toujours de pair dans le futur lycée ? Depuis 2015 était proposé aux élèves de seconde l’enseignement d’exploration “Informatique et Création Numérique” qui invitait à croiser approches culturelles et scientifiques. A partir de 2019, l’ICN est supprimé au profit d’un enseignement « Sciences Numériques et Technologie » (SNT) en Seconde et de la spécialité « Numérique et Sciences Informatiques » (NSI), en Première et Terminale. Valérie Tabuteau, professeure de français aux Ponts-de-Cé près d’Angers, a travaillé dans le cadre de l’ICN. Elle a par exemple invité ses élèves à explorer à la fois par la poésie et la vidéo leur rapport au monde, au temps, à l’espace : à raconter une journée au lycée selon la technique du “slow motion”. La démarche montre comment resserrer les liens entre la conception et l’usage, combien compétences techniques et créatives peuvent s’enrichir les unes les autres, pourquoi il serait triste de réduire la pédagogie de projet à une pédagogie de la programmation : autant de défis à relever pour concilier dans les enseignements à venir le numérique et les humanités ?

 

Dans quel contexte avez-vous mené ce projet ?

 

Dans le cadre d'un travail sur la poésie, plus particulièrement sur les visions urbaines et le rapport au temps et au movement, un module de création numérique (3 fois 1h30) propose à un groupe de 2nde inscrits en ICN (Informatique et Création Numérique) de travailler sur l'écriture poétique et son transfert vidéo. Les élèves doivent réaliser un court-métrage sur leur journée au lycée, utilisant la technique du slow motion, les trucages possibles pour exprimer leur rapport à l'espace et à l'instant.

 

Comment ce travail numérique s’ancre-t-il dans la littérature ?

 

Un corpus de poèmes sur la ville est proposé à la classe : "Aller en ville un jour de pluie" (Raymond Queneau) ;  "Chanson urbaine" (Roberta Gellis) ; "Dans Paris..." (Paul Eluard) ; "Il s'en passe des choses dans ma cité" (Guy Foissy). Les élèves travaillent sur les textes en s'intéressant au regard porté sur les mouvements et les déplacements dans l'espace. Les jeu des verbes d'action, des images, des rythmes, des sonorités montre l'importance accordé à cet aspect par les poètes qui envisagent l'espace comme un lieu d'inspiration où l'on peut saisir l'intensité de la vie.

 

A la suite du corpus étudié, le groupe s'interroge sur le rôle de la poésie, conçue comme moyen d'exploration de notre rapport au monde, au temps, à l'espace. La concentration du regard et le geste poétique de l'écriture sont perçus comme des moyens de fixer l'instant, décomposant le mouvement pour mieux l'appréhender.

 

Quelle a été la mission alors confiée aux élèves ?

 

Il leur est demandé de choisir une journée au lycée, puis un objet ou un sujet à mettre en scène dans l'un de ses lieux, et d'en approfondir l'étude, pour en saisir l'essence, à travers la captation du mouvement, du déplacement des corps dans l'espace choisi avec la technique du slow motion.

 

Précisément, la création demandée repose sur la technique du slow motion : de quoi s’agit-il ? comment les élèves se sont-ils approprié techniquement cette démarche d’écriture visuelle ?

 

La technique du slow motion consiste à prendre des photographies d’un mouvement lent et continu. L'acteur commence par mimer le début de son action en faisant une pose, puis il modifie petit à petit sa gestuelle et son expression en fonction des prochaines étapes de son mouvement. À chaque instant figé, la caméra saisie sa posture. Il ne reste plus qu’à  trier, ôter certains clichés pour ralentir le mouvement, le transformer et rassembler les images grâce à un logiciel de montage vidéo (Movie maker...) qui montrera le sujet ou l'objet photographié dans ses mouvements décomposés. Cette technique permet également d'animer des objets et de jouer sur le mouvement : faire voler, glisser quelqu'un. J'ai utilisé le travail de François Vogel  sur Streching comme exemple.

 

Les élèves ont écrit un texte poétique inspiré du corpus proposé : quelles étaient les consignes ? comment ont-ils réussi à ralentir le temps dans ce travail d’écriture ?

 

Les élèves s'inspirent du travail poétique consistant à se focaliser sur le jeu de l'espace et du temps pour écrire un texte poétique qui rende compte de leur journée au lycée, ralentissant le temps pour mieux saisir ses mouvements dans l'espace scolaire en utilisant les procédés repérés. Le travail a été particulièrement modeste puisque le temps a été réduit à une heure de travail d'écriture.

 

Quelles ont été les modalités de travail pour passer du texte à la vidéo ?

 

Le texte a été transformé en story board ("liste" d'actions, de lieux, de matériels) afin d'organiser le tournage dans l'enceinte du lycée.

 

Au final, quels vous semblent avoir été les plaisirs et les profits de ce projet ?

 

Les élèves ont apprécié cet exercice sur la poésie à travers sa dimension visuelle et créatrice. Le travail préparatoire aux techniques vidéos avec le site Upopi et le tutoriel de François Vogel a pu paraître un peu long mais nécessaire pour bien comprendre les possibilités offertes sur le rapport à l'espace, au corps, au mouvement et au rythme. Il est préférable de travailler en petits groupes de trois à quatre élèves maximum en attribuant des rôles précis pour chacun. Ce travail, s'il est géré efficacement (étapes précises dans la durée)  n'est pas trop chronophage et doit permettre pour certains de mener à bien individuellement un projet de fin d'année dans cet EDE.

 

L’enseignement « Informatique et Création Numérique » (ICN) disparait dans le nouveau lycée : à la lumière de votre expérience quel regard portez-vous sur cet enseignement, sa suppression, ses éventuels prolongements ?

 

A mon grand regret, cet enseignement disparaît au bout de 3 ans de mise en place au profit des créations d'un enseignement « Sciences Numériques et Technologie » (SNT), en Seconde, et de la spécialité « Numérique et Sciences Informatiques » (NSI), en Première puis en Terminale. Le travail fourni pour cet Enseignement d’exploration  semble être balayé d'un revers de manche, comme souvent !

 

L'ICN permettait une co-animation avec des enseignants d''horizons variés, ce qui en faisait sa richesse. Dans mon établissement, je partage ce cours avec un collègue, Eric Baum, qui enseigne en sciences de gestion et se charge de l'aspect plus technique pour me laisser la partie artistique des modules. Les élèves abordent l'outil numérique dans sa dimension technologique mais aussi découvrent la possibilité de créer à partir de ce même outil. Nous avons ainsi touché un public très large d'élèves motivés par le numérique mais également ceux qui se sentaient une fibre plus artistique. D'ailleurs les groupes de travail se sont révélés efficaces parce que complémentaires. Nous avons retrouvé dans nos matières, des présentations enrichies par l'utilisation originale des outils numériques abordés en Enseignement d’exploration  par ces élèves qui se sentaient plus libres d'innover. Cette richesse tant sur les enseignants que sur les groupes d'élèves et sur les productions est appelée à disparaître avec la réforme des programmes et en 2de un enseignement (SNT) techniciste et obligatoire, ce qui ne satisfait personne, surtout les enseignants.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Sur le site de l’académie de Nantes

Le travail de François Vogel  en slow motion

Un autre projet de Valéie Tabuteau en ICN

Un projet de Françoise Cahen en ICN

Le programme Informatique et Création Numérique  2015

Le programme Sciences Numériques et Technologie 2019

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 28 janvier 2019.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces