Le film de la semaine : « Une intime conviction » de Antoine Raimbault 

Comment réussir un thriller judiciaire à la française en restant au plus près  d’une affaire criminelle récente, ultra-médiatisée, et non-élucidée à ce jour ? Auteur de courts-métrages remarqués, passionné par la justice et son fonctionnement, le fougueux Antoine Raimbault s’empare d’un fait divers tragique (Jacques Viguier accusé, à deux reprises, du meurtre de son épouse disparue le 27 février 2000). Des événements terribles dont il suit toutes les étapes au point de s’y impliquer personnellement. Et cet engagement au long cours sous-tend sa démarche cinématographique depuis le scenario-écrit avec Isabelle Lazard-tout en précision jusqu’à la réalisation en immersion. « Une intime conviction » ne se contente pas cependant de reconstituer minutieusement la mécanique haletante d’un procès en cour d’assises. A travers la confrontation houleuse entre Nora, une enquêtrice bénévole, obsédée par la recherche de la vérité jusqu’à la folie, et l’avocat de la défense, apôtre inconditionnel du doute et de la raison contre toutes les tentations accusatrices, la fiction dramatique interroge les fondements de notre justice, au-delà de sa richesse documentaire. Une entreprise salutaire à l’heure où la fabrique des fausses nouvelles (et des mauvaises rumeurs) est érigée en sport de combat.  

 

Naissance d’une obsession, sacralisation dangereuse de la vérité

 

Quelques lignes sur fond d’écran noir puis un large panoramique plongeant sur la ville accompagné en off de la voix du journaliste d’un bulletin d’information nous remettent en mémoire la réalité des faits bruts d’alors. Quelques jours après la disparition le 27 février 2000 de sa femme (et mère de ses enfants) Suzanne, Jacques Viguier porte plainte pour enlèvement et séquestration. Après une garde à vue et une perquisition au domicile, il est mis en examen pour assassinat le 11 mai. Il passera plusieurs mois en détention provisoire. Et il est renvoyé aux assises pour meurtre le 22 février 2007. Au terme du procès devant la cour d’assises de Haute Garonne le 30 avril 2009, Jacques Viguier est acquitté. Et le Parquet fait appel.

 

Largement relayé à l’époque par la presse, l’affaire fait grand bruit : un corps jamais retrouvé, un ‘accusé’, professeur de droit à Toulouse, mutique et froid, qui a le profil du coupable idéal, des indices supposés concordants et…une absence totale de preuves.

 

C’est plus qu’il n’en faut pour motiver Nora (Marina Foïs, formidable composition). Mère élevant seule son fils, serveuse de restaurant, elle a d’autres raisons (secrètes et publiques dont nous ne dirons rien) d’être portée par le désir inextinguible de faire éclater la vérité et d’innocenter Jacques Viguier. Jusqu’à harceler le célèbre avocat (et roi de l’acquittement) Eric Dupond-Moretti (Olivier Gourmet, puissante incarnation) afin qu’il assure la défense en appel d’un homme accusé une seconde fois. D’abord rétif, l’avocat finit par accepter et va dans un premier temps consentir à ce que la jeune femme, ignorante du droit, l’assiste en étudiant des éléments du dossier non prises en compte jusqu’ici.

 

A partir d’une masse impressionnante de CD des enregistrements issus des écoutes téléphoniques des conversations d’Olivier Durandet (Philippe Uchan, manipulateur extraverti), amant de la disparu et fabricant talentueux de fausses pistes, Nora écoute, classe, recoupe, avec une énergie et une fébrilité, qui empiètent progressivement sur sa vie personnelle et professionnelle. Sa quête des preuves de l’innocence de Jacques Viguier se meut en obsession dévorante et en volonté farouche d’infléchir la stratégie de défense de Maître Dupond-Moretti. D’abord impressionné par la force de travail de son ‘assistante’ improvisée, ce dernier met cependant au jour les dangers d’une dérive accusatrice (le premier ‘coupable’ étant remplacé par un autre, tout désigné par ses liens amoureux avec la disparue). Leur confrontation allant jusqu’à la mise hors-jeu de Nora quelque temps avant le procès en appel éclaire sous un nouveau jour la complexité du combat mené par le défenseur pour préserver la présomption d’innocence menacée par la logique judiciaire.

 

Entre réalité et fiction, la justice en question

 

Pour mieux cerner les multiples enjeux d’une affaire criminelle restée mystérieuse jusqu’à ce jour, le jeune réalisateur s’en tient fidèlement aux faits : il a lui-même assisté aux deux procès,  fait connaissance avec la famille et les enfants de l’accusé, œuvré pour une prise en charge de la défense par Maître Dupond-Moretti. Avec un parti-pris assumé : aucun élément du dossier ne pouvant conduire à la culpabilité de Jacques Viguier, le cinéaste revendique une approche citoyenne. Pour que cet engagement s’incarne à l’écran, en face de l’avocat (très proche de la réalité) pourfendeur des incohérences de notre droit, il invente Nora, figure romanesque, fanatique de la preuve, double fictionnel d’Emilie (étudiante en droit, amie et soutien sans faille de Jacques Viguier), alter ego du metteur en scène et du public. A travers le point de vue (novice) de la jeune femme, obsédée par la recherche d’un coupable ‘alternatif’ jusqu’au vertige, dépassée par son imagination débordante, digne des ‘romans policiers’ (comme le note Dupond-Moretti), le cinéaste souligne par les trouvailles de la mise en scène la difficulté extrême de l’exercice serein de la justice.

 

Avec la mobilité de deux caméras à l’épaule, la présence exigée (même hors-champ) des comédiens essentiels à chaque séquence dans la durée du filmage, l’alternance de plans d’ensemble et de plans très rapprochés (puis de gros plans sur les visages), le film en immersion privilégie l’expérience intime de Nora (ses craintes, ses espoirs, son impuissance) et l’atmosphère tendue d’un lieu clos où se joue le destin d’un être humain. Dans le prétoire surchauffé des assises du Tarn en appel, entre les témoins qui fanfaronnent et Séverine, celle qui vacille sous le poids d’un long mensonge enfin mis au jour (India Hair, vibrante interprétation), les hauts magistrats qui pérorent et affichent leurs supposées certitudes, l’accusé (Laurent Lucas, impressionnant), figure marmoréenne au teint terreux, au regard éteint, l’avocat de la défense, au-delà d’une saisissante plaidoirie, fait entendre la voix tonitruante de la justice, dans l’exigence du respect de la présomption d’innocence, dans l’importance accordée au doute, en l’absence de preuves tangibles.

 

Même si l’évocation des faits réels privilégie une dramatisation parfois excessive (surlignée par la musique originale de Grégoire Auger), « Une intime conviction » possède l’immense mérite de nous offrir un palpitant thriller judiciaire, servi par un casting épatant. Antoine Raimbault déconstruit également la logique de la procédure ici revisitée, aux lisières de la morale et du droit, entre passion funeste et raison méthodique. Et le jeune réalisateur nous interpelle, à l’instar de l’avocat s’adressant aux jurés  en ces termes : ‘vous allez juger mais allez-vous rendre la justice’ ?

 

Samra Bonvoisin

« Une intime conviction », film d’Antoine Raimbault-sortie le 6 février 2019

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 06 février 2019.

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