Hugues Draelants : Comment l'école reste inégalitaire 

"La reproduction sociale par l'école ne disparait pas, elle prend juste un nouveau visage". C'est cette transformation qu'étudie Hugues Draelants (professeur de sociologie à l'UCL de Louvain). Il en étudie les chemins et montre à quel point la construction des inégalités exige aujourd'hui une attitude active des privilégiés qui deviennent de véritables experts bien informés sur l'Ecole. Sur ce point, H Draelants remet en question les thèses de Bourdieu et Passeron sur "les héritiers", un concept auquel il substitue celui "d'initiés". Autre tabou qu'il lève celui des inégalités cognitives. Pour lui il y a bien des inégalités cognitives liées à une socialisation moins favorable aux savoirs de l'école. Son livre aboutit donc à une réhabilitation du mérite et du rôle de l'école. Pour H Draelants l'école et ses exigences sont le dernier rempart face au règne du marché. Il s'en explique dans cet entretien.

 

Dans votre ouvrage « Comment l’école reste inégalitaire » , vous revalorisez la méritocratie. Pourquoi ?

 

J’observe que ces dernières années le discours sur la méritocratie s’est radicalisé et la critique est devenue excessive. Bien sur je trouve que le système méritocratique n’a pas accompli la promesse d’égalité des chances dont l’Ecole se prévaut. Il mérite d’être dénoncé comme insuffisamment accompli. Mais il y a un pas à ne pas franchir : c’est dire que le mérite est une illusion totale. C’est aller trop loin.  La méritocratie est un système très criticable qui peut générer un sentiment d’injustice. Mais dans un système social hiérarchisé c’est le moins pire des systèmes.

 

Il faut le comparer à ce qui a existé dans le passé. C’est mieux que la reproduction qui existerait dans un système où l’école n’aurait pas de rôle à jouer dans la reproduction sociale. C’est un progrès par rapport à une société où l’héritage familial et le jeu des alliances entre familles était déterminant pour sa position sociale.  Le capital culturel, même s’il est difficile à acquérir pour les enfants des milieux éloignés de l’école est plus accessible que le capital économique.

 

Vous voulez briser le « tabou des inégalités cognitives ». Que voulez vous dire ?

 

C’est une chose que la sociologie de l’éducation a eu tendance à ne pas vouloir étudier pour des raisons idéologiques. Bourdieu et Passeron ont critiqué l’idée que les talents et l’intelligence des individus seraient les facteurs explicatifs de la réussite scolaire. Ils ont raison : c’est criticable si l’on considère que l’intelligence est innée. Mais toute la sociologie de l’éducation qui se penche sur la socialisation des familles montre aussi que les inégalités sont construites sur des inégalités cognitives et langagières  construites socialement à travers une trajectoire scolaire.

 

C’est une chose sur laquelle j’insiste pour montrer que certains élèves de milieu défavorisé ont du mal à réussir dans des établissements accueillant un public très favorisé pour des raisons liées à leur niveau scolaire. Cela ne vient pas d’une inégalité génétique mais des inégalités entre établissements scolaires.

 

On l’a bien vu en Belgique avec la réforme des modalités d’inscription dans le secondaire. Des écoles élitistes se sont retrouvées parfois avec des élèves issus d’écoles primaires plus défavorisés dont les élèves n’avaient pas le niveau pour suivre dans ces écoles.  Il faut accepter l’idée qu’à la fin du primaire les élèves ont des niveaux différents et que cela n’a pas uniquement à voir avec les discriminations. La sélection qui s’opère est d’abord scolaire même si le niveau scolaire est corrélé à l’origine sociale ou ethnique.

 

Concrètement pour améliorer la mixité sociale dans ces écoles très favorisées il faut un accompagnement spécifique des élèves défavorisés ?

 

Je pense que oui. Il faut permettre à ces élèves d’acquérir les compétences des élèves plus favorisés. Ca suppose d’investir dans des moyens.

 

L’école a donc sa place encore aujourd’hui dans la construction des inégalités sociales ?

 

La famille est la première institution qui les fabrique.  Mais les inégalités se construisent aussi de plus en plus à travers les choix de trajectoires scolaires. L’école a tendance à se diversifier et à se hiérarchiser  de plus en plus avec la massification scolaire. Les familles les plus averties scolairement et qui ont le plus de capital informationnel sont en mesure de choisir le bon établissement ou les bonnes options pour construire des parcours protégés pour leurs enfants. C’est devenu d’autant plus important que le capital culturel se transmet davantage à travers l’école. En choisissant une école, les parents choisissent aussi les pairs que leur enfant va fréquenter. La transmission culturelle s’opère bien sur des parents vers les enfants. Mais cette transmission est en crise. De plus en plus l’influence des pairs et des industries culturelles est déterminante. D’où la nécessité de choisir avec attention les environnements scolaires qui vont déterminer les fréquentations des enfants.

 

Avec la massification l’Ecole se fragmente et le choix de l’établissement est devenu plus important ?

 

Tout à fait. Les filières sont davantage hiérarchisées et cette hiérarchisation est peu lisible car l’Ecole dit que toutes les filières sont d’égale dignité. Or on sait bien que l’accès au supérieur, s’il est possible avec un bac technologique ou professionnel, n’offre pas la même probabilité de réussite. Même dans l’enseignement général le choix des options permet de créer des classes de niveau.

 

Quel regard jetez-vous sur la réforme du lycée en France qui fait éclater les filières de l’enseignement général au nom du libre choix de l’élève ?

 

En principe donner plus de choix est susceptible d’augmenter les inégalités car les choix sont rationnellement inégaux. Plus le système autorise de choix multiples plus il y a de probabilités de développer des inégalités. Mais il y a une aspiration dans la société à offrir des choix avec l’idéologie de l’individualisation. Cette aspiration existe même si on sait qu’elle renforce les inégalités. Suivre cette demande est un choix politique.

 

Vous expliquez dans cet ouvrage que l’on passe de l’école des héritiers à celle des initiés. Que voulez vous dire ?

 

On a l’image, depuis Bourdieu et Passeron, d’un capital culturel jouant dans la construction des inégalités sociales par la proximité de certaines familles avec la culture classique savante. Or cet aspect, qui est celui des « héritiers » n’est plus aussi déterminant.  Le capital culturel aujourd’hui ne passe plus tellement par la proximité avec cette culture classique qui correspond plus à celle de l’école d’antan qu’à celle de l’école actuelle.

 

C’est un autre type de capital culturel qui joue aujourd’hui un rôle important : un capital plus informationnel qui avantage des personnes qui ne baignent pas forcément dans un contexte culturel légitime mais qui connaissent  les filières du système éducatif porteuses des diplômes les plus rentables.

 

Le capital langagier et l’habitus cultivé des familles favorisées du modèle des héritiers joue sur les premières années de la scolarité. Après c’est plus le processus d’orientation qui va déterminer les inégalités. Car le système éducatif est devenu un labyrinthe où il faut opérer des choix décisifs qui engagent le destin scolaire. Il faut savoir choisir entre des établissements de plus en plus divers.

 

Pour ces choix c’est moins la proximité avec la culture légitime qui compte que cette capacité à choisir et à développer des dispositions et des savoirs directement utiles pour les apprentissages scolaires. L’aptitude à construire une stratégie définit l’initié par rapport à l’héritier. On est moins dans une transmission osméotique et davantage dans un rapport actif à l’école. L’activisme scolaire des parents se développe. Ils pédagogisent les loisirs pour construire des compétences qui anticipent sur le programme scolaire et autorisent à poser des choix ambitieux. C’est cette capacité à anticiper qui va être déterminante dans la construction des inégalités sociales. Les élèves des milieux populaires n’anticipent pas et sont toujours en retard sur les autres. Par exemple les élèves des milieux favorisés savent que les notes de première jouent un rôle dans leur orientation post bac. Ils anticipent cela et déploient des efforts que les autres ne font pas forcément n’en percevant pas l’intérêt.

 

Ces inégalités se construisent aussi davantage hors de l’école ?

 

Ca se joue dans l’articulation entre le scolaire et le parascolaire. Il y a les stratégies des familles dans le choix entre des écoles de plus en plus différentes. Il y a le travail scolaire opéré par les parents.  Il y a aussi du capital culturel hybride.  Par exemple la différenciation entre les élèves se fait sur la maitrise des langues étrangères. Typiquement c’est quelque chose que le système éducatif a du mal à transmettre. Donc les familles aisées  vont investir dans les stages ou les séjours à l’étranger pour permettre à leurs enfants d’acquérir les compétences linguistiques qui vont les avantager dans leur scolarité et leur insertion.

 

Votre ouvrage est un plaidoyer pour revaloriser le rôle de l’Ecole ?

 

Oui. Malgré toutes les critiques faites à l’Ecole c’est la seule institution qui permette de diminuer les inégalités. Elle n’arrive pas à les faire disparaitre. Mais elle les tempère. Les classes dominantes n’ont pas une totale maîtrise sur la reproduction de leur statut ils doivent composer avec l’école. Sans elle ce serait la tyrannie du pouvoir économique qui prendrait totalement le dessus. Mais l’Ecole ne peut à elle seule égaliser la société. Il importe donc de poursuivre le travail d’égalisation de l’Ecole mais aussi de la société. Davantage d’égalité des places permettrait de détendre le jeu scolaire.

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

Hugues Draelants, Comment l'école reste inégalitaire. Comprendre pour mieux réformer. Presses universitaires de Louvain, 2019, ISBN 9782875587572

 

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Par fjarraud , le mardi 12 mars 2019.

Commentaires

  • eddie007, le 16/04/2019 à 07:52
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