Marie Gabriel : Enseigner en classe multiniveau 

L’enseignement en multiniveau est loin d’être une exception, rappelle Marie Gabriel, conseillère pédagogique de circonscription, dans son nouveau livre (Enseigner en classe multiniveau, éditions Retz). Cela concerne plus de 40% des classes de l’école primaire. Les enseignants sont parfois effrayés à l’idée de se retrouver responsable de ce type de classe qui est souvent subi. Marie Gabriel aborde sereinement la question en apportant des pistes de réflexion pour enseigner en classe multiniveau, qu’il s’agisse de deux, trois, quatre… niveaux. Les enjeux du travail dans ces classes sont multiples. L’auteure dresse la liste, non exhaustive, des points d’appui, des écueils à éviter et des outils à adapter. Loin d’être « un livre de recettes » de ce qui fonctionne, il se veut plutôt comme un éclairage sur la subtilité de cet enseignement.

 

Marie Gabriel est professeure des écoles depuis près de vingt ans, conseillère pédagogique depuis deux ans, elle exerce aujourd’hui dans une circonscription particulièrement rurale. Elle connaît donc bien la spécificité des classes à plusieurs niveaux en milieu rural mais aussi en zone urbaine puisqu’elle y a enseigné la plus grande partie de sa carrière et bien souvent dans une classe multiniveau. Cet ouvrage est le fruit d’une recherche qu’elle a effectué dans le cadre d’un Master Meef ingénierie de la formation. Un livre qui se veut donc plus un travail d’observation et de recueil de données qu’un exposé de son expérience personnelle « même si cela y fait écho ».

 

Qu’est-ce qu’une classe multi-niveau ?

 

Une classe multiniveau est une classe où il y a deux cours différents (par exemple CE1 et CE2), voire plus. Ce sont généralement des structures d’école (Ndlr : organisation pédagogique des différents niveaux de classes dans une école) liées aux nombres d’élèves et à leur niveau d’affectation. Contrairement aux idées reçues, cela ne concerne pas seulement les écoles rurales, les grosses écoles en zone urbaine sont elles aussi concernées.

 

Cette organisation présente plusieurs spécificités auxquelles sont rarement préparés les enseignants, que cela soit dans le cadre de la formation initiale ou continue. Il s’agit d’enseigner plusieurs niveaux avec des programmes différents. Et c’est cette gestion des programmes d’enseignement différents qui peut poser des difficultés. L’enseignant doit connaître et comprendre les enjeux de chaque niveau d’enseignement, et plus il y a de niveaux, plus la tâche est complexe. La multiplication des niveaux, c’est la multiplication des préparations, et l’on sait que la chose n’est pas simple.

 

Il y a aussi cette question du temps de présence de l’enseignant avec chaque niveau. Bien souvent les enseignants pensent qu’ils doivent se partager, voir se multiplier afin de ne pas avoir la sensation de manquer d’équité. Pourtant, finalement, dans ces classes, l’enseignant est plus présent avec les élèves qui ont le plus besoin de lui. Instinctivement, son temps est réparti de façon plus efficace qu’un enseignant de classe d’un simple niveau.

 

Quels en sont les atouts ?

 

Dans les classes rurales, le professeur des écoles garde ses élèves un certain nombre d’années. C’est une bonne chose. Il les connaît bien et sait les positionner du point de vue de leurs apprentissages et de leur progression.

 

Dans les grosses écoles, les enseignants mettent très souvent en place un travail d’entraide et de tutorat, ce qui permet de développer certaines compétences psychosociales chez les élèves.

 

Dans tous les cas, il y a une réelle continuité des apprentissages. Les élèves, plus souvent placés en autonomie, travaillent plus finalement, le « temps de travail » est optimisé. Ils travaillent plus seuls et sont moins dans des moments d’écoute passive comme en classe « classique ».

 

Quid de l’autonomie, indispensable dans ce type de classe ?

 

Dans la classe multiniveau, l’enseignant est obligé d’organiser des temps d’autonomie et d’organiser des apprentissages dans ces temps. Il doit les préparer en amont. Cette organisation pédagogique oblige les enseignants à donner une grande place à l’élève dans son processus d’apprentissage. Il est nécessairement acteur. Il développe ainsi des capacités d’autonomie plus importantes.

 

Pour atteindre cette autonomie de l’élève, il n’y a pas de recette miracle. J’ai vu beaucoup de façons de faire différentes dans les classes avec énormément de types d’enseignements.  Ce livre en présente quelques-unes, à chacun de trouver ce qui lui convient le mieux.

 

Des études ont-elles évalué l’impact de cette organisation pédagogique sur la réussite des élèves ?

 

En effet, il y a déjà eu plusieurs études. Certaines prouvent qu’il y a un gain et certaines non. Les classes uniques et à plus de trois niveaux apportent une plus-value aux élèves concernés. Les études notent moins de redoublement, que le parcours est plus fluide mais aussi que ces élèves ont une plus grande autonomie dans les apprentissages.

 

Pour les classes où « seulement » deux niveaux se côtoient, les résultats sont moins catégoriques. Cela dépend vraiment de la configuration des classes et de la façon dont l’enseignant adapte son geste professionnel. Par exemple, en CP/CE1, bien souvent, il ne s’autorise pas à lâcher sa méthode, donc il est dans deux méthodes différentes. En CM1/CM2, il est plus dans une dynamique de classe de cycle.

 

Différencier en classe multiniveau, est-ce possible ?

 

Cela dépende du modèle de classe que l’on utilise. Si on reste sur un partage du temps de l’enseignant, cela devient plus compliqué. Pour pouvoir différencier, il faut entrer dans un processus de personnalisation du parcours de l’élève tout en l’accompagnant vers l’autonomie. Il faut absolument sortir de l’idée d’un partage équitable du temps entre les élèves. Certains élèves ont plus besoin de l’enseignant que d’autres.

 

Par exemple, il y a ces classes multi-ages qui, justement, cassent volontairement les niveaux pour permettre un accompagnement très personnalisé et à chacun d’avancer à son rythme. Et là, pour le coup, nous sommes dans une différenciation quasi permanente.

 

Pour conclure, l’enseignement en classe multiniveau, lorsqu’il s’agit d’un choix pédagogique assumé, permet aux enseignants une personnalisation du parcours de l’élève. C’est donc une réelle plus-value. Mais lorsqu’un enseignant se voit imposé cette classe, c’est une vraie difficulté. Les enseignants sont très peu préparés à cette organisation.

 

Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda

Marie Gabriel : Enseigner en classe multiniveau, Retz éditeur, 2019, ISBN : 978-2-7256-3743-3

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 03 avril 2019.

Commentaires

  • Jean Maurice, le 03/04/2019 à 13:23
    40% des classes concernées et toujours pas de formation spécifique. Après on s'étonne que la machine soit grippée !
    Alors un CPC arrive pour vous inviter à "adapter les outils", apologie de la débrouille... Dans une entreprise "normale" on prévient ce genre de soucis en donnant les outils adéquats aux missions sollicitées. Imaginez un type qui installe des poteaux électriques et à qui on donne un escabeau comme seul moyen de grimper. Puis, on lui propose une vague formation ou bien on lui donne une référence de bouquin pour apprendre à le customiser afin de monter travailler à 6m de hauteur!!!!!
    Transformer l'école en une proto-entreprise, cela demanderait de créer d'abord la structure de l'entreprise au lieu de reprocher aux agents de se comporter en "fonctionnaires" ( acception péjorative évidemment).
    • Ann14, le 03/04/2019 à 20:27
      C'est bien vrai ! La moitié d'une carrière presque finie en double niveau et pas une seule formation pédagogique en 40 ans sur sa gestion, ses difficultés, le dilemme des choix que l'on doit faire dans la réalité du terrain ! L'enseignant se débrouille seul avec sa conscience et ses frustrations à ne pouvoir faire tout ce que les programmes écrits pour des simples niveaux lui demandent. Sans compter la double peine : les corrections après la classe des travaux des groupes qui ont travaillé en autonomie plusieurs fois dans la journée et pour lesquels on n'a pas eu le temps de faire des corrections collectives puisque le peu de temps qui reste en présentiel avec le groupe, on le passe à construire des savoirs.... Et pas le moindre euro de prime qui compenserait... Non , corvéables à merci les fonctionnaires.... 
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