Le film de la semaine : « Matar a Jesus » de Laura Mora 

Comment surmonter la mort d’un père assassiné, transcender la violence meurtrière à l’écran et en investir une fiction documentaire ? Partie étudier le cinéma en Australie loin du lieu du crime (Medellin, sa ville natale), Laura Mora apprend le métier à travers la réalisation de courts-métrages, la direction de séries télés et la conception de campagnes publicitaires. Fruit d’une tragédie intime (son père abattu sous ses yeux en pleine rue), porté des limbes de l’inconscient jusqu’à la concrétisation financière et esthétique, le script (coécrit avec le scénariste Alonso Torres) transforme l’expérience individuelle en inspiration créatrice. «  Et « Matar a Jesus » nous offre le portrait fébrile de Paula, fille de la victime, confrontant sa soif de vengeance au quotidien misérable d’un jeune tueur à gages nommé Jesus. Des hauteurs de la ville scintillante dans la nuit jusqu’aux terrains vagues et aux quartiers pauvres, la caméra sous tension épouse la cavalcade infernale de ses deux (si jeunes) protagonistes, hantés par la mort, faisant face aux vieux démons de la Colombie gangrénée par la guerre des gangs, la corruption endémique et le déni de justice. Irriguée par la perte et le traumatisme d’une adolescence dévastée par le le crime, le film de Laura Mora se change sous nos yeux en un récit vif argent, criant de vérité, à la lisière du fantastique. A partir d’une douleur personnelle vouée à ne jamais finir, la cinéaste crée ici une œuvre fiévreuse, rebelle au règne immuable de la violence et de la force, et nous propose une fable politique qui tourne le dos à la haine.

 

La mort en face, la fin de l’innocence

 

En haut des collines surplombant Medellin et ses immenses ramifications urbaines, une jeune fille au visage grave se remémore le jour où son existence a basculé dans l’horreur. Assise à l’avant et échangeant avec le conducteur (un universitaire fervent et intellectuel engagé), elle a tout vu, tout entendu : le crissement des pneus, l’arrêt brusque de la voiture, le claquement des coups de feu, la fuite de deux motards sur leur engin pétaradant. Son père vient d’être abattu sous ses yeux  en pleine rue. Nous sommes à l’orée des années 2000 et la capitale colombienne est le théâtre quotidien d’assassinats ciblés. En dépit de sa jeunesse et de son manque d’expérience, Paula (Natasha Jaramillo) fait rapidement le cruel constat de l’incapacité (délibérée) de la police à rechercher les coupables. Surmontant le désespoir, portée par la rage de ‘rendre justice’, elle décide de mener elle-même l’enquête et s’enfonce dans les méandres de l’immense cité sur les traces des criminels, tout en s’éloignant des ‘beaux’ quartiers, supposés protégés, dont elle est originaire.

 

Le hasard de ses déambulations lui fait croiser la route de Jesus (Giovanny Rodriguez), le jeune responsable de la mort de son père. Ce dernier, comme beaucoup de sicarios de Medellin issus des couches les plus pauvres de la société colombienne, est un tueur à gages, spécialiste des assassinats de personnes désignées, à bout portant, en pleine tête. Dévastée par le chagrin, habitée par la soif de vengeance, Paula pourrait laisser le sol s’ouvrir sous ses pas devant pareille rencontre. Face à un être dont tout la sépare, devant un monde dont elle ignore tout, elle tient le coup.

 

Et la farouche héroïne d’une tragédie qui la dépasse nous entraîne dans son sillage angoissant, en un thriller sous tension, éperonné par la musique haletante composée par Sebastian Escofet. Que va faire notre justicière de l’assassin de son père ? Au-delà du rapprochement qu’elle paraît avoir décidé, des pulsions aux sentiments, au fil de leurs virées nocturnes et des découvertes de milieux et de lieux jusque là ignorés, l’oscillation entre la haine, le rejet et l’empathie touche tour-à-tour les deux protagonistes. Une ambivalence intime troublante comme si la fureur de vivre, commune à leur génération, pouvait les relier par delà le crime commis. Ainsi, insidieusement, le suspense menaçant se transforme-t-il en dur roman d’apprentissage, une initiation à l’altérité qui n’a plus grand chose à voir avec le maniement des armes.

 

Le cinéma comme résistance

 

Dans la vraie vie, dix ans séparent la tragédie (l’assassinat de son père dont Laura Mora, étudiante, est le témoin) et la fiction dérangeante inspirée par l’événement traumatique. La cinéaste se souvient avec émotion du rêve qui a présidé à sa renaissance, en Australie. ‘Un soir, j’ai rêvé que j’étais sur une colline surplombant Medellin. Un garçon s’est assis près de moi et m’a dit : « Je suis Jesus, j’ai tué ton père » […]. Pour la première fois depuis des années j’ai pu trouver la force d’écrire’. De l’écriture du scénario au tournage avec des jeunes acteurs non-professionnels époustouflants, la réalisation remonte à la source du traumatisme intime tout en embrassant la souffrance collective d’un pays déstabilisé par la violence et le crime. En focalisant le regard sur l’étrange et inquiétante rencontre entre une jeune fille et un jeune homme que leurs origines, leurs positions et leurs actes situent aux antipodes de la société colombienne, la mise en scène, nerveuse et abrupte, ménage échappées lyriques, tempi mélancoliques. A sa manière rugueuse, voyageant du réalisme cru aux lisières du fantastique, « Matar a Jesus » questionne les fondements de la justice. Comment résister à la tentation de la vengeance dans un pays, la Colombie, où la Justice fait défaut ? En humanisant l’assassin, selon le vœu de la réalisatrice, « Matar a Jesus » prolonge la question de façon percutante.

 

Samra Bonvoisin

« Matar a Jesus », film de Laura Mora-sortie le 8 mai 2019

Sélections : Festival de San Sebastian, Festival international du film de Toronto 2018

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 09 mai 2019.

Commentaires

  • Himanshu0709, le 26/06/2019 à 09:17
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