54e congrès de l’ICEM : Réflexion, invention, combat... 

Le 54e congrès de l’ICEM – Pédagogie Freinet s’est tenu à Angers, la semaine dernière, du 19 au 23 août. Soixante-dix ans après le 9e congrès de « L’École moderne » qui s’était tenu à Angers en août 1949, autour de Célestin Freinet sur la question de l’imprimerie à l’école, ce congrès avait pris pour thème « La méthode naturelle »… Expression un peu étrange et qui peut apparaître désuète, oxymore étonnant (s’il faut une méthode, c’est que les choses ne se font pas si naturellement que ça !) et qui peut prêter à confusion aujourd’hui (la littérature du « développement personnel » ne cesse de vanter et de vendre « l’harmonie avec la nature !), cette formule s’est finalement avérée particulièrement féconde pour mobiliser, faire réfléchir et discuter, les 800 participants à ce congrès.

 


Le programme était particulièrement riche : 115 ateliers, 3 conférences, 11 « rencontres avec… », 5 tables rondes, 6 projections débats et une multitude d’expositions en tous genres, présentant des travaux d’élèves et dispositifs pédagogiques, de la maternelle au collège et, même, au lycée ! Les congressistes, venant de 15 nationalités, devaient se construire un parcours parmi la multitude des propositions tandis que quatre « grands témoins » (Catherine Hurtig-Delattre, Claire Aubert, Philippe Meirieu et Henry Landroit) avaient pour tâche de saisir les lignes de force mais aussi les difficultés, voire les contradictions, qui émergeaient à travers toutes les activités proposées : ils produisirent plusieurs textes de réflexion dans le journal du congrès (encore en ligne) et firent un premier « point d’étape » le mercredi soir, avant la clôture finale du congrès le vendredi matin où ils prirent la parole plus longuement et répondirent aux questions de l’équipe organisatrice.

 

Des éclaircissements sur « la méthode naturelle »

 

Dès le premier jour, le « laboratoire de recherche coopérative » de l’ICEM a proposé une présentation à plusieurs voix, de la « méthode naturelle ». Si certains ont pu trouver l’exposé un peu dogmatique, la plupart des participants y ont vu un cadre indispensable pour les travaux du congrès : « Il fallait déminer, explique Valérie, professeur des écoles en Bretagne. Il y a trop d’ambiguïtés autour de cette notion et cela nous a permis de bien poser les problèmes ». Vincent, militant Freinet du Languedoc, précise : « Ce qui m’a vraiment intéressé dans cette conférence, c’est qu’elle parlait clairement de la « part du maître » dans la méthode naturelle : certains imaginent que parce que nous partons de l’expression de l’enfant, nous nous contentons de le laisser s’exprimer. Là, on voyait bien que ce n’est vraiment pas le cas. Rien n’est plus exigeant que la méthode naturelle pour l’enseignant : certes, il faut savoir accueillir les propositions des élèves, mais il faut aussi travailler de manière rigoureuse sur ces propositions, avec des dispositifs individuels et collectifs bien structurés ; il faut passer, enfin, au stade de l’institutionnalisation des savoirs qui permet la formalisation, l’ancrage et le transfert. » Cette présentation fera beaucoup parler… aussi bien les organisateurs que les congressistes, et c’était sans doute le but. Elle a soulevé de nombreuses questions qui ont été travaillées tout au long du congrès, de manière très concrète, dans les différents ateliers. Et, chacun put voir clairement que cette « méthode naturelle » n’avait rien à voir avec le « laisser-faire », qui entérine les inégalités ou bien les pseudos « écoles démocratiques » où l’on se contente d’attendre et d’admirer l’expression spontanée de l’enfant. Marcel Thorel, de l’école Freinet de Mons-en-Bareuil, l’a martelé dans un atelier qui a fait le plein tout au long du congrès et qui permettait aux jeunes enseignants et enseignantes de « Démarrer en pédagogie Freinet » : « le vocabulaire, la syntaxe, les outils mathématiques… Ça ne tombe pas du ciel ! »

 

« Ça ne tombe pas du ciel ! »… Mais ça ne s’impose pas non plus, de manière arbitraire, comme dans la vieille scolastique que dénonçait Célestin Freinet : c’est ce que chacun a pu expérimenter aussi bien dans l’extraordinaire atelier de pratique sonore et musicale que dans des ateliers de poésie ou de mathématiques ; c’est ce que chacun a pu voir à l’œuvre dans les présentations d’expériences, que ce soit l’école CLE en Belgique, l’école maternelle « La Fourmi » en Chine ou le collège G. Halimi à Aubervilliers. Chaque fois, la même écoute de l’enfant ou de l’adolescent, chaque fois, des dispositifs pour que l’élève, grâce à la coopération avec les autres et à l’accompagnement du maître, puisse s’exhausser au-dessus de son expression initiale et intégrer progressivement cette exigence qui le fera, tout à la fois, progresser progressivement tout seul et entrer en relation avec les œuvres les plus exigeantes.

 

La « méthode naturelle » n’oublie pas « l’école du peuple »

 

À mi-parcours, sous la rotonde du lycée agricole du Fresnes, de nombreux congressistes se sont retrouvés avec les grands témoins. Claire Aubert, animatrice dans un réseau d’éducation populaire et formatrice d’adultes, a pu témoigner là de la difficulté, quand on vient de l’extérieur, à comprendre le langage de la « maison ICEM », mais elle a dit aussi à quel point ce qu’elle voyait à l’œuvre dans le congrès des formes de coopération professionnelle particulièrement fécondes. Catherine Hurtig-Delattre, de l’ICEM, a souligné l’importance de ne pas enterrer ou écarter les désaccords, mais d’accepter la confrontation de points de vue différents dans un mouvement qui se veut, tout à la fois, unifié au nom des mêmes valeurs et pluriel dans ses modalités d’expression. Henri Landroit, du groupe Freinet de Belgique, a évoqué le fantastique héritage de la pédagogie Freinet et la qualité des ressources amassées pour l’avenir. Philippe Meirieu, enfin, a montré que l’intérêt pour la méthode naturelle ne saurait être contradictoire avec le projet de Freinet : la construction d’une école ouverte à tous et à toutes, quelles que soient leurs origines et apparences, permettant d’accéder à des savoirs émancipateurs grâce à un collectif solidaire. Il a expliqué que ces principes s’opposaient à la réduction de l’élève à une somme de compétences standardisées comme à la prolétarisation des enseignants, sommés d’appliquer mécaniquement des recettes « scientifiques » qui obèrent aussi bien la réflexion sur les finalités que la part proprement humaine dans la relation pédagogique. Il a indiqué aussi l’importance de la lutte contre toutes les formes de ghettoïsation, de privatisation et de démantèlement du service public.

 

Justement, le soir même, une grande assemblée générale a réuni plus de 400 congressistes pour échanger sur les « réformes Blanquer ». Après l’exposition des différentes luttes en cours sur la question et un débat où les participants ont souligné l’importance de se mobiliser contre un mouvement de contrôle et de caporalisation commencé dès la mise en place de « Base élèves », une motion est élaborée. Elle explique : « Les congressistes s’opposent à la loi Blanquer, défendent l’école du peuple, matrice de l’émancipation collective des enfants. Les congressistes ressentent un besoin non seulement de parler de pédagogie, mais aussi des réformes Blanquer et de l’environnement social dans lequel nous travaillons. Le mouvement Freinet est dans son rôle car il y a une dimension d’engagement social. Dans la pédagogie Freinet, nous défendons un service public qui échappe à l’autoritarisme et s’oppose à la privatisation. […] Nous nous appuyons sur nos valeurs pour une école émancipatrice pour refuser d’être des enseignant-e-s exécutants et nous défendons une place d’enseignant-e concepteur. Nous refusons la prolétarisation des enseignant-e-s et défendons la liberté pédagogique car ce sont les enseignant-e-s de terrain qui sont à même de savoir et de construire collectivement ce qui est bien pour leurs élèves. Nous défendons l’école publique et tous les services publics. » Le même soir est décidée une manifestation de solidarité avec le service des urgences en grève du CHU d’Angers.

 

Faire vivre la « maison ICEM »

 

Entre ateliers, conférences, visites des expositions, groupes de travail départementaux et thématiques, balade studieuse sur les stands et recherche parmi la multitude des publications de la Pédagogie Freinet, les congressistes n’ont pas vu le temps passer. Les jeunes enseignants et les jeunes enseignantes (il y avait 77 % de femmes) en ont profité pour piocher de quoi préparer la rentrée qui se profile, se « ressourcer » aussi, comme l’ont dit beaucoup d’entre eux… avant de repartir « regonflés ». « On mesure ici, en quelques jours, le déficit de notre formation initiale et le vide abyssal de notre formation continue, explique Greg, qui débute à Paris. On se demande bien comment vont faire les collègues qui n’étaient pas là et qui vont découvrir leur classe dans quelques jours. C’est terrible ! »

 

Car, en effet, ce congrès a réussi le tour de force d’être, en même temps, un congrès profondément pédagogique, permettant aux collègues présents de réfléchir et de s’outiller, mais aussi un congrès fortement politique, manifestant la volonté de l’ICEM de participer pleinement aux luttes d’aujourd’hui contre le « Nouveau management Public », le « pilotage par les résultats », l’hégémonie des évaluations strictement quantitatives, la privatisation des services publics et la parcellisation de l’institution scolaire.

 

La séance de synthèse finale a ressaisi ces aspects pédagogiques et politiques dans une séance où l’humour et l’autocritique n’étaient pas absents : un beau signe de santé ! Henri Landroit s’est demandé ce qu’aurait dit Célestin Freinet s’il avait été là : « Il aurait constaté qu’il n’a pas été remplacé à la tête du mouvement et que c’est un peu la pagaille. » Mais sans doute vaut-il mieux une bonne pagaille qu’un mauvais ordre ! Claire Aubert a dépeint avec délicatesse la « maison ICEM » qu’elle venait de découvrir et lui a prodigué quelques conseils : « Laisse tomber la façade. Ou bien un de ces jours, si tu deviens miraculeusement riche, repeins-la si tu veux, mais pour le moment, ce n’est vraiment pas le plus important. Par contre, soigne les ouvertures et les huisseries, c’est important que chacun choisisse la porte qui lui va pour venir chez toi. Et pas besoin de clés : tu t’embêterais pour rien à savoir qui va les garder et qui en aura des doubles. Tu as autre chose à faire. Pour les couloirs, il y a quelques cloisons qui pourraient sauter ou bien être percées pour que des pièces voisines communiquent mieux. Finalement, ce qui fait qu’on se croise et qu’on se sent bien, ce sont plutôt les endroits de passage et les espaces de circulation. » Catherine Hurtig-Delattre a décrit son parcours tout au long du congrès et dit tout ce qu’elle avait appris ; elle s’est aussi exprimée sur les points qui nécessitent que l’on prenne soin de la « maison ICEM » : « Je l’ai vue fragile car trop unique ou trop isolée, devant répondre à trop de besoins à la fois d’action, de réflexion, de formation. Je l’ai vue fragile car attaquée de toutes parts, et se posant à tout instant la question de sa « légitimité ». Attaquée par un monde universitaire trop formel, trop fermé ou vécu comme tel. Attaquée par un contexte politique autoritaire et infantilisant. » Philippe Meirieu a développé, pour sa part, la nécessité d’y voir clair sur les enjeux d’aujourd’hui : « Nous assistons à un mouvement d’uniformisation technocratique sous la pression des comparaisons internationales. Mais ce mouvement fait le jeu du libéralisme : l’hégémonie de l’évaluation standardisée grâce à PISA (devenue la seule monnaie commune éducative) fournit tous les indicateurs de performance qui permettent aux consommateurs d’école de faire leur marché : il nous faut résister à cela, développer des formes nouvelles d’évaluation conforme à notre visée émancipatrice et ne jamais perdre de vue la construction de l’école commune ».

 

Le débat qui a suivi a permis de mettre en lumière certains aspects importants à développer à l’ICEM, en particulier le chantier sur la formation, le développement de la recherche et des partenariats, la question de la communication interne et externe, le travail international pour éviter toute forme de néocolonialisme, etc. Et c’est une véritable ovation que les congressistes ont faite à l’équipe organisatrice ! Quel travail en effet, bénévole, militant et coopératif, pour accueillir un tel congrès dont beaucoup se souviendront. Prochain rendez-vous en juillet 2020 pour les rencontres internationales des éducateurs Freinet à Québec.

 

Emmanuel Robin

 

Le journal du congrès en ligne

Les prochaines RIDEF à Québec

Le site de l’ICEM

P Meirieu : Des raisons d'espérer

P Meirieu : Freinet et Montessori

P Meirieu : Ce que je crois

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 26 août 2019.

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