Combien gagnent vraiment les enseignants ? 

Avec près de 4000€ par mois les enseignants français ne sont pas à plaindre ! C'est le message passé sur LCI le 11 septembre. Depuis c'est un bruit médiatique intense. Les enseignants sont montrés du doigt comme des profiteurs et des menteurs. Eux-mêmes répondent en affichant leur fiche de paye sur Twitter. Au milieu de ce vacarme, écoutez le silence rue de Grenelle ! Alors que le ministère a toutes les données statistiques nécessaires, silence radio. Pas un mot. Cet épisode amène à poser trois questions. Combien touchent réellement les enseignants français ? Comment cela se compare t-il aux salaires des autres pays ? Pourquoi tout ce bruit sur les salaires des enseignants ?

 

Comment parler de la paye des enseignants ?

 

Il est à la fois simple et complexe de parler de la paye des enseignants français. Simple parce que le Bilan social publié chaque année , en juin, par le ministère de l'éducation nationale, contient un appareil statistique complet. Sa consultation aurait évité à LCI de diffuser des erreurs. Complexe parce que le salaire dépend des échelons et par conséquent les enseignants ne touchent pas tous le même salaire même dans le même corps. Ainsi si le salaire moyen de tous les personnels Education nationale est de 2190 €, un tiers des certifiés et la moitié des professeurs des écoles, selon le Bilan social, sont en dessous. Dans ces deux cas la moyenne a une signification bien différente. Notons que le Bilan social ne donne pas de salaire médian.

 

Il faut donc travailler avec des moyennes, voire avec des moyennes retravaillées comme le salaire calculé EQTP (équivalent temps plein annualisé) , un mode de calcul qui concrètement pousse les moyennes vers le haut. On aura compris que ces moyennes ne sont pas forcément le cas le plus fréquent, surtout dans un métier où la courbe de la progression salariale monte surtout vers la fin. Les enseignants âgés de plus de 50 ans gagnent en moyenne moitié plus que leurs collègues âgés de moins de 30 ans dans le 1er degré et 62% dans le second. Cela vient des grilles indiciaires mais aussi des opportunités d'évolution de carrière vers des grilles plus avantageuses (hors classe par exemple).

 

Salaires moyens et médians

 

 

 


Enfin, selon l'Education nationale, les salaires net moyens primes et indemnités inclus (salaire effectif) varient énormément selon les corps. Ainsi, dans le public, le salaire net moyen d'un professeur des écoles est de 2174 €. Celui d'un certifié atteint 2501 €, un agrégé 3404€ et un professeur de chaire supérieure 5593€. Ces écarts tiennent compte des heures supplémentaires : elles représentent le tiers du salaire d'un professeur de chaire supérieure. Mais ils dépendent aussi des grilles indiciaires : 70% de l'écart entre certifiés et agrégés en provient.

 

De fortes inégalités

 

Voilà pour les titulaires. Car les salaires des contractuels sont nettement plus bas. Ainsi dans le 1er degré le salaire net moyen des non titulaires est de 1599€ et dans le second degré de 1700€. L'écart entre premier et second degré dépend là aussi de différences dans les primes et indemnités.

 

Les enseignants du privé sous contrat touchent aussi des salaires inférieurs à ceux du public : en moyenne 1939€ pour les professeurs des écoles et 2307€ pour un certifié. Cet écart provient de plusieurs facteurs. D'abord il y a davantage d'enseignants à temps partiel dans le privé (23 contre 14%). Ensuite les enseignants du privé sont entrés généralement plus tard sur les échelles de titulaires par conséquent ils ont une carrière moins avancée que celle des enseignants du public. Enfin ils sont astreints au régime général pour la retraite et donc cotisent davantage.

 

Dernière inégalité, mais la plus répandue, l'écart entre les sexes. Le salaire moyen des femmes est inférieur de 11 % à celui des hommes dans le premier degré et de 8% dans le second. "Quels que soient le corps et le secteur, les hommes enseignent davantage à temps plein et sont plus avancés dans leur carrière", note le Bilan social. Ils touchent aussi davantage de primes et indemnités. Dans le premier degré les hommes vont avoir davantage accès aux postes de direction dans de plus grandes écoles. Dans le second degré ils vont faire plus d'heures supplémentaires : ils perçoivent 51% de plus d'heures supplémentaires que les femmes.

 

Et par rapport aux autres cadres ?

 

Comment sont situés les enseignants par rapport aux autres cadres ? Rappelons que les enseignants ont un master, c'est à dire un diplôme de niveau bac +5 qui les hisse dans la catégorie cadres. Selon l'Insee , le salaire net moyen (en EQTP) des enseignants est inférieur de 25% à celui de leurs homologues non enseignants. Un écart que l'on retrouve à l'intérieur de l'éducation nationale où le salaire net moyen des personnels de direction est de 4084 €. On compte 4053€ pour les personnels d'inspection et 6494 € pour l'encadrement supérieur.

 

Notons enfin que les salaires des enseignants français sont en chute nette depuis des années comme nous l'avons expliqué dans cet article. Selon Bernard Schwengler, alors que les salaires des enseignants ont baissé de 20% depuis 1982, ceux des autres fonctionnaires cadres ont augmenté d'autant.

 

Salaires français et européens

 

 

 


Regards sur l'éducation, une publication de l'Ocde, a publié des données qui doivent être relativisées comme nous l'avons expliqué le 10 septembre. Les salaires effectifs des enseignants français calculés par l'OCDE reposent sur des moyennes qui, on l'a vu, s'écartent nettement des médianes. Pour effectuer la comparaison, l'OCDE a, comme cela se fait, procédé à un recalcul "à parité de pouvoir d'achat", c'est à dire tenant compte des surévaluations ou sous évaluations monétaires entre les pays. L'objectif de l'OCDE était surtout de montrer les différences dans l'évolution des carrières entre la France et les autres pays. L'Organisation voulait montrer qu'un effort devait être fait sur les salaires à mi carrière.

 

Mais l'OCDE propose aussi d'autres outils pour une comparaison salariale entre pays. D'abord celle portant sur les salaires statutaires (sans primes et indemnités) qui sont nettement inférieurs en France que dans les autres pays de l'OCDE. Autrement dit, pour gagner autant que dans la moyenne des autres pays développés, les enseignants français doivent effectuer des heures supplémentaires et travailler plus que leurs collègues. Cela alors que les temps d'enseignement sont déjà plus lourds en France que dans les autres pays dans  le premier degré (900 h annuelles au lieu de 783) et que les classes sont nettement plus chargées en France et donc plus fatigantes et nécessitant davantage de travail à la maison.

 

Un autre exercice de comparaison, c'est de voir le coût salarial par élève des enseignants français. Dans le premier degré, il est de 1915 $ en France contre 2784 dans l'OCDE, 2843 contre 3360 au collège et 2993 contre 3274 au lycée. Des données qui apportent une réponse à ceux qui disent que l'éducation coute plus cher en France que chez nos voisins. On a aussi plus d'élèves qu'eux !

 

Pourquoi cette campagne ?

 

Pour la plupart des médias, l'éducation est traitée à partir des dépêches AFP. Or la dépêche AFP qui a fait suite à la publication des Regards sur l'éducation mentionne bien des salaires français  inférieurs à ceux des autres pays et aux salaires des cadres en général. L'exploitation qui a été faite par LCI et ensuite par d'autres médias est donc surprenante.

 

Mais elle est surtout lourde de conséquences. Alors que s'ouvre le débat sur les retraites, il apparait que les enseignants vont être les grands perdants du nouveau mode de calcul. Celui ci basera la retraite sur toute la carrière avec les primes inclus. Or les enseignants ont une longue carrière avec des salaires bas et peu de primes par rapport aux autres fonctionnaires. Selon le Snes Fsu, un enseignant du second degré avec 43 années de carrière ne toucherait plus que 1932 € mensuels au lieu de 2885 avec la retraite actuelle. C'est un véritable effondrement des retraites enseignantes qui se prépare.

 

Le gouvernement, le président de la République, ont pris les devants et annoncé que le cas des enseignants serait pris en compte. Mais comment ? Pour maintenir les retraites enseignantes au niveau où elles sont actuellement il faudrait une revalorisation très importante. Le gouvernement brandit en ce moment une hausse annuelle de 300 € comme une véritable avancée. Mais pour maintenir les retraites il faudrait une augmentation des salaires d'au moins 25%. Pour le gouvernement une hausse de la masse salariale de 300 millions est déjà un effort. Mais pour maintenir les retraites c'est plus de 10 milliards qui devraient être trouvés. Et on voit mal où le gouvernement les trouvera.

 

On mesure l'effet durable que peut produire la campagne lancée par LCI sur les salaires des enseignants et le silence du ministère. Alors que le gouvernement veut faire passer un texte qui va baisser les retraites des salariés, laisser se propager le bruit que les enseignants français sont de super privilégiés sur le plan du salaire va nuire fortement à une revalorisation nécessaire pour que leur retraite ne soit pas amputée d'un quart à un tiers.

 

François Jarraud

 

Salaires des enseignants français et étrangers

Comment les salaires enseignants ont baissé

Insee : salaires dans la fonction publique

Retraite : les calculs du Snes

 

 

  

Par fjarraud , le lundi 16 septembre 2019.

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