Le film de la semaine : « Les Fleurs amères » de Olivier Meys 

Comment le peuple vit-il l’impressionnante expansion économique de la Chine ? Quelles formes la promesse de prospérité prend-t-elle pour chacun au quotidien ? Pour sa première fiction de cinéma, Olivier Meys, auteur belge de reportages radiophoniques et de documentaires, souvent récompensés, met en lumière un des versants noirs du prétendu ‘miracle’ de ce pays qu’il connaît bien, dont il parle la langue. Spectateur (et filmeur) avisé des bouleversements profonds vécus ces vingt-dernières années par les Chinois, il choisit ici de nous raconter le parcours douloureux de Lina, une jeune femme qui quitte sa province, son mari et son jeune fils, pour un travail à Paris avec l’objectif d’assurer un avenir meilleur aux siens. Au-delà du destin terrible de son héroïne tourmentée, prise dans l’engrenage du mensonge et de la prostitution, « Les Fleurs amères »  aborde avec pudeur et intensité les dégâts intimes engendrés par les vertigineuses mutations socio-économiques à l’œuvre en République populaire de Chine.

 

De la Chine à Paris, mirages et désillusions

 

Lina (Xi Qi), son mari et son fils de 10 ans mènent une existence modeste dans la province de Dongbei mais la jeune femme est portée par une ambition de réussite inaccessible dans son milieu et sa région. Elle décide de partir pour Paris afin d’assurer un avenir meilleur aux siens. Les familles chinoises déjà installées dans la capitale sont supposées lui fournir un travail lucratif. Las, Lina découvre vite que l’activité de ‘nounou’, sous payée  en liquide de la main à la main,  est assez proche de l’esclavage. Tout en gardant le silence sur cette déconvenue première lors des communications avec son mari par skype, elle reste la tête haute (et préserve son rêve intact). Elle se met en quête d’un autre travail rentable et se rend compte peu à peu de sa solitude immense dans une grande capitale inconnue. Elle mesure aussi à quel point elle dépend des femmes côtoyées au sein de la communauté chinoise dont il lui est difficile de s’extraire.

 

D’amitié naissante en solidarités confirmées, nous voyons Lina, -absente à elle-même et au corps qu’elle vend, oubliant le présent au nom d’un improbable avenir ‘radieux’-, basculer dans la prostitution. Et restée murée dans les mensonges répétés à sa petite famille qui attend et espère un retour mainte fois repoussé.

 

Enferrée dans une démarche sacrificielle (revenir au pays, promesse d’enrichissement tenue, payer de sa personne pour y parvenir), Lina, un temps soutenue par la chaleur affective de ses compagnes d’infortune, est confrontée à ses contradictions de manière déchirante. Vient en effet le jour où la vérité risque d’éclater. Une femme de sa province lui demande de démarcher à son tour pour lui trouver un emploi de ‘nounou’ en France. La voilà contrainte de précipiter son retour au pays, dans l’espoir fou de sauver in extremis les apparences.

 

Des retrouvailles familiales et un amour conjugal dont l’exil parisien bouleverse le cours. Et  des choix que Lina va payer très cher. Nous garderons le silence sur le dénouement de ce drame intime, condensé émouvant de la dureté de la condition féminine dans la Chine d’aujourd’hui.

 

Regard fraternel, mise en scène sans affèterie

 

Le mélange réussi de quelques comédiens professionnels (dont l’admirable Xi Qi dans le rôle délicat de Lina) et d’acteurs inexpérimentés tous crédibles, la discrète caméra (à l’épaule) du directeur de la photographie, Benoît Dervaux, la justesse et la sensibilité du regard du réalisateur confèrent à cette fiction réaliste et documentée une intensité dramatique au diapason du destin de femme qui s’y joue.  Olivier Meys s’appuie surtout sur sa connaissance approfondie de la Chine contemporaine, territoire qui a déjà fait l’objet chez lui de plusieurs courts-métrages et documentaires tournés sur place et primés dans de nombreux festivals. Manifestement le scénario (écrit avec Maarten Loix) comme le filmage se nourrissent de l’histoire récente d’un pays traversé par des rêves d’ascension sociale notamment chez ceux qui aimeraient bénéficier d’une croissance économique et d’un enrichissement réservés à la caste dominante. Ainsi le cinéaste explique-t-il la récente émigration vers l’Europe et la France de femmes chinoises venues de Dongbei, province ayant perdu son pouvoir d’attraction lié à une industrie lourde aujourd’hui battue en brèche par la transformation du modèle de développement économique chinois.

 

A travers une démarche empathique teintée d’une émotion contenue, le cinéaste dessine le destin douloureux d’une jeune chinoise fragilisée par l’exil, héroïne vouée au ‘sacrifice’ (dit-il). « Les Fleurs amères » tisse alors des liens souterrains entre le drame d’une existence humaine et les métamorphoses rapides (et inhumaines) de la deuxième puissance économique de la planète. Des mutations colossales d’un géant asiatique insensible aux battements de cœur d’une jeune femme à l’ambition démesurée.

 

Samra Bonvoisin

 

 Festivals internationaux : Etats-Unis (Chicago, Palm Springs), Europe (Rome, Busan), Corée du Sud, 2018

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 18 septembre 2019.

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