Le film de la semaine : « Gloria Mundi » de Robert Guédiguian 

Sous l’emprise du néolibéralisme, que reste-t-il des liens de fraternité ? Si l’idéal d’une société se résume à la guerre de chacun contre chacun et à la réussite individuelle par l’enrichissement matériel, que devient le cœur des hommes ? Depuis quarante ans et son premier long métrage « Dernier été » en 1981, le cinéaste Robert Guédiguian explore sans relâche les mutations des relations de solidarité et de partage au sein de (modestes) communautés consolidées ou menacées au fil des transformations économiques (financiarisation, mondialisation, ubérisation) et des atteintes aux droits sociaux. Après « La Villa » en 2017, son fragile refuge d’entraide et d’espoir avec sa crique accueillante aux enfants migrants, une fiction ouverte, tournée comme tant d’autres dans le quartier de l’Estague à Marseille, avec « Gloria Mundi », le réalisateur filme un autre visage, moderne et anonyme, de sa ville natale, là où les membres d’une famille recomposée se battent coûte que coûte pour leur survie, tous frappés par une cascade de malheurs aux conséquences tragiques. Et, pour la première fois, Robert Guédiguian nous livre un mélodrame au réalisme cruel et froid qu’un ultime (et magnifique) geste de générosité et d’humanité sauve in extremis de la noirceur et du désespoir. Histoire de nous questionner encore : nos rêves sont-ils morts ’noyés dans les eaux glacées du calcul égoïste’ ?

 

Communauté précaire, stratégies de survie

 

La musique classique (Bach) lyrique et emphatique nous cueille à l’ouverture avec les  (belles) images d’un nouveau-né sortant du ventre de sa mère puis lavé sous le jet d’une eau traversée de lumière claire presque blanche. Et en surimpression en haut de l’image ‘sic transit…’ suivi du  titre au centre du champ « Gloria Mundi » apparaissent donnant une tonalité grandiose à cette entrée en matière [‘ainsi passe la gloire du monde’, selon le texte en latin]. Une arrivée au monde pour la petite Gloria que nous découvrons auprès  du lit d’hôpital où sa mère Mathilda (Abaïs Demoustier), vendeuse,  vient d’accoucher. En visite, la famille recomposée dont  Nicolas ému (Robinson Stévenin), mari de Mathida, chauffeur  de limousine pour une plateforme uber. Sont présents aussi les grands-parents attendris, Sylvie (Ariane Ascaride), femme de ménage pour une entreprise de sous-traitance, et son second mari Richard (Jean-Pierre Darroussin), conducteur de bus. Et encore, un peu distants, sans débordement, Aurore (Lola Naymark), demi-sœur de Mathilda, femme de Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet), tous deux propriétaires d’un magasin de dépôt-vente d’objets achetés à des pauvres.

 

Même si toutes ces informations concernant la position sociale de cette  petite communauté ne sont pas précisées d’emblée, nous percevons insidieusement le décalage entre la joie sans nuances que devrait susciter cette première naissance et les inquiétudes ou les réticences manifestées chez les uns ou les autres.

 

C’est en tout cas à la demande de Richard, son mari actuel, que Sylvie, un peu gênée, annonce la nouvelle de la naissance par lettre à Daniel (Gérard Meylan) son ancien compagnon, lequel purge une longue peine de prison. A sa libération, l’ancien taulard et grand-père pour la première fois revient à Marseille. Il y retrouve Sylvie la femme qu’il a aimée, fait la connaissance de sa petite fille. Et malgré l’hostilité de Mathilda, sa fille qui ne l’a pas connu, il s’attache à l’enfant dans le consentement évident à un sentiment inédit.

 

Par touches parcellaires et montage de séquences aux contrastes abrupts, la fiction met au jour les stratégies que chacun met en place pour s’en sortir, échapper à la pauvreté qui menace ou conforter une position au détriment de plus pauvre que soi. Les grands-parents, encore tenus par de vieilles solidarités vécues dans le temps de leur jeunesse et mus par un amour sans faille, sont prêts à bien des sacrifices pour préserver le frêle équilibre de la famille.

 

Ainsi Sylvie va-t-elle jusqu’à refuser de participer à une grève initiée par ses collègues tant elle craint que la perte de son travail d’agent d’entretien (dont la saleté déclenche un haut-le-cœur qu’elle surmonte) ne les précipite tous dans la misère. Mathilda rêve d’un CDI après sa période d’essai mais comprendrait la patronne si elle ne la gardait pas (‘ A sa place je ferai comme elle’). Nicolas, costard impeccable, agrémenté de quelques mots d’anglais, fait tout pour plaire aux touristes étrangers qu’il transporte dans sa voiture de luxe, payée à crédit…Quant à Bruno entrepreneur autoproclamé ‘premier de cordée’, gérant de ‘Cash’ soutenu par son épouse à l’accueil du magasin, nous le voyons mettre en œuvre avec cynisme les préceptes d’un enrichissement assis sur le dénuement des plus pauvres, l’exploitation d’ouvriers payés en liquide sans bulletin de salaire, les trahisons amoureuses et les engagements non tenus, sans compter l’ambition d’ascension sociale à travers le développement d’un concept commercial innovant (l’écrasement des plus pauvres).

 

Mélodrame social glaçant, fable politique bouleversante

 

Lorsqu’une cascade de malheurs s’abat sur la petite communauté fragile, plus unie par les liens du sang que par des solidarités effectives, le sort semble s’acharner comme une fatalité inéluctable. Nous ne dirons par quel concours de circonstances l’équilibre de cette famille disparate est mis en péril, tout en constatant que la dimension financière (la perte de ressources) joue un rôle déterminant dans cette descente aux enfers, faite de souffrances affectives, de blessures morales et d’humiliations sociales.

 

Loin du mélodrame hollywoodien et de sa tradition classique, Robert Guédiguian met en lumière de façon éclatante à quel point les conditions d’existence (stratégies de survie, hantise du déclassement, soumission aux modèles dominants) influent de façon désastreuse sur les corps et les esprits au point que la plupart de ses personnages ici ne s’appartiennent plus, cèdent eux-mêmes à la violence et à l’abjection dont ils sont victimes.

 

Parfois affleurent des émotions et de rares élans (Mathilda ne dénonçant pas la cliente en fuite avec des vêtements volés, Aurore se cachant pour pleurer à la découverte de la liaison de son mari avec sa demi-sœur, Sylvie  troublée devant Daniel torse nu au retour de son premier bain de mer d’ancien prisonnier…). Mais la plupart du temps, les cœurs des personnages nous paraissent endurcis, insensibles à la peine des autres, et les intelligences inaccessibles à la possibilité et au désir d’un autre monde qui ne serait pas soumis à des règles aussi inhumaines.

 

Le cinéaste ne se résout pas cependant à cette prétendue ‘fatalité’ et  laisse à Daniel le soin d’accomplir un geste exemplaire, capable de rompre in fine la malédiction à laquelle la société néolibérale condamne la famille recomposée de « Gloria Mundi ». L’homme sans passé, du fait de sa longue incarcération, n’a pas vécu les mutations des modes de vie et le dépérissement des anciennes solidarités aujourd’hui mises à mal par la nouvelle donne économique et politique. L’amateur de poésie (il écrit des haïkus, une discipline acquise dans sa cellule), amoureux de la beauté et du silence, fait surgir en quelques secondes (soulignées par un ralenti) la figure du héros. Par son sacrifice, Daniel renoue avec l’humanité et redistribue les cartes pour l’ensemble des personnages en leur offrant la possibilité de s’inventer un autre avenir à la mesure d’une telle incarnation de la fraternité retrouvée.

 

Samra Bonvoisin

« Gloria Mundi », film de Robert Guédiguian-sortie le 27 novembre 2019

Sélection officielle, Mostra de Venise, Prix d’interprétation féminine à Ariane Ascaride

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 27 novembre 2019.

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