Le film (confiné) de la semaine : « La Maison des bois » de Maurice Pialat 

Comment représenter à l’écran la tragédie de la Grande Guerre en évitant la fresque historique spectaculaire ou l’évocation suggestive de la boucherie des tranchées ? En 1970, Maurice Pialat, récompensé l’année précédente par le Prix Jean Vigo pour « L’Enfance nue », accepte la commande d’un feuilleton pour la télévision centré sur les aventures de gamins recueillis dans un village, à l’arrière-front pendant la Guerre de 14-18. Avec sa complice Arlette Langmann, il retravaille en profondeur le script de René Wheeler. Il expérimente une méthode de tournage, devenu sa marque de fabrique, mêlant acteurs novices et comédiens professionnels, improvisation et surprises du tournage. Avec, déjà, une exigence : le refus des conventions dans le jeu, la mise en scène, la haine du chantage au pathos. Un miracle lumineux, tendre et tragique d’où surgit la vraie vie de trois petits citadins exilés à la campagne, havre de nature a priori éloigné du champ de bataille. Et « La Maison des bois » au plus de l’existence des petits et des grands, nous fait vivre les joies et les peines des hommes enracinés dans un pays ravagé par une guerre effroyable, laquelle installe parmi le peuple de France la douleur de l’absence. Un film à voir chez vous sur Arte.

 

Instants de vie au village, proximité de la mort

 

Dés le générique et le chant ‘Trois Beaux Oiseaux du paradis’, écrit et composé par Maurice Ravel en 1914 [des oiseaux aux couleurs du drapeau français], un soldat en tenu bleu clair découpe sa silhouette à l’horizon et traverse les champs pour rejoindre le village. C’est un poilu venu en permission : ancien instituteur remplacé par un autre plus âgé (Maurice Pialat en personne, visiblement à l’aise dans le rôle du maître), il pénètre en plein cours dans la salle de classe où les écoliers émus l’accueillent avec chaleur avant d’être autorisés à sortir plus tôt en raison de sa visite. Nous venons aussi, des les premières images, d’apprendre la mort  accidentelle (la carriole a versé dans le fossé) et prématurée de l’épouse du Marquis –elle n’avait que 32 ans-, nous donnant à voir le Marquis (Fernand Gravey) en veuf inconsolable et incarnation compassée d’une aristocratie finissante. Ainsi, comme les enfants, protagonistes du feuilleton, et les grands, tous habitants du village, savons-nous d’emblée ce qui hante l’histoire, hors-champ : la guerre et la mort.

 

Avec l’insouciance propre à leur âge, les gamins passent allègrement des pitreries en compagnie du bedeau, goûteur assidu de vin de messe, à l’enterrement religieux de la Marquise jusqu’au retour à travers la forêt, terrain de jeux idéal, pour atteindre la maison au fond des bois. Parmi eux, Hervé (Hervé Levy), jeune Parisien abandonné par sa mère, loin de son père soldat sur le front, est recueilli, avec Bébert et Michel, deux autres petits parigots, -visités par leur mère chaque dimanche-, par Maman Jeanne (Jacqueline Duffranne) et Papa Albert (Pierre Doris), le garde forestier, les deux étant parents de grands enfants, Marguerite, déjà fiancée et Marcel, en âge d’être mobilisé.

 

Devant nous, se déroulent les rituels familiaux et sociaux d’une communauté villageoise, que  nous percevons progressivement ébranlée dans ses fondements par une guerre, en apparence lointaine, de plus en plus envahissante. A ce quotidien fragilisée, le cinéaste arrache dans la durée –favorisée par le format en 7 épisodes- des éclats de rires (les gamins jouant à la guerre et tirant à la courte paille celui qui fera ‘le Boche’), des accès comiques (les mères parisiennes en tenues coquettes se chamaillant à la descente du train ou ergotant sur l’éducation des enfants), des élans d’affection (Marguerite devant la maison lavant à l’aide d’une bassine d’eau froide son frère Marcel nu et récalcitrant) et des manifestation de tendresse (Maman Jeanne donnant les tranches de pain et la double ration de confiture à ses petits pensionnaires).

 

Lumières champêtres, noirceurs guerrières

 

En compagnie de la famille Picard, de ses enfants, de ses petits protégés (et des visiteuses occasionnelles), nous profitons d’un joyeux canotage sur la rivière, d’une promenade agitée en carriole ou d’un déjeuner sur l’herbe dans une clairière ensoleillée. Des  moments de présent pur et de bonheur partagé en accord avec les paysages alentour en une harmonie des sensations et des plaisirs. Des tableaux frémissants de lumière où le cinéaste se rapproche du geste de  Jean Renoir dans « Une partie de campagne », forme qu’il prolongera et amplifiera dans plusieurs séquences de « Van Gogh » [1991].

 

Au plus près du quotidien des résidents de « La Maison des bois » et de son héros Hervé, gai comme un pinson (il en nourrit un petit pris dans un nid en haut d’un arbre) et triste (privé de l’amour de sa mère, souffrant de l’absence de son père soldat), nous percevons dans notre champ de vision des incursions de la guerre, demeurée hors-champ : bivouac de soldats en courte permission, blessés au visage barbouillé de sang et aux yeux hagards transportés au village par une ambulance des armées, chute dans un champ proche d’un avion ennemi et de son conducteur abattu, joie naïve de Marcel le fils chéri des Picard déclaré apte après la visite médicale de conscription…

 

Le nu de la vie à l’épreuve de la guerre

 

Le cinéaste n’abandonne jamais ‘ses’ enfants et met en lumière la vérité, innocente et cruelle, qui caractérise leur âge, suggère l’imaginaire qui les construit en ces temps de guerre. Mais c’est à Maman Jeanne (interprétée de façon bouleversante par Jacqueline Dufranne, à nouveau mère dans « Loulou » en 1980) qu’il confie le tribut le plus lourd : incarner la douleur de la perte d’un enfant. Lorsqu’un officiel s’approche pour annoncer la triste nouvelle de la disparition de Marcel, Maman Jeanne se tient sur le seuil de sa maison un temps immobile et muette, et sa bouche s’ouvre toute grande pour un cri à peine audible. Puis elle s’enfonce dans les bois  à en perdre haleine en appelant de toutes ses forces son mari Albert. Saisissant sur le vif l’acmé de la détresse maternelle engendrée par ce malheur, Pialat invente même, plus tard dans le récit, une figure inédite (très rare dans son cinéma) comme une voie d’accès à la vie intérieure de cette mère endeuillée. Maman Jeanne, seule, à proximité de la cage aux poules, par la seule force de sa pensée, en un déplacement du regard et un mouvement de caméra, fait apparaître Marcel debout  dans le jardin. Comme une présence familière, brève apparition du hors-champ dans le champ, actualisation fantastique d’une blessure toujours à vif.

 

« La Maison des bois », épicentre de la fiction, point d’ancrage et réservoir d’affection des enfants déplacés, perd ses pouvoirs d’attraction au fil des mutations profondes (et irréversibles) engendrées par la guerre et ses conséquences. Certains petits, comme Michel et Bébert, retrouvent leurs parents et la capitale à l’armistice. Hervé, obligé de rentrer par un père remarié et revenu du front, revoit Maman Jeanne pour un ultime adieu avant la fin de celle-ci dévastée par le chagrin.

 

Pialat ne nous laisse pas cependant désemparés face à ce tableau intimiste d’une France, peu explorée à l’écran, celle des campagnes françaises, traversées par le souffle destructeur de la Guerre de 14, celle de communautés soudées par des institutions et des convictions (école, église, armée, famille) fortement ébranlées par la violence du conflit et sa cruelle réalité bien éloignée de la propagande patriotique et de l’engagement fervent des premiers poilus.  « La Maison des bois », dans son refus ostentatoire de traiter frontalement la Grande Guerre, se situe ouvertement du côté de la vraie vie des gens ordinaires, de ceux qui continuent à vivre au jour le jour, dans les plis du temps,  à habiter ses pulsations intenses, ses embardées soudaines, ses ralentissements interminables, ses lents reflux. Ainsi la vision de ce feuilleton magnifique –unique expérience télévisuelle de Maurice Pialat- redonne vie à un monde englouti, celui de cette France du début du XXème siècle défigurée par un conflit majeur. Transcendant la noirceur du tableau, « La Maison des bois » cependant, à travers le lyrisme de la mise en scène et la tendresse prodiguée aux personnages, célèbre de façon lumineuse l’heure de la sensation vraie, le plaisir du présent pur et le goût du bonheur.

 

Samra Bonvoisin

« La Maison des bois », feuilleton de Maurice Pialat-www.arte.tv jusqu’au 13 mai 2020

 

Sur Arte

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 25 mars 2020.

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