Nicolas Pécheux : Des limites fondatrices en péril 

L’école que nous vivons et que nous fabriquons en ce moment a perdu son espace et son temps. C’est un fait et face à cela, plusieurs limites qui prenaient parfois l’eau semblent encore plus se diluer. La limite du groupe-classe avec le professeur en son sein semble quoi qu’il en soit s’étioler pour laisser place à des relations inter ou intra-individuelles. Comment redonner sa place au professeur ?

 

La première est celle incarnée par le professeur lui-même qui ne peut plus incarner ce que Blanchard-Laville nomme grâce à Winnicott un « holding didactique » (2018 : 97). Etant absent, le contenant qu’on incarne habituellement et parfois difficilement, par sa présence au même titre que l’espace-classe, s’efface. Ce cadre tout à la fois sécurisant, limitant et instituant se perd de fait dans le flou numérique. Les gestes ou les « microgestes professionnels » (Duvillard, 2016) qu’on essaie alors d’exercer en ce moment ne sont plus incarnés par aucun corps. On ne montre pas au tableau, on ne se déplace pas pour exercer un regard bienveillant d’approbation sur le travail de chacun, et pire, on n’élève même plus la voix pour se faire entendre ce qu’on veut expliquer. En manque de contenant, on semble créer pour l’école (et pas toujours avec elle) beaucoup de contenus. Les supports, les modalités fleurissent ou éclosent (certaines avaient déjà bien poussé), au risque que les élèves et les professeurs s’y perdent.

 

Face à cela, le « fantasme de totalité » (Pujade-Renaud, 1983 : 47) que voudrait créer les professeurs avec leurs classes vole en éclats. Ces derniers ont bien compris qu’ils ne pouvaient au mieux que créer une illusion toute virtuelle de la classe et au pire (j’en suis personnellement là) envoyer des messages individuels. Ainsi, la limite du groupe-classe avec le professeur en son sein semble quoi qu’il en soit s’étioler pour laisser place à des relations inter ou intra-individuelles. Littéralement, les élèves sont dispersés et en cela, ils le sont plus encore que lorsqu’ils sont inattentifs ou qu’ils bavardent. C’est en ce moment l’enjeu principal de la continuité pédagogique : créer « une présence-absence » (Fontaine, 2010 : 117) avec les élèves mais sans le groupe et sans la classe.

 

Troisième limite qui renvoie une fois de plus à la professionnalité et qui, en ce moment, tend à s’effacer : la différenciation à faire entre les savoirs et l’acte d’apprentissage. Un savoir est une connaissance et on sait tous que les élèves n’ont pas besoin de professeur pour en acquérir. L’acte d’apprentissage est autre. C’est un processus qui mène à l’acquisition de compétences. Autrement dit, les connaissances ont une part prépondérante dans l’apprentissage, mais pour prendre un exemple proche de moi, savoir en regardant la télévision que « maison » est un nom commun pour X ou X raison, ne suffit pas à faire mieux écrire, mieux lire, mieux dire et mieux réfléchir sur la langue. Un consensus didactique est aujourd’hui établi. Pour tout cela, il vaut mieux tout simplement écrire, lire, dire et réfléchir sur la langue. Ainsi, le lieu et la personne privilégiés pour confectionner une activité qui accompagne ce processus, c’est-à-dire pour le didactiser, on le sait encore mieux aujourd’hui, c’est en fait la classe et le professeur.

 

En mettant à jour trois limites fondatrices du métier qui tendent à s’effacer, je souhaite redonner sa place au professeur en tant que professionnel garant des apprentissages et d’une institution au sein d’une classe qui, ici et maintenant, n’existe pas. En somme, ce temps de crise est peut-être une occasion pour que chacun prenne conscience et réfléchisse à ce qui est l’essence du métier, à ses limites pour en vivifier l’exercice.

 

Nicolas Pécheux

Professeur de français au collège Beau Soleil à Chelles (77) et formateur PAF.

 

Ouvrages et articles cités : 

Blanchard-Laville, C. (2018). Théâtre du corps de l’enseignant dans la classe. Dans M. Cifali, S. Grossmann et T. Périlleux (Dir.). Présences du corps dans l’enseignement et la formation. Approches cliniques. 94-108. Paris, France : L’Harmattan

Fontaine,S. (2010), Théâtralité du métier : enseignant acteur, personnage ou metteur en scène. Osons, osez l’oralité ! Comment construire une culture littéraire par l’oralité 113-121, ressources, Nantes. Ouvrage consulté le 06/01/2019 https://docplayer.fr/57654122-Pourquoi-et-comment-construire-une-culture-litteraire-par-l-oralite.html

Pujade-Renaud, C. (1983). Le corps de l’enseignant dans la classe. Paris, France : L’Harmattan. 

 

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 31 mars 2020.

Commentaires

  • cartierjulien, le 31/03/2020 à 09:48
    L'image d’Épinal du professeur montrant au tableau et élevant la voix pour capter l'attention n'est rien d'autre qu'une description du cours transmissif. Si cette modalité d'enseignement n'a pas totalement disparue, voilà bien longtemps désormais qu'elle ne correspond plus à la majorité des pratiques pédagogiques. 

    Pour autant le groupe classe, constitué par les élèves et par des professeurs référents dont le professeur principal, n'a jamais été aussi précieux. La première chose qu'ont fait tous mes élèves à l'aube du confinement a été de se reporter sur les groupes classes pré-existants sur les réseaux sociaux, puis de demander à leurs professeurs principaux des instructions quant à l'organisation et au contenu du travail scolaire. Depuis 15 jours déjà toute la continuité pédagogique gravite et se structure autour de cette réalité éprouvée que constitue le groupe classe.

    Et il me semble particulièrement judicieux de le rappeler à l'heure où la réforme du lycée est en train de faire éclater la classe au profit de groupes de spécialités où les élèves ne se mélangent que trop ponctuellement pour former un véritable corps. 

    Cartier Julien, professeur de SVT au lycée Carnot de Cannes et formateur académique
    • nicolaspecheux, le 31/03/2020 à 11:04
      Vous avez raison. "Montrer au tableau" ou "Capter l'attention de l'élève" rien qu'en élevant la voix font partie de l'image d'Epinal du professeur simpliste et peu en accord avec la réalité des pratiques de classes d'aujourd'hui. Je n'ai d'ailleurs pas employé le mot de "captation" et il y avait quelque chose d'un peu ironique dans le dernier point sur la voix qui s'élève pour faire entendre ce qu'on veut expliquer.  
      Pour être plus précis, je parlais des microgestes professionnels d'un point de vue général (regard, déplacement dans la classe, choix des mots, voix, gestes) au sens de Duvillard qui quelle que soit la modalité qu'on emploie sont toujours utilisés par le professeur et qui en ce moment et en l'absence de corps ne peuvent plus s'exercer à fond. Ils peuvent insécuriser par le vide de contenant qu'ils créent. On peut compter sur les élèves et les professeurs pour pallier cela. Merci, cela me permet de remettre les références que j'ai oubliés d'inscrire dans les ouvrages cités :
      Duvillard, J. (2016). Ces gestes qui parlent. L’analyse de la pratique enseignante. Paris, France : ESF sciences humaines.

      En ce qui concerne la constitution d'un groupe et sa sauvegarde (groupe de pairs quels qu'ils soient : professeurs, élèves, etc. ), je suis là-encore d'accord avec vous. C'est en ce moment une priorité.

      Cela me permet aussi de m'excuser pour les quelques fautes d'orthographe : "voudraient" et pas "voudrait".


      Nicolas Pécheux, professeur de français au collège Beau Soleil de Chelles et formateur PAF

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