Le film (confiné) de la semaine : « Betty Boop for ever » de Claire Duguet 

Récemment en couverture du ‘New Yorker’ pour illustrer le scandale de l’affaire Weinstein, Betty Boop fête aujourd’hui ses 90 ans. A cette occasion, la réalisatrice Claire Duguet retrace avec profondeur et humour le destin hors du commun de la première star féminine du cinéma d’animation. De ses débuts fracassants, en 1930, en pin-up sexy et rebelle au désir masculin, à son devenir d’icône moderne, « Betty Boop for ever » associe  extraits de films et images d’archives, témoignages de spécialistes de l’animation et auteurs inspirés par la créature inventée par Max Fleischer. Des choix pertinents qui éclairent les correspondances entre la personnalité complexe de la chanteuse à la voix de bébé et au cœur imprenable et l’évolution de la condition des femmes dans la société américaine jusqu’aux mouvements de révolte d’aujourd‘hui contre le machisme toujours prégnant. Un film féministe épatant. Nous y voyons comment Blanche Neige en attendant le prince charmant est battue à plate couture par Betty Boop, travailleuse en solo, petit bout de femme libre au jeu de jambes irrésistible.

 

La 1ère femme star du cinéma d’animation

 

Les débuts de Betty Boop, à l’orée des années 30, ne passent pas inaperçus. Cheveux noirs coupés courts, boucles coquines, bouche sensuelle soulignée de rouge, robe noire moulante décolletée et courte découvrant deux jambes fuselées (dont la gauche agrémentée d’une jarretière), la petite pin-up mutine fredonne avec une voix de bébé ‘Poo dee doo’ sur un rythme de jazz. Pour la première fois sur grand écran, une héroïne d’animation (à forme humaine et non animale comme Félix le chat par exemple) s’exhibe en tenue provocante et résiste aux désirs masculins en s’affirmant comme une femme blanche chantant sur la musique des Noirs. Cette naissance remarquée, première invention de Max Fleischer (créateur émigré juif de Pologne avec toute sa famille, fondateur des studios du même nom), s’inscrit à la fois dans le contexte dominant du glamour hollywoodien, des codes sexistes et de l’émergence de la musique afro-américaine et d’autres formes d’expression des opprimés.

 

Comme le fait remarquer la styliste Chantal Thomas, Betty Boop avec sa coupe de cheveux à la garçonne, sa robe courte et son tempérament téméraire  et accrocheur a des allures de Louise Brooks, la star de « Loulou » [G.W. Pabst, 1929], la femme qui fait tomber les hommes sans succomber à leur amour.

 

Betty Boop n’a pas de corset et peut librement revêtir la tenue de l’aviateur pour piloter un avion à l’instar des pionniers de sexe masculin. Ainsi ce personnage paradoxal s’inscrit –il aussi dans la suite de la vague d’émancipation des femmes, tel le mouvement des comités de suffragettes, lesquelles ont obtenu le droit de vote aux Etats-Unis en 1920.

 

Betty Boop, femme de son temps, Max Fleischer, créateur inspiré

 

Notre pin-up rétive aux conventions n’a décidément pas froid aux yeux. Dans la course électorale à la présidence opposant Hoover à Roosevelt, elle prend position pour le camp progressiste et se voit en première femme présidente des Etats-Unis. Des rêves de grandeur qui n’empêchent pas son créateur Max Fleischer d’aller dans ses réalisations contre le vent dominant à Hollywood. A cette époque (celle de la grande dépression), les grands studios produisent surtout des films de vampires, des polars noirs et des mélodrames sirupeux. A contrario Fleischer met en scène son héroïne (en 1932) obligée de quitter son logement faute de revenus. Et ses films d’animation sont les seuls à aborder frontalement la crise et le crack boursier de 1929, une situation que sa famille a connue au moment de la faillite du père l’ayant obligée à déménager (de Manhattan à Brooklyn).

 

Un affranchissement des règles qui va coûter cher à sa créature. Conscients de l’engouement grandissant du cinéma auprès du public américain, les ligues de décence et autres courants catholiques ‘vertueux’ veulent contrecarrer l’influence néfaste de ce divertissement de masse. Finalisé en 1934 (revu et corrigé, en vigueur jusqu’en 1966), le code production (dit ‘le code Hays’) réglemente les sujets dont le traitement est interdit à l’écran, en particulier en matière de sexe (passion, adultère, séduction, relations sexuelles inter-raciales, obscénités verbales et physiques, nudité totale…). Résultat : Betty Boop perd ses ‘accroche-cœurs bouclés, porte une robe longue au col boutonné jusqu’au menton. Elle y gagne un nouveau compagnon, un vieux professeur (et son chien). Une démonstration à rebours du caractère subversif de cette garçonne audacieuse, sexy et émancipée et de la modernité de ses aventures auxquelles Max Fleischer met fin en 1939 quelque temps avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

 

Métamorphoses de Betty Boop, icône moderne

 

Après la guerre, des diffusion à la télévision entretiennent la notoriété mondiale de Betty Boop (le maître japonais du manga en est un fan !) et perpétuent un mythe déjà installé que de nombreuses communautés opprimées s’approprient et revisitent. Quelques tentatives de ‘remakes’ dans les années 1980 mettent en scène une Betty Boop partant à la recherche de son père et finissant par épouser un riche producteur. Des essais peu concluants tant ils s’éloignent des représentations de la Betty d’origine : une héroïne habituée à se débrouiller seule sans le secours des hommes, refusant leur désir envahissant et leurs avances au point de gifler un gros harceleur la serrant de trop près.

 

Inspiratrice de stylistes et de dessinateurs, icône de la mode et de la publicité, Betty Boop continue à tenir une place originale dans l’imaginaire collectif même si son apparition à l’écran reste rare et…remarquée comme dans « Qui veut la peau de Roger Rabbit ? » [Robert Zemeckis, 1988]. Au-delà des comparaisons que suscite l’apparition au cinéma, chacune à son époque, de stars iconiques  comme Marylin Monroe ou Brigitte Bardot, à la fois symboles sexuels et figures marquantes d’une insoumission aux conventions cinématographiques et aux règles sociales, codifiant les rapports entre les sexes, Betty Boop n’a perdu ni son pouvoir ni son aura.

 

Au moment de l’exposition au grand jour des accusations de viols et d’agressions sexuelles à l’encontre du producteur américain Weinstein, le célèbre magazine, ‘The New Yorker’, choisit de mettre Betty Boop en couverture. On nous la montre alors dégoûtée et perplexe, comme si elle nous invitait à poursuivre encore l’interminable lutte pour l’émancipation des femmes, elle que nous voyons à l’écran, près d’un siècle auparavant, se battre avec ardeur et malice contre  le machisme pour préserver son corps et sauvegarder sa liberté.

 

Samra Bonvoisin

« Betty Boop for ever », film de Claire Duguet-sur arte.tv jusqu’au 25 mai 2020

 

 

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 01 avril 2020.

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