Le film de la semaine : « Petit Pays » d’Eric Barbier 

Comment transposer à l’écran l’enfance saccagée d’un petit garçon joueur et bagarreur vivant au Burundi dans les années 90 au moment où la guerre civile embrase son pays tandis que commence le génocide au Rwanda voisin ? Le cinéaste Eric Barbier sait les pièges que lui tend le traitement d’une des grandes tragédies de la fin du XXème siècle, surexposée à coups de reportages à chaud, d’images innommables de corps massacrés et de récits sensationnalistes..., avant que ne reviennent l’exigence de vérité, le besoin de justice, la nécessité de penser l’événement et de le transcender par la création artistique. Tournant le dos à la reconstitution historique au réalisme crue autant qu’à la tragédie monstrueusement ampoulée, le réalisateur adapte, en symbiose avec le jeune écrivain, « Petit Pays », le premier roman (Prix Goncourt 2016 des lycéens, best-seller dans une dizaine de pays) de l’auteur compositeur-interprète Gaël Faye. Résultat : une œuvre au cœur de l’intimité du jeune héros, et spectateur incrédule du chaos grandissant, une fiction vibrante, mettant au jour l’innocence perdue d’un gamin doué pour le bonheur, la déchirure d’un couple mixte et la destruction de familles unies Toute une part de notre humanité broyée par l’entreprise génocidaire.

 

Gaby au Burundi, le temps des jeux et de l’insouciance

 

Au début des années 90, dans un quartier résidentiel de la capitale, non loin de la maison où il habite avec sa mère Yvonne (Isabelle Kabano) réfugiée rwandaise tutsi, son père Michel (Jean-Paul Rouve) entrepreneur français et sa petite sœur Ana (Delya de Medina), Gabriel (Djibril Vancoppenolle), un garçon de 10 ans, s’en donne à cœur joie avec sa bande copains entre dégustation de mangues, courses-poursuites au milieu des bougainvilliers et rites secrets autour de la carcasse d’une vieille voiture abandonné. Gaby partage alors, dans cette région des Grands Lacs d’Afrique, dans un cadre et des paysages magnifiques, les plaisirs et les transgressions d’une bande d’enfants du Burundi et la question de sa supposée appartenance ethnique ou de sa couleur de peau (il est métis) ne l’effleure pas. D’ailleurs ses camarades de jeu ne s’en soucient pas d’avantage.

 

A la maison, il voit sans le comprendre que son père et sa mère ne s’aiment plus comme au début jusqu’au jour où Yvonne envisage de quitter le domicile. A l’extérieur, un jour, des coups de feu éclatent et des types armés semblent faire la loi en ville. Gaby et sa petite sœur rentrent dare-dare à la maison où Papa ouvre ses grands bras rassurants et commente leur court récit essoufflé par ces quelques mots : ‘oui, je sais’. Mais que sait Michel en réalité dans la confusion qui s’installe et la violence venue du dehors dont il doit protéger ses enfants ?

 

Guerre civile ici, génocide tout proche :  le déchainement de la violence à hauteur d’enfant

 

Au Burundi, le petit pays de Gaby, l’assassinat du président [Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993] déclenche une guerre civile [qui couvait depuis longtemps]. Guerre dont Gaby subit les contrecoups sans en connaître les racines. Ce qu’il constate, dans la solitude et la souffrance, c’est les tensions au sein de sa bande copains. Brusquement l’agressivité est de mise, la violence physique envisageable. Brusquement il est tenu de choisir son camp : est-il tutsi ou français ?

 

Dans un moment de joie partagée en secret avec Ana, il remarque Maman est revenue et qu’elle a dormi avec Papa. En voilà une bonne nouvelle apte à dissiper les humeurs sombres et la peur du danger. De fait, les enfants ne peuvent imaginer ce que leurs propres parents ont du mal à concevoir, l’événement impensable qui est en train de se mettre en branle de l’autre côté de la frontière, un événement inouï, résultat d’un processus beaucoup plus ancien de guerres de positions et d’antagonismes sociaux se traduisant par des tensions récurrentes entre Tutsis et Hutus [conséquences indirectes, selon Gaël Faye, d’étiquetages ethniques et de hiérarchisations racialisées utilisées par les colonisateurs pour asseoir leur domination)].

 

L’assassinat des présidents hutus rwandais et burundais [le 6 avril 1994, l’avion avec à son bord Juvenal Hebyariman et Cyprien Ntaryamina, est abattu peu avant son atterrissage à Kigali] donne le signal d’un massacre de masse, planifié, des Tutsi [après l’élimination immédiate des Hutus modérés], un massacre systématique qui dure cent jours et fait près de 1 million de morts. Une machine insensée que la fiction cinématographique (à l’instar du roman de Gaël Faye) ne montre pas directement. Par volonté de laisser l’horreur hors-champ. Par fidélité surtout à la perception (parcellaire et inquiète) qu’en a un petit garçon curieux de tout, soucieux de comprendre même ce qui dépasse l’entendement.

 

Mise en scène des blessures intimes d’un désastre collectif

 

Si Gaby ne déchiffre pas l’effroyable réalité, il voit les peines des adultes : le détachement ironique, la lucidité retenue d’un père qui manifeste toujours un amour indéfectible pour ses enfants et une tendresse secrète pour sa femme.

 

Gaby perçoit la souffrance indicible de sa mère sans nouvelle d’une partie de sa famille restée au Rwanda. Il subit plein de chagrin rentré  les disputes d’un couple de parents aimants qui se brise sous ses yeux. Et cette vieille femme qui raconte comment elle a découvert les cadavres des cousins,  et cette tristesse sans fin qui déchire.

 

Compte tenu de la situation politique au Burundi et de l’autoritarisme du président alors en place [trois mandats pour Pierre Nkurunziza, mort le 8 juin dernier],  le film s’est entièrement tourné au Rwanda avec une majorité d’acteurs et de techniciens rwandais. Outre la prestation épatante de Djibril Vancoppenolle dans le rôle de Gaby,  soulignons la palette des émotions que traduit le jeu frémissant d’Isabelle Kabano dans le rôle d’Yvonne et l’interprétation nuancée, tout en retenue, sans esbroufe du grand Jean-Paul Rouve dans le rôle du père.

 

« Petit Pays » d’Eric Barbier réussit un pari risqué. Le film parvient, par ricochets et contrecoups, jeux entre le champ et le hors-champ, par le focus sur un ‘huis-clos familial’, à rendre perceptible les souffrances intérieures, infimes, souterraines, d’ êtres humains pris dans l’engrenage d’une guerre civile et d’un génocide. Des personnages de chair et de sang (à l’opposé des images médiatiques malsaines de populations ‘africaines’ souffrantes et lointaines, diffusées en Occident) des personnalités douloureuses, parfois détruites pour toujours ou témoins impuissants comme Gaby joyeux puis rempli de chagrin.

 

Gaël Faye, à travers son premier roman, a été capable de transformer l’expérience de l’horreur  vécue par Gaby, son prolongement romanesque, en acte de résistance à l’oubli : ainsi est-il fier d’avoir comblé un manque, en redonnant des ‘archives’ à cette guerre civile au Burundi qui n’en garde pas trace. En transcendant la perte et le deuil dans l’écriture, il permet au cinéaste Eric Barbier de trouver la forme cinématographique de « Petit Pays », apte à suggérer la ‘hauteur de vue’ d’un enfant du Burundi qui choisira plus tard, pour dompter les démons du passé, la beauté de l’art, la vie même.

 

Samra Bonvoisin

« Petit Pays », film d’Eric Barbier-sortie en salle le 26 août 2020

 

 

Par fjarraud , le mercredi 26 août 2020.

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