Le film confiné de la semaine : Thérèse Desqueyroux de Claude Miller 

Comment une jeune femme, éprise de liberté et prisonnière des carcans familiaux et des principes moraux de la grande bourgeoisie terrienne dans les années 20 en France, peut-elle échapper à un destin tout tracé ? Convaincu (ainsi que sa coscénariste Natalie Carter) de la modernité du questionnement, Claude Miller transpose librement à l’écran le roman de François Mauriac, paru en 1927, une oeuvre inspirée d’un fait divers et qui fit scandale à l’époque. A rebours de l’adaptation cinématographique de Georges Franju, datant de 1962 et fidèle à la construction littéraire en flash-back, Claude Miller choisit la chronologie du cheminement intérieur de l’héroïne, des rêveries adolescentes au mariage de raison jusqu’à la tentative aberrante d’empoisonnement de l’époux. Continuellement aux côtés de Thérèse, de ses secrets intimes à ses accès de rébellion, de la tentation criminelle au désir confus d’émancipation, le cinéaste donne à sa ‘Thérèse Desqueyroux’  une humanité troublante, sensible et mystérieuse.

 

Paysages landais, territoires lumineux des rêves d’enfance

 

La tragédie, servie par les jeux d’ombre et de lumière du huis clos familial et l’ouverture spatiale à l’immensité des forêts de pins, dessine le trajet tourmenté d’une rebelle contrariée, criminelle et absente à elle-même. Et qui, délivrée de la tutelle maritale, prend sa vie en mains. Comme si Claude Miller faisait de sa Thérèse Desqueyroux, femme rétive aux principes immuables d’une caste fermée dans l’entre deux guerres d’un pays inconscient des périls à venir, une vaillante héroïne de notre temps, en quête d’émancipation.

 

 Immensité à perte de vue d’une plantation de pins dont la caméra se rapproche jusqu’à cadrer en gros plan l’écorce d’un arbre, ses strates de couleur brune, sa rugosité et la force étrange qui s’en dégage. Un oiseau blanc vole dans le ciel clair et des rires fusent bientôt. Un gamine brune au front volontaire vient de quitter une vaste demeure et franchit la grande grille. Une amie blonde et joyeuse de son âge la rejoint : elles traversent la campagne alentour. Toutes deux à bicyclette, complices, pleines d’entrain. Puis, allongées dans une barque immobile au bord de l’eau, l’une lit, l’autre se plaint de la chaleur, les deux unies par l’insouciance des premiers temps de la vie et la force d’une amitié qui leur semble indestructible, sous l’œil bienveillant de tante Clara (Isabelle Sadoya), célibataire à la maison ouverte et accueillante, du moins le voyons-nous, aux élans enfantins.

 

Nous assistons en fait, sans en mesurer le prix, aux instants de bonheur de deux filles, Thérèse et Anne, issues de deux grandes familles de propriétaires terriens de la campagne bordelaise. Des familles riches, servies par de nombreux domestiques, habitant de somptueuses maisons dotées de grands parcs,  et qui s’apprêtent à marier leurs enfants pour mieux faire fructifier leur patrimoine. Thérèse (Audrey Tautou),  orpheline de mère et fille de Larroque (Francis Perrin), doit épouser Bernard Desqueyroux (Gilles Lellouche), une union prévue de longue date et qui fera de son amie Anne (Anaïs Demoustier), sa future belle-sœur. Cette dernière est d’ailleurs également promise à un autre jeune fils de notables de la région.

 

D’emblée, un contraste nous saisit : Thérèse, adolescente ‘sauvage’, fan de lectures et de chuchotements entre filles en pleine nature, paraît accepter le mariage avec un homme robuste et volontaire, obsédé par ses terres et  amateur de chasse à la palombe. Dans le désordre tumultueux de ses affects, Thérèse nous livre parfois des pensées étranges. Ainsi formule-t-elle l’hypothèse que la ‘paix’ lui soit apportée par  ce mariage de convenance, célébrée en grande pompe à l’église lors d’une cérémonie guindée suivie d’un repas festif dans un vaste jardin où la mariée vêtue de satin blanc découvre son mari esquissant quelques pas de danse avec une jeune fille…un écart sans conséquence apparente.

 

Des tempêtes intérieures au passage à l’acte

 

Le voyage de noces (et sa nuit atroce où la jeune épouse subit les assauts bruyants d’un époux tout entièrement tourné vers sa propre jouissance sans égard pour une partenaire figée, les yeux grands ouverts) est surtout l’occasion d’un traumatisme causé par la réception de lettres d’Anne. Cette dernière lui annonce être tombée follement amoureuse de Jean Azevedo (Stanislas Weber). Nous savons (et Thérèse le pressent-elle, même si domine la jalousie dans sa réaction première ?), ce garçon d’origine portugaise, beau, riche, cultivé, aventureux, n’est pas un bon parti aux yeux des grandes familles catholiques et antisémites dont celle de Bernard. Notre homme a d’ailleurs déjà au fil d’une conversation antérieure noté : il est israélite’). De fil en aiguille, murée dans son silence et sa solitude, de retour au domicile conjugal, Thérèse se laisse prendre dans un engrenage terrible : trahir Anne en intercédant, à la demande de la famille, auprès de Jean pour qu’il écrive une lettre de rupture à Anne afin qu’elle renonce à l’idée insensée d’un mariage avec ce dernier.

 

A ce titre, la rencontre entre Jean et Thérèse, dans un pavillon de chasse, à l’abri des regards indiscrets, prend la forme d’un éblouissement. Musique lyrique, lumière claire, bateau aux voiles rouges ancré à proximité et charisme d’un jeune homme aux propos francs et intelligents attirent Thérèse comme la représentation incarnée d’un rêve enfoui. Enceinte et fragilisée par cette attente d’un enfant dont elle ne veut pas, elle s’en tient à sa mission, et apprend dans la foulée d’un échange authentique que Jean tout en respectant la jeunesse et l’innocence d’Anne n’a jamais eu l’intention de l’épouser et qu’il part  à Paris.

 

En une chute interminable vers l’abîme, Thérèse tente en voix off (elle écrit en effet régulièrement des lettres qu’elle brule sans les envoyer à quiconque) de mettre de l’ordre dans les émotions et les souffrances qui la traversent face à la dureté d’un quotidien qui l’étouffe, dans une famille qui lui reste étrangère.

 

Anne, révoltée par la réception de la lettre de Jean, crie à la trahison, est traînée par Bernard dans une chambre, où il est question de mâter sa rébellion et de la réduire jusqu’au mariage programmé avec un garçon digne et fortuné. Thérèse vit sa grossesse couvée par la belle famille comme un ‘vase sacré’, une belle famille totalement hermétique aux aspirations d’une femme réduite au ‘fruit de [ses] entrailles’. Après l’accouchement, la petite Marie, prise en charge par une domestique, est presque ‘volée’ à une mère qui a bien du mal à aimer l’enfant conçue avec un homme qu’elle n’aime pas.

 

C’est à l’occasion d’une faiblesse de Bernard que Thérèse nous (se) surprend encore davantage comme si elle se livrait ‘en aveugle au destin qui l’entraîne’. Atteint d’anémie selon le médecin, Bernard se voit prescrire un traitement à l’arsenic. Et, sous nos yeux, dans le silence d’une conjugalité sans désir et la pénombre d’une demeure sinistre, nous devinons que Thérèse empoisonne subrepticement son mari. Sans qu’aucun indice ne vienne introduire un semblant de rationalité dans le passage à l’acte, si ce n’est l’incommensurable lassitude qu’ a Thérèse de Bernard et d’elle-même.

 

Du ‘non-lieu’ à l’esquisse de liberté, la mise en scène d’un mystère

 

Beaucoup de spectateurs –et de lecteurs du roman- connaissent la suite et ses retournements successifs : la plainte pour faux en écriture après falsification des ordonnances, la version élaborée en commun par les époux pour éviter le scandale, le non-lieu prononcé par le tribunal, les décisions prises par la famille de Bernard pour sauver leur réputation (séquestration et mise à l’écart de Thérèse, éloignée de tous, séparée de sa fille, exhibée aux yeux du monde à de rares occasions…). Des épisodes, présents dans l’œuvre de Mauriac, respectés dans leur enchaînement ici par Claude Miller. Des événements qui se précipitent jusqu’au vertige tandis que lentement Thérèse sombre dans la neurasthénie et l’apathie, le regard vide, parfois tourné vers la forêt de pins et la fenêtre ouverte qui laisse entrer le vent. Pâle, amaigrie, sans autre appétit que pour les verres de vin et les bouffées de cigarette.

 

Pourtant, au-delà du spectacle terrible d’une absence manifeste, quelque chose résiste à d’infimes tressaillements du visage de Thérèse, à travers l’interprétation extraordinaire qu’en donne la comédienne Audrey Tautou. Un être profond aux désirs inassouvis qui ne veut pas se rendre et refuse la ‘pauvreté’ d’une vie prisonnière de principes figés, vides de sens et sources de souffrances. Tandis que les partis-pris de mise en scène de Claude Miller prennent en charge l’imaginaire poétique et les rêves secrets de son héroïne à travers les clairs-obscurs intérieurs et les appels d’air des forêts profondes. La fine direction d’acteurs du cinéaste, et la qualité de leur jeu, permettent de mettre au jour l’irréductible incompatibilité de deux personnalités, artificiellement réunies par un mariage arrangé.

 

 Le comédien Gilles Lellouche laisse subtilement affleurer l’amour qu’il porte à cette femme inconnue, le désir qu’il aurait eu de la rendre heureuse si les intérêts fonciers et les contraintes sociales ne primaient pas sur tout. La dernière séquence de cette tragédie, très troublante, nous le montre presque tremblant de donner liberté et indépendance à celle qui porte toujours son nom. Une décision difficile à prendre dans son milieu conservateur régi par l’intérêt de classe et le patriarcat et qui le renvoie encore à l’énigme vivante qu’incarne Thérèse, criminelle malgré elle, tour à tour dépossédée d’elle-même et préfiguration étrange, singulière, d’autres résistantes à l’oppression sous toutes ses formes.

 

Samra Bonvoisin

 

« Thérèse Desqueyroux », film de Claude Miller

Visible jusqu’au 10 novembre 2020 sur arte.tv. Festival de Cannes, Hors Compétition, 2012

 

 

Par fjarraud , le mercredi 04 novembre 2020.

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