Le film (confiné) de la semaine : « Une valse dans les allées » de Thomas Stuber 

Quelle place pour l’amour, la tendresse et l’affection entre les employés d’un hypermarché ? Comment nouer des relations humaines authentiques dans un immense espace de travail dédié au stockage  des marchandises ? En adaptant une nouvelle de  Clemens Meyer, écrivaine et coscénariste, le cinéaste allemand Thomas Stuber suit Christian, jeune homme timide au regard intense et nouveau salarié de l’entreprise, de sa période d’essai à son embauche sous contrat. A travers l’expérience du manutentionnaire silencieux, nous découvrons l’étendue du hangar, ses multiples rayonnages et la circulation de ses chariots élévateurs destinés au transport des palettes. La vie quotidienne des salariés et des chefs de rayon paraît quadrillée par des rouages immuables, aptes à mécaniser les corps et broyer les cœurs. Et pourtant, notre héros taiseux (et tatoué) apprend le métier, tombe amoureux de la sensible Marion, se lie d’amitié avec Bruno, son aîné et son mentor, et apprécie la compagnie de collègues, inconnus il y a peu. Des existences cabossées, de lourds passés et des solitudes glacées, d’où surgissent progressivement des élans de solidarité, des preuves d’amour   empreintes de délicatesse. A des instants incongrus ou cocasses, soutenus par une bande son et des choix musicaux d’une grande richesse, l’humour et la poésie affleurent. En douceur, nous passons de l’amertume désespérée à la fraternité retrouvée. Il suffit alors de danser « Une valse dans les allées »  pour accéder à des territoires imaginaires d’une grâce infinie.

 

Entre parking et autoroute, voyage en terre inconnue

 

Un ciel gris clair strié de quelques trainées nuageuses envahit tout notre champ de vision. Puis nous entrons dans un immense hangar filmé en plans larges et fixes, traversés par d’imposants élévateurs maniés avec dextérité par d’habiles conducteurs. Des travées rectilignes et un ballet de transports de palettes mis en valeur par la fluidité des travellings latéraux, au son du ‘Beau Danube bleu’, comme un hommage majestueux au travail des salariés de l’ombre d’un hypermarché en pleine activité de nuit. Une composition grandiose aux antipodes de l’arrivée silencieuse du ‘nouveau’, à l’essai au rayon ‘boisson’. Présenté à Bruno (Peter Kurt), son chef de rayon, qui commence par pester contre une aide inutile (cachant selon lui le dessein d’une direction encline à se débarrasser d’un vieux salarié incapable de se débrouiller tout seul), le jeune taiseux finit par donner son prénom, Christian (Franz Rogowski), à l’aîné qui va le former.  Visite du vestiaire, choix de la taille de la blouse, pose du badge d’identité et présentation du secteur d’activité. Christian, toujours mutique, ne répond pas aux questions discrètement posées par le collègue sur son ancien travail ou l’importance de l’encre présente sur la peau de ses avant-bras (des tatouages qu’il lui recommande de dissimuler). Mine de rien, Christian, le regard en éveil, observe ce nouvel environnement et s’essaie maladroitement à manier un élévateur au grand dam de Bruno qui multiplie conseils et leçons de conduite jusqu’à ce que son élève maîtrise parfaitement les machines géantes (les ‘gerbeurs’), une performance indispensable à une éventuelle intégration à l’entreprise.

 

Chemin faisant, le novice fait la connaissance d’autres collègues masculins, jeunes salariés et vieux de la vieille (lesquels, à l’instar de Bruno, sont des anciens de la RDA, survivants ‘sacrifiés’ de la réunification allemande). Parmi eux, un drôle de superviseur farceur avec qui Bruno, à ses heures perdues, joue régulièrement aux échecs. Il y a surtout, au rayon ‘confiserie’, la blonde Marion (Sandra Hüller), tantôt rieuse, tantôt songeuse. Et Christian tombe sous le charme, sort de son silence pour offrir à boire, échanger quelques mots devant la machine à café avec une jeune femme dont la caméra capte en gros plans le beau visage à la peau diaphane et la malice dans les yeux. Et enregistre le trouble partagé. Le jeune homme entend (et nous avec lui) le bruit des vagues envahissant ses oreilles. Elle remarque les dessins à l’encre noire sur la peau des avant-bras (‘C’est génial’). Elle demande au ‘morveux’ s’il a peur d’elle. Et lui de répondre : ‘Non pas du tout. Je m’appelle Christian’.

 

Valse mécanique, chorégraphie affective

 

Derrière les rituels quotidiens du travail parcellisé et les rites d’intégration à la vie d’une entreprise étrangère aux aspirations profondes de ses salariés, nous  nous rapprochons peu à peu d’une intimité que chacun s’efforce de préserver de l’intrusion de la direction mais aussi du souci (empathique) des collègues. Ainsi sera-t-il trop tard (pour l’aimer, le sauver) lorsque Christian découvrira l’infinie détresse de Bruno, sa souffrance solitaire, sa nostalgie irréversible du temps (révolu) des anciennes solidarités forgées par l’expérience d’un métier exercé avec passion (l’entreprise de transporteurs routiers de Bruno a sombré en même temps que la chute du mur de Berlin).

 

Les traumatismes d’existences pleines de blessures et de bosses se manifestent parfois au détour d’une confidence murmurée, comme l’avertissement (lancé à Christian) d’une amie de Marion, une aînée du rayon ‘confiserie’, alertant sur la fragilité de la jeune femme à qui ‘il ne faut surtout pas faire mal’ . Comme le suggère aussi cette ultime soirée dans la pénombre entre Bruno et Christian, assis à boire des bières dans la maison vide du vieil homme (‘ma femme est déjà couchée, elle se lève très tôt), les silhouettes silencieuses seulement éclairées périodiquement par les phares des véhicules passant sur la route.

 

Les héros du film de Thomas Stuber sont des êtres vulnérables qui tentent de tenir le malheur à distance, sans y parvenir toujours. Aussi ferons-nous silence sur la façon (dangereuse et pleine de douceur attentionnée) dont Christian découvre les raisons du ‘congé maladie’ prolongé de Marion, prisonnière d’un mari violent. Christian lui-même craint à tout moment que ne lui saute à la figure son passé de jeune délinquant (et les deux ans de prison sans inscription au casier en raison de son âge), à l’instar de ses anciens potes bruyants et avinés croisés dans l’hyper marché en train de faire rouler un caddy plein de bouteilles d’alcool.

 

Dans un environnement inhumain, transcendé par le regard du réalisateur conférant au lieu de travail l’élégance des lignes et la poésie chorégraphique des chariots élévateurs, des hommes à la peine tissent malgré tout des liens d’amitié, de solidarité et de fraternité.

 

Loin du constat social réaliste et documenté, « Une valse dans les allées » » met en scène avec une tendre délicatesse, teintée d’un humour décalé, l’attirance émouvante et libératrice entre Christian et Marion, amoureux entravés, délivrés de l’interdit par l’inventivité née de leur rencontre. Des amoureux, réunis dans un congélateur, capables de rapprocher leurs nez pour s’embrasser à la manière des esquimaux. Des amoureux assez imaginatifs pour percevoir, à travers le son produit par la descente des pistons d’un chariot élévateur, le bruit grisant des vagues, comme si la mer  déferlante emportait leur frêle embarcation aux confins du monde.

 

Samra Bonvoisin

« Une valse dans les allées », film de Thomas Stuber-Prix du jury oecuménique, Festival Berlin 2018-Visible jusqu’au 10 février 2021 sur arte.tv

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 02 décembre 2020.

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