Bruno Devauchelle : Faut-il contraindre les familles dans leurs usages des écrans ? 

Imposer, réglementer, contraindre ou éduquer ? Voilà une question qui se pose en filigrane du propos du ministre de l'Éducation à propos des écrans plats. Cette remarque fait écho à plusieurs propositions déjà anciennes pour sanctionner les familles dont certains considèrent que l'éducation est défaillante (bons d'achat, allocations familiales régulées etc.). L'ampleur prise par les critiques à propos des écrans pourtant récurrentes depuis de très nombreuses années (déjà pour la télévision et avant même pour le cinéma) doit interroger sur la manière dont on peut aborder ce questionnement appelé parfois avec un humour à la Zazie de Raymond Queneau "les z'écrans". La dimension quasi idéologique de la question des "z'écrans" est telle qu'il est devenu très difficile d'y voir clair. On peut cependant essayer de prendre de la distance et surtout de changer de prisme, et en particulier celui de l'éducation familiale et les multiples questions que cela soulève.

 

Eduquer aux écrans ?

 

 Dans tous les foyers les écrans ont pris de plus en plus d'importance au quotidien. L'arrivée du smartphone, d'abord expérimentale et marginale, est couronnée, en 2007 par la mise sur le marché des Iphone. Depuis ils se sont généralisés et 97% des Français les utilisent quotidiennement et 77% en sont équipés (source Credoc-Arcep juin 2021). Ces taux impressionnants sont confirmés aussi chez les jeunes à partir de 12 ans. Quant aux plus jeunes, les enseignants des écoles primaires voient de plus en plus de jeunes équipés personnellement dès le CM1 (cycle 3). Toutefois on peut noter que dans des enquêtes déclaratives, les parents déclarent limiter les usages de ces appareils aux fonctions de sécurité (téléphonie en cas d'urgence) et non pas aux autres utilisations, en particulier connectées à Internet. Les foyers les plus modestes sont autant, voire davantage, équipés en écrans et surtout sont davantage utilisateurs quotidiens de la télévision (quels que soient les écrans). Ce constat, que les travailleurs sociaux font régulièrement lors de leurs visites à domicile, amène à des conclusions parfois hâtives voire à des analyses très discutables. La possession des technologies n'est pas réservée à ceux qui en ont les moyens, car c'est aussi un marqueur social. En effet, difficile de généraliser des usages s'ils ne sont pas contextualisés. Conditions de vie, de travail, revenus, logement, transport, etc. sont des éléments qu'on ne peut laisser de côté (combien coûte l'entrée dans un concert, un stade... par rapport au coût d'utilisation des z'écrans). En effet, cela influe fortement sur la possibilité pour les adultes d'accompagner au quotidien les enfants et aussi de leur proposer des activités autres que celles devant des écrans (jeux video, séries télévisées...). Or accompagner est souvent considéré comme synonyme d'éduquer, mais cela ne suffit pas, la qualité de l'accompagnement éducatif doit être prise en compte.

 

Une tendance déjà ancienne (Pavlov, Lorenz) tente de comprendre les comportements (humains et animaux) et de les modifier. À cette adresse on peut lire cette citation : "Le comportement humain est programmable. Il suffit de connaître le code. " (T. Dalton Combs PhD et Ramsay A. Brown,  Digital Behavioral Design, boundless mind, 2018). Ce propos est d'autant plus inquiétant qu'il est exprimé par des neuroscientifiques et designers. En effet, cette vision de l'humain est d'abord une vision mécaniste du fonctionnement humain. Si au début de 20è siècle cette idée existait déjà (Scientisme), son retour en grâce sur la scène publique interroge : nos dirigeants ne seraient-ils pas tentés par ces approches comme le sont certaines entreprises, qui, avec ou sans scrupules, tentent d'améliorer leurs résultats "coûte que coûte". Si nous reprenons l'expression du ministre et la manière dont il s'entoure de personnes (scientifiques ou non) bercées par ces approches, on comprend mieux l'origine profonde de sa conception du pilotage aussi bien humain qu'institutionnel.

 

Eduquer subtilement

 

Si l'on considère que la prévention est un acte d'éducation, on peut comprendre pourquoi certains décideurs, ayant le sentiment que ça ne marche pas, préfèrent l'intervention contraignante (la répression parfois). L'enseignant dans sa classe peut aussi parfois aller dans ce sens. Un ou plusieurs élèves "récalcitrants" à leurs proposition éducatives peuvent les tenter de contraindre, de punir. Il y a de nombreuses années, les heures de colle (les retenues) ou les coups étaient considérés comme "normaux". Les systèmes de sanctions sont à interroger aussi bien sur leur intention que sur leur mise en oeuvre. Depuis la loi a interdit les coups (même dans les familles), mais pas les sanctions. Aussi le décideur peut-il être tenté par l'utilisation de ces leviers, surtout si sa conception de l'humain repose sur cette vision mécaniste.

 

Alors, comment éduquer ? Si l'on revient à Condorcet, on s'aperçoit qu'il engageait une lutte contre la "barbarie de l'ignorance" tout au long de la vie. Certes, son approche a posé les fondements de l'école traditionnelle, mais elle aussi posé un cadre plus général sur le rapport entre l'éducation et la citoyenneté. Donc éduquer s'applique aussi bien aux adultes qu'aux enfants. Mais l'éducation des adultes est très subtile et influencée par les parcours vécus depuis la naissance. Aussi c'est une éducation par imprégnation, par expérience, qui marque particulièrement le monde adulte. Les publicitaires et autres marketeurs ont bien compris cela, eux qui utilisent les mécanismes d'influence pour parvenir à leurs fins (nudges). Le monde de l'économie libérale et du développement permanent (économique, social et technique) qui triomphe depuis de nombreuses années porte ces méthodes d'influence, mais si elles ne fonctionnent pas complètement, alors il est tenté de recourir à la contrainte. Mais il y a un paradoxe : pourquoi inciter à acquérir des écrans plus grands, plus précis, des abonnements à des chaînes payantes et en même temps reprocher de les acquérir ? Parce que des personnes (du haut de leur position sociale) considèrent que certains adultes ne sont pas "éduquables" et qu'en conséquence, il faut les contraindre.

 

Peut-être faut-il aussi contrôler les offres plutôt que de contraindre les utilisateurs. Déjouer les pièges de l'information est un vaste problème qui ne se limite pas aux fakes news et autres apprentissages des médias. Il y a un contexte plus général qui oblige chacun de nous à s'interroger sur son rapport à la "consommation" et les conséquences de ces consommations (au sens large incluant l'usage). Les enseignants sont aussi au premier rang, eux qui forment de futurs adultes. Alors que l'idée d'autonomie (on relira la thèse d'Éloïse Durler ou encore ce bref article  ) est fortement mise en avant lors de cette crise sanitaire, on a oublié qu'elle ne se décrète pas. Nous sommes tous "influencés" par les habitus et les contextes. Après avoir tenté de les expliciter, il faut alors les expliquer. Non pas en disant ce qui est bien ou mal. Non pas en imposant une lecture de ces comportements, mais bien en permettant à chacun de prendre en main ses propres choix. Car le fondement d'une éducation, c'est d'abord la capacité à choisir. Avec la contrainte, on tente d'interdire et de contrôler le choix... il ne s'agit pas de renoncer à l'autorité, il s'agit de la transmettre pour rendre possible le choix. Freud parlait jadis du "sur-moi" et de son rôle dans le développement, peut-être faut-il revenir sur son origine, son développement et son entretien tout au long de la vie.

 

Bruno Devauchelle

 

 

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 10 septembre 2021.

Commentaires

  • DrHouse54, le 22/09/2021 à 23:59
    Il faut quand même réaliser que cette défiance envers "lézécrans" provient principalement d'un seul auteur : Michel Desmurget, et en particulier de son livre "La fabrique du crétin digital", qui n'est pas une étude scientifique mais un simple livre grand public, vendu en supermarché entre les paquets de lessive et les cornichons.
    Et si son analyse se base sur des études réelles, en revanche il y a de fortes raisons de remettre en cause ses conclusions, et elles sont d'ailleurs vivement critiquées.

    Déjà il y a le fait qu'il confonde l'objet et le contenu. Autrement dit, Desmurget fustige "lézécrans", peu importe ce qu'ils permettent de voir.
    Si on passe une heure à regarder "Les Marseillais à Zanzibar", il est assez évident qu'on n'en sort pas forcément grandi intellectuellement.
    En revanche si on passe une heure à regarder une vidéo sur la civilisation Maya ou sur la formation du système solaire, ce n'est pas du tout le même contenu.
    Or Demurget ne fait aucune distinction.

    Et puis il ne définit à aucun moment ce que sont "lézécrans". Intuitivement, on pense qu'il ne s'agit que des téléphones, tablettes et télévisions, mais il y a des écrans partout, donc pourquoi s'arrêter précisément à ceux-là ?

    Soyons logiques, si on veut bannir tous "lézécrans" parce qu'ils seraient dangereux, alors il faut aussi bannir les partitions musicales sur tablettes, les e-books, les caisses automatiques de supermarchés, les panneaux d'affichages dans les gares et les aéroports, les calculettes, les tableaux de bord des voitures, les horloges numériques, l'affichage du micro-ondes, les montres, les écrans publicitaires dans la rue, etc...

    Or bizarrement, personne ne dit que ceux-là sont dangereux : c'est bien la preuve que ce ne sont pas "lezécrans" eux-mêmes qui sont dangereux, mais l'utilisation qu'on en fait.
    Au contraire : correctement utilisés, les outils comportant des écrans ne peuvent qu'aider au développement.

    D'ailleurs nous sommes tous issus de générations qui ont eu accès à "dézécrans" depuis le berceau ou pas loin, et ça n'a pas fait de nous des idiots pour autant.
    Pour ma part j'ai toujours été passionné d'informatique et j'ai toujours baigné dans ce milieu depuis l'enfance, encore maintenant je passe un nombre incalculable d'heures devant l'ordi, ça ne m'a pas empêché de passer un master et un prix de conservatoire.
    Mes anciens élèves de maternelles avaient à leur disposition 5 ordis fonctionnant en permanence en classe, et ils en tiraient énormément de bénéfices, je ne pense pas qu'ils soient devenus plus idiots que les autres à cause de ça, bien au contraire.
     
    Ce ne sont pas "lézécrans" qui sont dangereux, mais l'utilisation qu'on en fait.
    Si les parents plantent leurs gamins devant la télé tout le WE plutôt que d'aller se balader en forêt ou de faire des activités intéressantes, il est évident que ce n'est pas génial pour leur développement.
    Mais ce n'est pas la faute de "lézécrans", c'est celle des parents qui ne savent pas éduquer correctement leur progéniture.
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