Marie Sicre : Faire de la classe un chœur de lecture à voix haute  

De l’oral du bac aux concours médiatiques, la lecture à voix haute est à la mode. Plutôt que la performance et la compétition, peut-on choisir d’y travailler la voix, la justesse, la sensibilité, l’interprétation : la musique du texte avant toute chose ? Professeure de français au lycée Alexis Monteil à Rodez, Marie Sicre met en œuvre un tel travail, exploratoire et collaboratif : des ateliers permettent aux élèves de découvrir leurs voix, d’annoter le texte pour en faire une partition, d’en partager même une lecture slamée ou chantée. Par-delà l’exercice technique, le travail permet  de « valoriser des élèves parfois en difficulté qui ont pu exprimer leurs qualités et leurs capacités au travers de prestations qui n’impliquaient pas d’écrit mais qui engageaient aussi leurs compétences de sujet lecteur interprète. »

 

Evaluée à l’oral de l’EAF, objet de concours nationaux, la lecture à voix haute est revenue sur le devant de la scène : pourquoi cet exercice vous semble-t-il mériter d’être ainsi travaillé et valorisé ?

 

En réalité la lecture à haute voix constitue un travail à valoriser depuis très longtemps dans mon esprit. Elle constitue souvent un point d’entrée qui permet au sujet lecteur de s’approprier le texte, de faire entendre sa voix personnelle, sa sensibilité et sa réception. Ma difficulté dans ma pratique pédagogique tenait dans les lectures non opérantes des élèves en classe qui exprimaient des impressions personnelles sur le texte mais après la lecture, lors des premières impressions ou de l’analyse, et non durant. Je me suis donc questionnée sur les outils à leur proposer et les compétences à développer pour que la lecture devienne pour la majorité d’entre eux, et plus seulement quelques élèves davantage à l’aise, un lieu réel d’expression et d’appropriation du texte lu. De plus, l’oral de l’EAF, à présent, donne à la lecture à haute voix une vraie place, évaluée, et à laquelle l’élève doit se préparer pour la réussir. Cela justifie donc de la travailler vraiment, régulièrement en l’inscrivant dans une progression des compétences à acquérir, entretenir et développer. Une lecture à haute voix réussie est une lecture qui fait entendre toute l’interprétation à venir et la réception personnelle de l’élève. Elle lui ouvre aussi un champ de liberté face à un texte qu’il va devoir analyser par la suite mais pour lequel il va pouvoir faire entendre sa compréhension, les émotions ressenties, sa traduction vive du style par une mise en pratique concrète et audible des intentions de l’auteur. En définitive, l’élève donne vie au texte et rend son analyse sincère et réfléchie puisque sa lecture en est le reflet, la mise en œuvre vocale et la traduction.

 

Lors d’une première séance, vous invitez les élèves à un exercice quelque peu inhabituel pour les professeur.es de français : découvrir sa voix : pourquoi une telle activité ? Comment procédez-vous ? Comment réagissent les élèves ?

 

Cette activité a pour but de montrer aux élèves que leur voix est un outil et, à ce titre, ils doivent l’utiliser en ayant de celui-ci une conscience et par la suite une maîtrise. Or ce contrôle de sa voix n’est pas inné, il s’acquiert et se travaille. Mon expérience de chanteuse  tout comme le travail que je mène avec les élèves de l’atelier théâtre de mon lycée m’ont montré à quel point la voix est un instrument et, comme pour tout instrument, il implique une compréhension de son fonctionnement et un apprentissage. Par ailleurs j’interviens dans un dispositif de formation transversal « posture, corps et voix de l’enseignant ». Le constat est le même : la voix est un instrument fragile, modulable et à maîtriser pour une utilisation pleine et opérante. Il faut donc partir d’exercices vocaux et corporels simples pour poser les bases de son utilisation. Un élève ne peut pas comprendre des conseils ou des consignes comme « sois plus expressif », « parle plus fort » « articule » s’il n’a pas les outils et une conscience des mécanismes de la voix pour y parvenir.

 

Comment procédez-vous ?

 

La séance débute par un échauffement et un travail sur la posture, l’ancrage, la respiration, la colonne d’air et la détente du corps tout en conservant une tonicité. Le travail se poursuit sur une explication du fonctionnement des cordes vocales, de l’appareil phonatoire et une série d’exercices vocaux pour qu’ils saisissent concrètement ces mécanismes : vibrations, modulations du débit, du volume, du timbre et articulation. Ils décomposent ainsi les possibles de leur instrument vocal, perçoivent physiquement les outils à leur disposition et redécouvre leur voix. Les élèves sont en cercle et suivent les consignes du professeur qui se place également dans le cercle et fait les activités avec eux.

 

Comment réagissent les élèves ?

 

Ils accueillent avec enthousiasme ce type d’activités qui les surprend, change leur quotidien d’élève, place le professeur dans une autre posture. Ils apprécient d’être debout (eux qui sont le plus souvent assis, courbés sur leur table de bureau !). Les rires nerveux et gênés sont inévitables au départ mais le fait que les différentes activités soient effectuées par toutes et tous (professeur inclus) simultanément et rapidement enchainées permet un lâcher-prise progressif. Il est essentiel dès le début de la séance de donner des consignes très claires, de présenter le travail à venir et ses objectifs pour que les élèves ne restent pas sur l’aspect ludique et y voit un réel apprentissage dans le but d’acquérir de compétences précises. La règle première est le non-jugement car il ne s’agit pas de faire beau mais de faire bien en s’écoutant. Il n’y a pas d’attente de performance mais une exigence de concentration et d’implication. Rares sont les élèves qui refusent de participer. Lorsque c’est le cas, ils savent qu’ils ont le droit de ne pas faire certaines activités tout en restant toujours dans le cercle. En réalité, même les plus réfractaires finissent par se laisser porter par la dynamique de groupe.

 

Une deuxième étape amène les élèves à faire du texte une « partition » : de quoi s’agit-il ? comment les élèves annotent-ils le texte ? avec quels profits ?

 

Comme l’expliquent Joaquim Dolz et Bernard Schneuwly dans Pour un enseignement de l’oral, initiation aux genres formels à l’école (ESF, collection didactique du français, p.53 2016), « on ne peut pas envisager l’oral en tant que fonctionnement de la parole sans la prosodie, c’est-à-dire l’intonation, l’accentuation et le rythme ; les faits prosodiques étant des faits sonores, on peut donc les analyser en termes quantifiables de hauteur, d’intensité et de durée. Dimensions essentielles de toute production orale, leur maîtrise consciente prend une importance toute particulière quand la voix est mise au service de textes écrits. ». Mais comment permettre aux élèves de formaliser cette prosodie sur le texte à lire ? Comment préparer cette lecture à haute voix, au même titre qu’ils annoteraient un texte au cours d’un travail d’analyse ? J’ai trouvé dans le dispositif pédagogique proposé sur l’académie de Versailles « De l’interprétation à la mise en voix, de la mise en voix à l’interprétation » une proposition de mise en œuvre particulièrement porteuse. Le texte devient une partition qu’il va falloir interpréter à haute voix. Les élèves sont sensibles à cette image et comprennent d’emblée l’enjeu.

 

Nous rappelons tout d’abord les modulations possibles de l’instrument vocal en les inscrivant au tableau. Puis chaque groupe réfléchit aux symboles qu’on peut créer, réinvestir et utiliser pour traduire sur le texte ces modulations à venir. Les élèves établissent une fiche outil qui est affichée et consultable par l’ensemble de la classe. Le texte est ensuite distribué et, en coopération, chaque groupe a pour consigne d’annoter le texte pour préparer une lecture adressée à haute voix. Il s’agit bien de mettre en pratique la fiche outil établie précédemment et de tester sa mise en pratique. Durant ce travail préparatoire en apparence purement technique, les élèves négocient le sens du texte, discutent des effets stylistiques et de leur expression vocale, repèrent les mouvements et rythmes, cernent ses enjeux et ce qu’il faut mettre en lumière lors de la lecture à haute voix : en bref ils mènent une lecture linéaire sans la nommer ! Ils investissent leurs connaissances techniques et stylistiques en interprétant réellement les effets des procédés repérés sans tomber dans l’écueil du catalogue qui désincarne le texte et annihile leur perception intime du texte. Ainsi les profits sont multiples aussi bien du point de vue du travail interprétatif du texte que de la mise en pratique des compétences orales au service de la lecture à haute voix et adressée. Rajoutons qu’annoter le texte est également une compétence à construire avec les élèves et qu’elle prend ici tout son sens.

 

En prolongement, les élèves enregistrent une lecture chantée/slamée d’un extrait : quelles sont ici les consignes et les intérêts ?

 

La voix chantée implique les mêmes compétences et le même engagement que la voix dite professionnelle pour les enseignants, ce qui correspond à la voix de l’élève en situation de communication « scolaire ». Or les élèves ont tendance à adopter une voix parlée, dite aussi conversationnelle avec en plus une neutralité et une prosodie monotone lorsqu’ils lisent. Pousser l’exercice jusqu’au chant leur permettait de percevoir encore davantage les possibles de leur voix, l’étendue de leur expressivité et de leur liberté d’expression. De plus l’exercice du chant implique le chanteur tout autant que celui qui écoute. Les élèves sont sensibles à la musique, en écoute beaucoup et sont capables de vibrer, ressentir des émotions, saisir le sens lorsque celle-ci leur « parle », leur est adressée. Cet exercice m’a permis de donner du sens à la consigne d’une lecture adressée. La consigne était donc simple : « Enregistrer sa lecture chantée (slamée) d’un court extrait à destination du professeur qui fera un retour à l’élève sur son ressenti lors de l’écoute. Il ne s’agit pas de chanter juste (inutile d’être chanteur) mais de moduler sa voix de manière à faire ressortir la musicalité : comprendre que le but n’est pas de faire « beau » mais de faire « sincère et personnel ». Ils étaient libres de leur production et pouvaient ajouter un environnement sonore s’ils le souhaitaient.

 

L’apport premier a été le travail créatif des élèves pour parvenir à exprimer leur appropriation libre et personnelle du texte. Il est intéressant de noter sur un même texte la variété des propositions qui restent toutes fidèles au sens et enjeux du texte (Ici l’incipit du roman de Carole Martinez Du Domaine des murmures, 2011). Par ailleurs le chant les a amenés à réinvestir les outils construits précédemment et à les mettre au service de la musicalité, souvent évidente pour les élèves en poésie mais moins perçue en tant que telle dans les autres genres littéraires. Cet exercice leur permet un lâcher prise plus marqué, les éloignant d’une pratique formaliste de la lecture à haute voix. Il ne s’agit pas de chanter juste mais de rendre compte avec justesse du texte.

 

Pour passer de la partition initiale au texte véritablement lu, vous amenez les élèves à travailler en ilots : comment se déroule cette séance ?

 

L’organisation de la classe en ilot est permanente et le travail coopératif est un dispositif pédagogique fondamental dans ma pratique. Ils sont donc habitués à ce fonctionnement et en connaissent les règles établies et expliquées dès le début de l’année. Pour cette séance, la constitution des ilots était libre et les élèves ont choisi leurs partenaires de travail. Ils savent que la constitution des groupes peut varier en fonction des objectifs visés mais l’enjeu de cette séance n’impliquait pas d’imposer des groupes. Par contre je leur ai demandé de réfléchir à la variété des timbres vocaux dans chaque groupe. Ils ont d’eux-mêmes constitués des groupes aux voix mixtes pour une modulation plus riche des lectures à haute voix. Toute activité en coopération doit être bornée : un temps précis et une heure de fin affichée au tableau grâce à des applications comme classroomscreen, des règles de conduite avec des élèves responsables dans chaque ilot du niveau sonore, des consignes claires et explicites, la possibilité de demander de l’aide en levant le bras ou en inscrivant son nom au tableau. Le professeur circule dans la classe et étaye au besoin.

 

Un tel travail de l’oral se heurte sans doute à de nombreuses inhibitions ou habitudes : comment les élèves le perçoivent-ils au final ?

 

Il me semblait essentiel d’évaluer la réception et les apports de ce dispositif pédagogique du point de vue des élèves. J’ai donc organisé à la fin un retour sur les activités sous forme de nuage de mots pour chacun des modules. Les mots clés récurrents sont « intéressant », « ludique », « utile » pour le module Découvrir sa voix, « original » ; « étrange » « découverte », « entraînement » pour la partie Le texte comme une partition ; « intéressant », « amusant » « constructif » pour la séance finale De la partition au texte lu. Ils témoignent d’un enrichissement de leur pratique orale et de leurs compétences dans ce domaine mais aussi d’un dépassement des difficultés et inhibitions de départ. Les termes « gênant » et « difficile » apparaissent peu finalement. Ils perçoivent la lecture à haute voix comme un exercice qui se travaille, dans lequel ils peuvent progresser et surtout un domaine dans lequel ils peuvent exprimer leur liberté de lecteur et leur sensibilité. Ils y voient aussi un atout pour l’oral de l’EAF car cela constituera leur entrée en matière qui les rassure car ils ont aussi acquis par la respiration et la maîtrise de leur outil vocal davantage d’assurance et des leviers pour gérer le stress.

 

Quels conseils donneriez-vous aux collègues ?

 

Il est important de ritualiser ce type de travail, d’y revenir et de l’entretenir. C’est pourquoi ce module a été effectué en début d’année, mettant ainsi en place les compétences nécessaires pour la réussite des différents exercices oraux à venir. Nous retrouvons régulièrement notre cercle pour revenir sur les exercices vocaux, respiratoires et corporels de base. Ritualiser ce travail consolide les acquis à chaque fois et permet aussi à l’élève comme au professeur de mesurer les progrès à chaque prestation orale mais aussi indique à l’élève les points d’appui et les points perfectibles.

 

Les élèves sont également engagés dans un projet de lecture à haute voix construit par une collègue professeure de Lettres : sur le modèle du concours de lecture à voix haute (de la grande Librairie) ils doivent lire une dizaine de livres (assez courts), corpus de lectures commun à des classes du lycée professionnel, des classes de seconde et de première du lycée général et technologique ; ils doivent choisir un passage à lire à haute voix, restitutions qui se feront lors de rencontres interclasses. La lecture à voix haute doit être régulière avec un rappel d’exigence, de technique et d’appropriation pour chacun des textes puisqu’il s’agit d’une nouvelle partition à élaborer pour chacun d’eux.

 

Quel bilan vous-même tirez-vous de ces pratiques ?

 

Le texte support de ces activités est le texte étudié par la suite en explication linéaire : l’entrée dans le texte et l’appropriation par l’élève lecteur/auditeur sont facilitées car la réflexion sur la partition induit nécessairement une expression des ressentis et des compréhensions sans les nommer explicitement en tant qu’attendu du professeur. L’apport est important car il offre la possibilité de faire parler l’élève sur le texte sans adopter un regard académique et consensuel sur le texte. Les négociations lors de l’établissement des partitions reposent nécessairement sur des négociations sur le sens, les intentions, les tonalités, les passages/mots importants et l’esthétique tout en évitant l’approche trop technique du texte. C’est aussi une façon de donner du sens aux procédés stylistiques sans pour autant les nommer d’emblée : percevoir l’effet sur soi avant de le nommer en tant que procédé. L’expérimentation par les sens et les sensibilités précède la théorie mais ne l’écarte pas.

 

Au-delà des apports disciplinaires, cette expérience participe à l’instauration d’un climat de classe positif puisque les élèves ont travaillé dans un climat de non jugement même si évaluation et exigence sont de mise. Ils en ont retiré des bénéfices et ont fait preuve d’enthousiasme que cela soit pour les élèves de la première générale comme pour les élèves de la classe technologique. Une telle activité m’a permis de valoriser des élèves parfois en difficulté qui ont pu exprimer leurs qualités et leurs capacités au travers de prestations qui n’impliquaient pas d’écrit mais qui engageaient aussi leurs compétences de sujet lecteur interprète.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Présentation et exemples sur le site Lettres de l’académie de Toulouse

Un dispositif sur le site Lettres de l’académie de Versailles

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 09 mai 2022.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces