Ces enseignantes qui claquent la porte de l'enseignement... 

Elles partent. Elles osent partir. Elles quittent l’éducation nationale. Maylis Turlay, enseignante depuis huit ans dans l’académie de Paris, après avoir été danseuse dans une première vie professionnelle. Amélie Suet, professeure des écoles depuis neuf ans – dont trois en Allemagne. Margot Lopez, enseignante depuis 6 dans l'académie de Versailles, pour qui l’enseignement est « une vocation et vraiment une passion, je ne me vois pas faire autre chose depuis mes huit ans ». Quand leurs anciens et anciennes collègues reprendront le chemin de l’école, en septembre prochain, Maylis sera responsable éditorial et contenus. Margot enseignera dans une école bilingue à Berkeley en Californie. Et Amélie sera en formation pour devenir coordinatrice de projet humanitaire. Toutes trois donnent les raisons de leur départ. Elles accusent une évolution désastreuse de leur métier.

 

Des enseignants et enseignantes qui claquent la porte de l’éducation nationale ou qui demandent une disponibilité – rarement acceptée – pour se lancer dans un nouveau projet professionnel, il y en a. Rares sont les salles des maîtres et maîtresses où l’on n’entend pas parler reconversion. Pourtant, peu osent sauter le pas. Depuis 2019, les professeurs des écoles – au même titre que tous les fonctionnaires, peuvent bénéficier d’une rupture conventionnelle, possibilité instaurée par la loi de transformation de la fonction publique. C’est une avancée, cela signifie que l’agent peut partir avec des indemnités et bénéficier du chômage. Mais tout cela reste très théorique car les académies disposent de très peu de moyens pour financer ces départs. Alors, bien souvent la réponse est niet.

 

Pour partir, les enseignants et enseignantes ont donc peu de possibilités. Demander une disponibilité, afin de garder le bénéfice du concours et pouvoir revenir à l’éducation nationale ou démissionner. Elles sont très rarement acceptées, sauf lorsqu’elles sont de droit. C’est une conséquence directe du manque cruel d’enseignants, de leur faible niveau de rémunération au regard des diplômes nécessaires, du manque de reconnaissance mais aussi de la nouvelle façon de gérer l’école à la manière d’une entreprise privée, ce que l’on nomme le New Management Public.

 

Disponibilité de droit, rupture conventionnelle et démission

 

Maylis Turlay a pu bénéficier d’une disponibilité de droit car mère de jumelles de moins de douze ans. « J'ai la chance d'avoir eu une disponibilité de droit pour m'occuper de mes enfants et j'ai fait une demande d'activité complémentaire qui est compatible avec elle car je pourrai travailler en télétravail » explique l’enseignante. « Si j'étais amenée à démissionner je pourrais demander une rupture conventionnelle et toucher une prime de départ mais elles sont très rarement acceptées. Avec la démission simple il n'y a pas de prime et nous ne touchons pas le chômage. La seule chose à laquelle nous pouvons prétendre après dix ans d'ancienneté, ce sont des congés formation ».

 

Pour Amélie Suet, c’est banco ! Elle est une des rares chanceuses à avoir bénéficié d’une rupture conventionnelle. « Je n'ai pas demandé de disponibilité ou démissionné car je me serais retrouvée sans ressources. Étant sûre de mon choix de réorientation professionnelle, je préfère me lancer dans une demande de rupture conventionnelle. Je pars avec quelques indemnités qui vont me permettre de financer une partie de ma formation. J’aurai droit aux allocations chômage si besoin. L'entretien de demande s'est bien passé et j'ai rapidement obtenu une réponse positive. Je pense avoir eu de la chance, mais le fait que mes indemnités, avec peu d'ancienneté, ne soient pas très élevées a probablement joué en ma faveur ».

 

Quant à Margot, elle a dû opter pour la solution la plus radicale : la démission. « Au début, j'ai demandé un détachement, que l'on a le droit de demander dès la T2 (ndlr : enseignant titulaire deuxième année), pour partir enseigner trois ans en école bilingue en Californie. Le détachement a été refusé pour nécessité de service, tout comme la demande disponibilité pour convenances personnelles. On m'a expliqué que l'état actuel dans mon académie ne permettait pas de laisser partir les enseignants, et quand on a passé mon dossier en recours, on m’a répondu que le détachement serait automatiquement refusé si je n'avais pas douze années d'ancienneté dans l'académie de Versailles. N'ayant que quatre années à mon actif, je ne me voyais pas attendre encore huit ans. Alors j'ai réfléchi et j'ai demandé au directeur de l'école bilingue s'il me prenait quand même en étant démissionnaire. Il m'a confirmé que oui. J'ai encore une fois réfléchi. Mais  ayant passé une année particulièrement compliquée je n'ai pas eu de mal à me décider. J'ai pensé à mon salaire ici, très faible - à peine 1800 euros net, au nombre d'heures que je fais par semaine, aux conditions de travail. Je me suis dit que rien n'allait bouger et que j'allais de toute manière être piégée dans cette académie pour encore très  longtemps.

 

Alors j'ai démissionné pour tenter de réaliser mon rêve d'enseigner aux États Unis. J'ai envoyé ma demande de démission et elle a été acceptée en une semaine. Je n'ai pas demandé de rupture conventionnelle et de toute façon cela n'aurait pas été utile dans mon cas car je démarre un nouveau contrat directement fin août. Je n'ai pas hésité à démissionner sans rien demander en contrepartie car j'avais la garantie d'un autre emploi derrière, mais je sais qu'il est plus compliqué d'obtenir des indemnités ou le chômage pour les collègues qui veulent un filet de sécurité avant de retrouver un emploi ailleurs » raconte Margot.

 

L’éducation nationale : une machine à broyer les enseignants ?

 

Les trois enseignantes ont en commun l’amour du métier d’enseignant, mais le mode de management de l’éducation nationale les a usées. « J'envisage de me reconvertir depuis un an ou deux mais ce n'était pas un projet mûri, je savais que je finirai par partir mais je n'avais pas encore vraiment réfléchi à pour quoi ni comment » explique Maylis. « Et puis, une opportunité professionnelle s'est présentée à moi et du coup je n'ai pas hésité, je l'ai saisie immédiatement. J'ai la chance de pouvoir avoir une disponibilité pour revenir dans le corps si cette nouvelle expérience ne me plaisait pas. Cependant je ne pense vraiment pas faire marche arrière. Je suis soulagée de quitter l'éducation nationale. Je trouve qu'il n'y a aucun projet ni aucune vision pour l'école en France aujourd'hui. Les professeurs des écoles sont laissés à l'abandon, ils doivent gérer énormément de problèmes qui ne sont pas de leur ressort par manque de professeurs spécialisés, d'assistantes sociales, de médecins scolaires... Les personnels et les élèves sont laissés pour compte. La réélection d'Emmanuel Macron a marqué le fait que rien ne changerait les cinq prochaines années donc oui ça m'a poussé vers la sortie ».

 

Pour Amélie, qui a eu la chance de bénéficier de la rupture conventionnelle, « J'avais un autre projet professionnel. Pour l'approfondir et être sûre de ma démarche, j'ai fait un bilan de compétences qui a confirmé mon projet. Je savais en entrant dans le métier que je n'y ferais pas toute ma carrière, aimant découvrir différents milieux professionnels et souhaitant varier mes missions. Dans l'Éducation Nationale, quoi qu'en dise l'administration, il y a très peu de possibilités d'évoluer. Impossible pour moi avec si peu d'ancienneté d'obtenir un départ en formation CAPPEI par exemple... Si les conditions de travail et d'évolution avaient été meilleures j'aurais probablement attendu quelques années de plus avant de changer. Mais la libéralisation du service public d'Éducation qui est en train de se mettre en œuvre ne me donnait pas du tout envie de poursuivre, au contraire » explique Amélie « Je suis contente de ma décision mais c'est vrai que c'est un peu vertigineux. Me dire que je ne serai probablement plus jamais devant des élèves me fait bizarre, ils vont me manquer ! Depuis que j'ai signé ma convention de rupture conventionnelle, je rêve souvent que j'ai oublié de faire ma commande rentrée, que je n'ai pas commandé les bons cahiers ou que mon cahier journal n'est pas prêt ! Preuve que c'est un métier qu'on vit intensément, dans lequel on s'investit bien en dehors du cadre de la classe » explique-t-elle.

 

Bon courage aux collègues pour garder l'envie d'enseigner

 

Margot est au milieu de ses cartons. Et même si elle part pour vivre son rêve, enseigner aux États-Unis, ce départ, elle l'appréhende. « Je suis dégoutée de perdre le bénéfice du concours notamment car j'étais très fière de mes résultats et que cela me garantissait un emploi. Donc je me dis, si finalement je reviens en France, qu'est-ce que je vais faire ? Mais de mon côté tout est préparé je suis déjà en train de récupérer toutes mes affaires, mon directeur m'attend aux États Unis, ma nouvelle école aussi. J'ai la chance d'avoir un projet juste derrière ».

 

Et lorsqu’on les interroge sur un éventuel retour, « vu la vitesse à laquelle les conditions de travail se dégradent à moins d'un miracle, je ne pense pas » répond Maylis. Amélie est plus nuancée. « Ce n'est pas mon souhait, mais qui sait ? Retrouver des élèves un jour ne me déplairait pas. Ça dépendra aussi bien sûr de l'évolution de l'Éducation Nationale et la politique de Macron ne laisse malheureusement rien présager de bon. Bon courage aux collègues pour garder l'envie et le plaisir d'enseigner tout en continuant à se battre pour une éducation de qualité, égalitaire et qui permette à toutes et tous de s'épanouir ! ».

 

Quant à Margot, elle ne le pense pas. « Si je devais revenir en France, je songe à plusieurs possibilités. Me servir de mon expérience à l'étranger pour postuler dans l'enseignement privé en France, ou alors retenter le concours et recommencer à zéro mais dans une autre académie, peut-être dans le sud de la France mais en tout cas pas Versailles ni Paris ni Créteil, car on est vraiment bloqués ici, et notre salaire est le même que l'on enseigne en campagne ou en grande ville, alors que les loyers passent du simple au triple ! Mais j'ai bon espoir de rester à l'étranger. Croisons les doigts ! »

 

Lilia Ben Hamouda

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 29 juin 2022.

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