Violence scolaire : changer de paradigme pour Claude Lelièvre 

 

 

 

Par François Jarraud

 

La violence scolaire va-t-elle disparaître ? Non répond Claude Lelièvre. Dans cette réponse on peut lire une critique du dispositif ministériel. Mais surtout la certitude de son ancienneté et de sa généralité. Il faut donc travailler de façon durable.

 

A-t-on besoin d’une politique de lutte contre la violence scolaire en France ? D’où vous êtes, comment la voyez-vous évoluer ?

 

Il y a cinq ans, Xavier Darcos – alors ministre délégué à l’Enseignement scolaire auprès de Luc Ferry ( et chargé du dossier des violences scolaires à l’école par l’Elysée ) – se prononçait dans « Le Parisien » du 27 novembre 2002 pour un plan quinquennal tonitruant : «  L’objectif est de faire baisser la violence de moitié en cinq ans. Je veux lever le tabou de la violence scolaire, prendre l’opinion à témoin et montrer ce qui se passe réellement dans nos écoles. Si chacun prend conscience de la gravité de ce qui se passe, nous aurons plus de facilité à combattre le phénomène ». Cinq ans viennent tout juste de passer, et on n’a pas vu grand chose.

 

Il est difficile de savoir si les violences scolaires augmentent. Notre livre «  Histoires vraies des violences à l’école » montre leur ancienneté ( et, parfois, leur grande ancienneté et leur grande intensité, même dans les établissements les plus huppés ). A l’instar des viols, il est difficile de savoir – dans la longue ou moyenne durée - s’il y a augmentation effective ou seulement un plus grand accès qu’auparavant aux scènes juridiques et publiques. En quinze ans, depuis que ‘’la violence à l’Ecole’’ est devenue un problème dans la sphère politico-médiatique, pas moins de huit plans ou dispositifs ministériels ont été annoncés, ce qui laisse dubitatif quant à la possibilité de leur mise en place effective ( d’autant que leur continuité est loin d’être évidente ). Mais cela ne signifie pas, bien au contraire ,qu’il ne faudrait pas une politique assez consensuelle , pertinente et forte, pour qu’elle puisse s’inscrire dans la durée et relever le défi.

 

Le plan cible-t-il la réalité de cette violence ?

 

Il est établi par les différentes études de victimation que les violences scolaires sont, aujourd’hui encore, foncièrement sous-estimées, en particulier celles qui ne sont pas d’une très grande gravité ( celles qu’Eric Debarbieux appelle à juste titre des ‘’micro-violences’’ ), mais qui peuvent cependant beaucoup perturber les éducateurs et les jeunes. Ces violences là relèvent d’abord de ce qu’il est convenu d’appeler la « prévention » où les modalités pédagogiques et parfois la « gestion des conflits » peuvent avoir toute leur place. Or c’est précisément ce qui est peu pris en compte, y compris dans la formation des enseignants et des éducateurs en général.

 

Un rappel à la loi suffit-il à diminuer la violence scolaire ?

 

Il faut convenir ( et mon ami Francis Lec - avocat-conseil national de la Fédération des autonomes de solidarité laïque - insiste là-dessus dans notre livre « Histoires vraies des violences à l’Ecole » à partir de toute son expérience), qu’il n’est pas possible de laisser en l’état et sans aide concrète les collègues qui estiment devoir recourir à l’institution juridique ( étant entendu que, la plupart du temps, il ne s’agit pas de réclamer de fortes peines – bien au contraire – mais de ‘’marquer le coup’’, et d’être ‘’pris en considération’’ ). Par ailleurs même si la « juridicisation » de l’Ecole peut faire problème sur certains points ( et nous le soulignons aussi dans notre livre ) elle fait partie d’un mouvement d’ensemble de notre société et elle est  incontournable. Que le droit et son enseignement puissent bien davantage entrer à l’Ecole ( pas seulement au lycée, mais aussi au collège qui accueille - lui – tous les élèves ) peut,  à certaines conditions, être un progrès. Encore faudrait-il que cela ne se fasse pas avant tout à partir de son aspect ''‘’répressif''. 

 

Quelle autre politique est possible ?

 

Il est tout-à-fait remarquable que les succès les plus probants de la lutte pour réduire l’ampleur et l’intensité des violences scolaires passent par certaines mises en œuvre collectives, par le collectif. De nombreux travaux de chercheurs américains le montrent sans appel, en particulier ceux de l’équipe de Denise C. Gottfredson, qui sont désormais bien connus.

 

La Commission Thélot a été tout particulièrement consciente de la nécessité de l’action la plus collective possible en la matière, et donc de la nécessité d’« un fonctionnement plus collégial » : «  L’apprentissage de la civilité – élément du socle commun – devrait relever au collège de l’ensemble de l’équipe éducative, sous la responsabilité conjointe d’un directeur de la vie éducative et d’un professeur coordonnateur. L’efficacité éducative requiert que les mêmes règles de comportement soient observées dans chaque cours, ce qui est impossible sans un travail collectif des enseignants pour s’accorder sur des règles cohérentes ».

 

Et, en corollaire institutionnel de ses préconisations, la Commission a proposé la création, dans tous les établissements scolaires, d’un « conseil de la communauté éducative » chargé notamment de « l’élaboration du règlement intérieur et de la réflexion relative aux obligations réciproques des différents acteurs », un ‘’conseil’’ devant « se saisir des questions de violence, d’incivilités, de non-respect du règlement intérieur », et se réunir « en conseil de discipline quand les circonstances le demandent ».

 

On peut espérer que le cadre de la redéfinition de « la condition enseignante »  courant 2008 permette une réelle évolution à cet égard, puisqu’il pourrait y avoir redéfinition des compétences et des services des enseignants dans la perspective d’une organisation plus collective et efficace des établissements.

Par ailleurs, la prise de conscience de l’ancienneté et de la généralité des violences scolaire devrait conforter le combat de ceux qui veulent ‘’changer de paradigme’’ en prenant de front une donnée incontournable : les violences scolaires ne sont pas près de disparaître ; leurs victimes sont là ( non pas ‘’marginales’’ ou à la ‘’marge’’) mais au cœur  même du fonctionnement ordinaire des institutions scolaires, en quelque sorte en tant qu’ ’’accidents du travail’’, à prendre dans leur contexte professionnel.

 

Cela passe par une révolution copernicienne qui prend en priorité le point de vue des victimes et met ainsi  l’accent – en particulier pour les enseignants – sur la place centrale de leur « image » et donc de leur ‘’prise en considération’’ effective ( notamment dans le processus judiciaire lui-même, et dans la mise en œuvre  d’une clinique professionnelle d’accompagnement ). Cette ‘’sécurisation’’ passe à l’évidence par  des formations et des organisations nettement plus orientées vers le collectif et le professionnel. Plus on est isolé, plus il y a risque de difficultés ( aussi bien pour ce qui concerne la prévention, que le traitement judiciaire ou le suivi psychologique ).

 

Claude Lelièvre

Entretien F. Jarraud

 

Liens :

Dans le Café article de C. Lelièvre sur le socle commun

Dans le Café article de C. Lelièvre

Dans le Café, article de E.Debarbieux sur la violence scolaire

 

Claude Lelièvre ( professeur émérite d’histoire de l’éducation, ex-membre de la Commission Thélot) et co-auteur avec Francis Lec ( avocat-conseil national de la Fédération des Autonomes de solidarité laïque ) d’ « Histoires vraies des violences à l’Ecole » ( Fayard, 2007 )

 

 

Par fjarraud , le .

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