A l’heure numérique, le travail de l’oral n’aurait-il plus de limites ? Dans le Doubs, au collège René Perrot au Russey, dans le cadre d’une séquence sur « le monstre aux limites de l’humain », les 6èmes de Sonia Fraichot ont réalisé un sacré scoop : interviewer Nessie, la Vouivre, Frankenstein, le yéti, le Minotaure, King Kong … Les enregistrements audio ont été soigneusement préparés, travaillés puis partagés sur un mur collaboratif en ligne, jusqu’à susciter des échanges avec des CM2 du secteur qui avaient quant à eux mené le procès du loup des contes. « Une manière de travailler l’oral en production et en réception, explique l’enseignante. Ils se sentent plus à l’aise avec leur voix, cela a renforcé leur confiance (s’exercer à la parole est aussi une expérimentation de soi) et ils ont découvert que l’écoute permet de développer de nombreux apprentissages. »
Comment avez-cous choisi les monstres à interviewer ?
Les monstres « interviewés » au cours de ces interviews fictives ont été choisis par la documentaliste de mon établissement, Christine Pierson et par moi-même. Il s’agissait de proposer des monstres venant de différents domaines culturels et artistiques (mythologies, contes traditionnels, cinéma.). Après avoir travaillé sur un chapitre sur les ogres (lecture d’extraits divers sur les ogres/rédaction d’un portrait d’ogre et d’une description de sa tanière), je souhaitais élargir les connaissances des élèves vers d’autres monstres qu’ils ne connaissaient pas encore ou dont ils ignoraient certaines caractéristiques, notamment physiques. Nous les avons choisis également en fonction des documents disponibles au CDI afin que les élèves puissent, par l’intermédiaire d’une recherche Esidoc, obtenir suffisamment d’informations (dans des revues, magazines, documentaires, encyclopédies…) pour réaliser les interviews. Deux classes de 6èmes ont participé à ce projet, ils étaient répartis par deux (+ un groupe de 3 selon les effectifs des classes) et ils ont donc tiré au sort un monstre parmi les monstres suivants : Nessie, la Vouivre (créature bien présente dans les légendes franc-comtoises), Dracula, Frankenstein, Loup garou, Troll, Yéti, Baba Yaga, Kraken, Fenrir, Alien, King Kong, Cerbère, Méduse, Le Lion de Némée, L’hydre de Lerne, Le Minotaure, La Chimère, le Sphinx.
Quel travail les élèves ont-ils mené pour réussir à rédiger les interviews ?
Afin de réaliser les interviews, deux séances au CDI ont été nécessaires. Quelques temps auparavant, la documentaliste, Christine Pierson, avaient préparé les élèves aux modalités de recherche sur Esidoc. Nous tenions à ce que les élèves utilisent en priorité les ressources du CDI. Ainsi, par groupe de deux, les élèves ont réinvesti les acquis relatifs à la recherche Esidoc et ils ont prélevé des informations sur le monstre sur lequel ils devaient travailler. Une fiche de travail (avec les questions type : Qui ? Quoi ? Quand ? Où ? Comment ?) leur a permis de cibler les informations nécessaires afin d’obtenir une description de cette créature. Des compétences lecture/compréhension mais aussi d’autres liées aux méthodes et outils pour apprendre ont été mobilisées : trier et lire l’information, coopérer et réaliser des projets.
A partir de ces informations récoltées, il s’agissait ensuite d’élaborer des questions (questions du journaliste) et des réponses (celles du monstre). Deux séances en classe de français en co-intervention avec la documentaliste ont permis de travailler ces interviews. Des compétences de langue ont pu être réinvesties : un travail sur la phrase interrogative a été mené, sur les registres de langue. Des compétences d’écriture ont permis de travailler l’organisation des questions, le fait de varier les questions, d’étoffer les réponses… Les groupes ont lu plusieurs fois leurs ébauches de travaux en classe, les compétences de réécriture (écrire à partir de nouvelles consignes faire évoluer son texte…) ont alors été exploitées afin de réussir à mener à bien les interviews.
Quelles sont les consignes et modalités de travail pour la dimension orale du dispositif ?
Une fois le travail d’écriture amélioré et corrigé, les élèves ont dû s’entrainer à le dire. Comme ils l’avaient déjà fait plusieurs au cours du travail de réécriture, allier écrit et oral prenant tout son sens, et l’entrainement a été rapide. Ils se sont donc exercés en classe et à la maison et lorsqu’ils se sont sentis prêts, à l’aide d’une tablette et de l’enregistreur audio de Padlet, ils ont procédé à l’enregistrement. Un lieu isolé et calme (l’annexe de notre CDI) leur a permis de faire leur travail dans de bonnes conditions. Pour ce faire, ils étaient invités à réaliser plusieurs essais. A eux de s’évaluer, par groupe de deux, toujours, (en mobilisant des compétences liées à la coopération) et de valider ou non leur travail. Revenir sur son travail, tenter de faire mieux encore et déterminer lorsque la piste audio est enfin devenue intéressante à entendre a été source de motivation. L’interview devait être dynamique, il convenait de faire attention à sa diction, au volume de la voix, à la vitesse de lecture et de tenter d’imiter une interview radiophonique (et finalement sans radio ou webradio présente dans le collège, une tablette peut suffire et l’on peut déjà s’initier au travail de la voix et de l’enregistrement de type radiophonique avec de simples logiciels ou outils numériques…). Certains élèves se sont mêmes « amusés » à modifier leur voix afin d’imiter celle d’un monstre, ou d’un journaliste parfois apeuré et ainsi exploiter les ressources expressives et créatives de la parole.
Vous avez aussi favorisé une interaction entre vos 6èmes et des CM2 : de quelle façon ?
Au cours d’une des réunions de type liaison Cm2 /6ème, avec l’une des professeures des écoles du secteur, nous avions évoqué le fait de travailler en commun en français sur les monstres (thème commun au cycle 3, le monstre aux limites de l’humain) et de réaliser des exposés ou interviews de monstres que l’on déposerait sur Padlet afin de valoriser et montrer le travail réalisé dans chaque classe tout en favorisant la continuité école/collège et bien sûr, la continuité des apprentissages. Le lien du Padlet sur les monstres a donc été envoyé à cette école du secteur et en échange nous avons pu découvrir un travail réalisé par les CM2 : le procès du loup. Les 6èmes ont ensuite réalisé des commentaires audios à destination des élèves de Cm2 afin de dire ce qu’ils avaient pensé de leurs travaux. Et c’est ainsi que des petits mots d’encouragements audio ou commentaires constructifs (via le site d’enregistrement Vocaroo, une découverte également pour les élèves !) ont valorisé le travail des uns et des autres. Lors des portes ouvertes du collège, les Cm2 et leurs parents ont également pu retrouver, et ainsi écouter le travail des collégiens dans la salle de français.
Les élèves ont apprécié le travail de recherche au CDI, le travail numérique (pour certains c’était une véritable découverte d’utiliser des outils simples d’utilisation comme Padlet, un outil enregistreur via une tablette). Ils savent désormais utiliser ces outils et ils ont pu les réutiliser à d’autres occasions (ex : lecture expressive enregistrée).
Les élèves ont apprécié aussi de rendre compte de leurs recherches sur un monstre par le biais d’un enregistrement audio fait en groupe. Ce type de compte-rendu a permis de valoriser leurs recherches et les travaux. Ils ont aimé également découvrir des monstres qu’ils ne connaissaient pas. Ils ont enrichi leurs connaissances sur les monstres et les légendes qui les accompagnent.
Ils ont pris beaucoup de plaisir à travailler la mise en voix et à écouter les travaux de leurs camarades de classe (quel plaisir d’entendre la voix d’un camarade imitant le loup garou ou de Méduse !), de l’autre classe de 6eme et également à être écoutés par les élèves de cm2 ainsi que d’écouter en retour leurs travaux. Une manière de travailler l’oral en production et en réception. Ils se sentent plus à l’aise avec leur voix, cela a renforcé leur confiance (s’exercer à la parole est aussi une expérimentation de soi) et ils ont découvert que l’écoute permet de développer de nombreux apprentissages.
Vous travaillez aussi les compétences orales par la lecture enregistrée et l’habillage musical de haïkus : en quoi consiste ici le travail mené ?
Pour ce travail d’enregistrement de haïkus sur fond musical, il s’agissait de comprendre comment les poètes nous font voir le monde autrement dans le cadre d’un chapitre en 5ème sur la poésie du quotidien. Après une étude de haïkus, les élèves choisissent celui de leur choix ainsi qu’un fond sonore (musique, bruit d’ambiance) s’associant à leur poème. Puis ils s’entrainent à le dire, ils l’enregistrent, insèrent le fond sonore et déposent leur fichier audio dans l’espace des classes de l’ENT Eclat. Les élèves ont appris à lire avec expressivité pour rendre compte de la forme poétique et artistique du haïku, donner de la valeur au poème grâce au fond sonore mais surtout au travail de mise en voix. Ils ont aussi appris à découvrir et à utiliser un outil d’enregistrement (Audacity) en suivant un protocole informatique préétabli. Ils ont apprécié rendre compte de leur choix de haïku en travaillant la manière de le dire, grâce à la possibilité de se réécouter, d’arriver ainsi à revenir sur sa production et à progresser dans l’expressivité. Ils ont eu à cœur de travailler la mise en voix et ont apprécié de découvrir le logiciel Audacity et sa simplicité d’utilisation. Écouter ensuite les travaux des autres élèves (expressivité, choix du fond sonore pour rendre compte au mieux de la beauté du poème) a été tout aussi enrichissant. L’intérêt de cette pratique orale individuelle s’est aussi avéré particulièrement bénéfique pour les élèves en difficulté ou en situation de handicap (dyslexie).
A la lumière de ces expériences, quels vous semblent les intérêts du numérique pour travailler l’oral ?
Le numérique permet de publier et de partager les productions orales des élèves, ce qui a pour intérêt de valoriser leur travail, notamment pour les élèves dyslexiques, et les motive à prendre la parole. Les productions orales numériques valorisent, diffusent, motivent les apprentissages culturels. De plus, le numérique facilite le développement de compétences orales car la possibilité de s’exercer et de se perfectionner à l’oral sans craindre le jugement des autres élèves est un intérêt non négligeable. Le numérique peut contribuer à renouveler la relation avec la lecture en valorisant les écrits d’un poète par exemple, et même l’écriture (les travaux écrits peuvent alimenter l’oral), et à favoriser le travail de l’oralité des élèves. Pour conclure, les outils numériques permettent la réalisation de travaux collaboratifs, tels que des enregistrements d’interviews et favorisent les interactions et la coopération entre les élèves ou permettent la réalisation de travaux individuels tels que la lecture avec habillage sonore pour améliorer leurs compétences orales.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
