Dans la première partie de son entretien au Café pédagogique*, il livre sa vision sensible et politique : « Ceux qui vivent dans leur bulle de privilégiés et qui sont insensibles aux difficultés et aux humiliations rencontrées par tous les autres ne voient jamais venir la goutte d’eau qui fait déborder le vase… ».
Pourquoi la fiction ? Que peut, dit ou fait la littérature que n’avez dit ou écrit ou fait ?
Rapport sur la pauvreté (2015), L’école n’est pas faite pour les pauvres (2022), Frapper les pauvres (2025) : la question de la pauvreté est au cœur de votre travail. Expliquez-nous.
Ce livre est le dernier d’une sorte de « tétralogie » d’écrits qui abordent le même sujet. En 2015, il y a eu mon rapport d’inspecteur général sur la « Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous » ; en 2021 j’ai publié un récit autobiographique Exception consolante et en 2002 un essai politique L’école n’est pas faite pour les pauvres, pour une école républicaine et fraternelle. En 2025, ce roman Frapper les pauvres qui met en scène des jeunes de milieu populaire me permet d’enfoncer le même clou avec des outils différents et pour des publics qui ne sont pas forcément les mêmes. En somme, je reste fidèle à mes convictions, mais j’utilise ici la forme romanesque pour décrire, à hauteur cette fois d’adolescents, une société et un système éducatif qui demeurent profondément injustes.
Sans dévoiler totalement ce qui fait le cœur du roman, pouvez-vous nous en donner les grandes lignes ?
Mon roman raconte l’histoire de deux jeunes de Clichy-sous-Bois et de Bondy repérés au collège comme très bons élèves qui sont sélectionnés pour entrer à Clovis, un prestigieux lycée parisien. Ils sont hébergés à l’internat d’excellence de Clovis. Le contraste entre leurs nouvelles conditions d’études et celles de leurs copains et copines du lycée professionnel Croizat de Clichy, rend insupportables des injustices criantes. Sur fond de pauvreté, de précarité et de suppressions d’heures de cours vécues en banlieue, les deux internes d’excellence et les élèves du lycée professionnel vont imaginer une façon originale et pacifique d’exprimer leur révolte. Ce combat, avoir les mêmes droits que ceux accordés aux enfants de la bourgeoisie, se construit autour de leur cahier de doléances nommé “Brèves d’en dessous” et se traduit par une expédition organisée au lycée Clovis pour aller réclamer les heures d’enseignement qu’on leur doit.
Pourquoi ce titre Frapper les pauvres ?
Le titre du livre s’inspire d’un poème en prose de Charles Baudelaire qui a pour titre Assommons les pauvres ! Le poème raconte qu’un jour, un vieux mendiant vient demander l’aumône à l’auteur dans un cabaret. Un démon suggère au narrateur de rosser le mendiant, ce qu’il fait jusqu’à ce que le vieux mendiant se redresse et inflige à son tour une correction au narrateur. Les deux hommes sont alors à égalité. Le narrateur conseille au vieux mendiant de faire à présent la même chose avec les autres pauvres. Pour les aider à s’émanciper en quelque sorte.
Mais je fais un pas de côté par rapport au poète en faisant dire à la mère d’un de mes héros que ce n’est pas « assommer les pauvres » que Baudelaire aurait dû écrire. Car, dit cette femme, « quand on est assommé, on ne peut plus se défendre. “Frapper les pauvres”, j’aurais compris. Au moins quand on est frappé on peut répondre. » C’est ce que font dans mon roman les lycéens du lycée professionnel Ambroise Croizat qui en ont assez d’être, non pas frappés au sens littéral, mais assez d’être maltraités par une institution incapable de leur assurer leurs droits d’élèves, par exemple en diminuant leurs heures d’enseignement général et en étant régulièrement défaillante dans la nomination de professeurs titulaires et dans le remplacement des professeurs absents.
J’ai voulu faire comprendre aux lecteurs comment, après des dizaines d’heures d’enseignement non assurées, on peut en venir à une révolte non violente de jeunes qui veulent tout simplement qu’on leur donne les mêmes droits à l’instruction que les autres. Ceux qui vivent dans leur bulle de privilégiés et qui sont insensibles aux difficultés et aux humiliations rencontrées par tous les autres ne voient jamais venir la goutte d’eau qui fait déborder le vase…
Votre roman est aussi un hommage rendu au lycée professionnel en général et aux enseignants, ceux du lycée professionnel Croizat que vous situez à Clichy-sous-Bois, comme ceux du lycée Clovis de Paris.
Dans leurs doléances qu’ils appellent « brèves d’en dessous », les jeunes de mon roman ne sont pas toujours tendres avec leurs enseignants et l’institution scolaire. Mais mes héros sont aussi très reconnaissants de l’attitude attentive de chefs d’établissement, de personnels sociaux et de santé, de CPE et de l’engagement d’enseignants qui les nourrissent culturellement, ce qu’ils prennent comme une marque de respect à leur égard. Sans contact, deux de mes deux héros de banlieue scolarisés au lycée Clovis de Paris avec Orwell ou Baudelaire et, pour ceux restés en banlieue, sans culture historique donnée au collège puis au lycée professionnel, sans le travail remarquable des professeurs du lycée professionnel Croizat, ceux d’atelier comme ceux qui leur font découvrir Victor Hugo en classe de Français, y aurait-il eu la même prise de conscience des injustices à l’œuvre dans notre société, la même volonté de se battre pour en sortir ?
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Jean-Paul Delahaye. Frapper les pauvres, éditions de la librairie du Labyrinthe, 2025. ISBN : 978-2-918397-37-3
*La deuxième partie de l’entretien sera publiée le mardi 26 août 2025.
