Transformer le monde
Dès la couverture, l’intention de cet ouvrage est synthétisée en trois mots : éduquer, conscientiser et transformer. Trois verbes qui sonnent comme un programme, presque comme un mot d’ordre, si on le lit avec un œil militant. Car cet ouvrage n’est pas neutre et il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. Il s’inscrit dans une longue tradition pédagogique qui refuse de considérer l’école comme un espace hors du monde, et dans l’histoire des pédagogies critiques. Celles qui, diront les autrices et auteurs, veulent transformer le monde en luttant contre les rapports de domination et d’exploitation.
Des rapports de domination
Avoir conçu ce livre comme un dictionnaire permet certaines prises de positions, comme affirmer que l’école est traversée par des rapports de domination — de classe, de race, de genre — qui ne peuvent être ignorés si l’on veut comprendre ce qui se joue en son sein. On retrouve alors l’héritage de Paulo Freire ou de bell hooks, en articulant les dimensions sociales, raciales et genrées des inégalités.
Si ce dictionnaire mobilise de nombreuses références et les réactive dans le contexte actuel, marqué par une montée des discours réactionnaires et des offensives contre l’école publique, c’est parce que le collectif Questions de classe(s), à travers sa revue et son site, prend constamment position, que ce soit contre les politiques éducatives néolibérales ou contre les discours d’extrême droite qui s’invitent de plus en plus dans les débats scolaires. La défense de l’école publique, la lutte contre le racisme, le sexisme ou les discriminations LGBTQIA+ sont ainsi présentes à chaque page, à chaque initiale, à chaque entrée, agissant comme un outil de déconstruction.
Politiser ses pratiques
« Évaluation », « compétence », « neutralité » ou « orientation », toutes ces notions avatars de l’école néolibérale, sont passées au crible du collectif. Ce dictionnaire s’emploie à montrer qu’elles sont historiquement construites, socialement situées, et qu’elles participent à des logiques de tri, de hiérarchisation et d’exclusion. Et pour le lecteur ou la lectrice enseignant.e, il ne s’agit pas tant de développer son esprit critique que politiser ses pratiques pédagogiques, en comprenant que ce que l’on fait en classe n’est jamais neutre. Si l’on pouvait dresser un avertissement avant la lecture, c’est celui de prendre le risque de remettre en cause des habitudes profondément ancrées dans les pratiques de classe.
Interroger les fondements de l’école
La radicalité du propos peut déstabiliser de prime abord mais on se laisse vite convaincre par la pertinence des propos. Dans ce livre, l’école n’est pas seulement décrite comme « imparfaite », elle est analysée comme un lieu de reproduction des dominations. C’est alors que l’on comprend que les pédagogies critiques ne visent pas simplement à améliorer l’école existante, elles interrogent ses fondements mêmes, elles questionnent la forme scolaire, ses logiques d’évaluation, de classement, de sélection. Et ce faisant elle nous engage à repenser nos pratiques professionnelles.
Ce positionnement tranche avec une partie des discours pédagogiques contemporains, souvent centrés au mieux sur des ajustements techniques au pire sur l’application de prescriptions de plus en plus injonctives. Ici, il ne s’agit pas de mieux différencier, de mieux évaluer, de mieux gérer la classe, il s’agit de se demander : à quoi sert l’école, et au service de qui ?
C’est ainsi qu’à la lecture du chapitre « Évaluation », on comprend comment les dispositifs qui sont imposés aux enseignant·es ces dernières années ne sont pas de simples outils de mesure mais participent à la production des inégalités. Ils permettent de classer, de trier, de légitimer certaines formes de savoir au détriment d’autres et en ce sens, ils sont un instrument de pouvoir.
Des pistes à expérimenter
Mais au-delà de cet aspect critique de l’école néolibérale, on trouve dans ce dictionnaire matière à envisager d’autres perspectives, à pratiquer d’autres manières d’évaluer, plus coopératives et moins hiérarchisantes, jamais présentées comme des recettes mais plutôt comme des pistes à expérimenter.
Et puis ce dictionnaire nous permet de comprendre que l’école n’est pas qu’un appareil néolibéral de tri social. Elle est aussi le creuset de profonds faisceaux de discriminations comme par exemple celui de la race. Le chapitre consacré à ce sujet est particulièrement éloquent. Encore largement évité dans le débat scolaire français, il est ici abordé frontalement. L’école y est alors analysée comme un espace où les discriminations raciales peuvent être invisibilisées, voire reproduites. C’est précisément ce type d’entrée qui montre la singularité précieuse de ce dictionnaire et son ambition de mettre en lumière des aspects de l’école qui restent souvent dans nos angles morts.
Pour faire de l’école un lieu de résistance
Certains pourront sans doute reprocher à cet ouvrage son caractère militant. On comprend qu’il n’ait pas été édité dans une maison appartenant à Bolloré ou à Stérin ! Mais c’est précisément ce qui en fait sa cohérence. Il ne prétend pas parler au nom de tous·tes et s’adresse essentiellement à celles et ceux qui refusent de dissocier pédagogie et politique. Et dans un contexte où les injonctions à la neutralité servent parfois à invisibiliser les inégalités, cette posture a le mérite de la clarté.
Par ailleurs, il sort en librairie dans un moment où l’école est au cœur de tensions politiques fortes, prise en étau entre un libéralisme débridé par 12 années de mandat Macron et entre la menace de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Voyons-le comme un outil pour faire de notre école un lieu de résistance.
Frédéric Grimaud
Dictionnaire des pédagogies critiques chez Questions de classe(s)
Date de parution 07/05/2026
ISBN9782487182028
