Claire Pontais interroge les pratiques d’EPS, à travers le prisme de l’égalité de genre, et propose des pistes concrètes pour que les apprentissages en EPS contribuent aux grands objectifs de l’Ecole : santé, citoyenneté, égalité sociale et de genre, EVARS, amélioration du climat scolaire. Claire Pontais est responsable du site « Osez l’EPS à l’école primaire » au sein du Centre EPS & Société.
Théo, 3 ans : « C’est pas les filles qui font les équipes ! »
Derrière cette petite phrase d’un enfant de moyenne section de maternelle, se cachent de nombreux problèmes professionnels : qui constitue les équipes à l’école, notamment en sport collectif ? Les élèves ou le prof ? Et comment faire ces équipes pour avoir une gestion de classe sereine et éviter les problèmes relationnels du type : « Je ne veux pas jouer avec lui ou elle ! », « C’est normal qu’on perde, on a trop de filles dans l’équipe » (c’est une fille qui le dit), ou les problèmes pédagogiques tels que « Pour que tout le monde joue, on va séparer les garçons des filles », « Pour qu’il y ait égalité entre filles et garçons, les buts des filles vont compter double ! » ou encore pour que les filles touchent le ballon : « il faut faire au moins une passe à une fille avant de tirer » ?
Commençons par le plus simple : ce n’est pas aux élèves de faire les équipes ! …mais à l’enseignant·e ! Pourquoi ? Parce que si on laisse les élèves faire (filles ou garçons), c’est la loi de la jungle ! C’est toujours le même scenario humiliant pour les élèves choisi·es en dernier, majoritairement des filles, mais aussi des garçons perçus « faibles ». Et que l’on alterne une fois les garçons qui choisissent, et la fois suivante les filles, ne change rien à l’affaire…Les élèves en position de leaders, choisissent toujours les élèves les plus sportif-ves en premier et les moins sportif-ves en dernier. Résultat : on renforce l’idée qu’il est normal de dominer quand on est fort·e et on détruit la confiance en soi des élèves qui, pour de multiples raisons, n’ont pas la chance de faire du sport en dehors de l’école. Cette façon de faire, que l’on pourrait croire dépassée, est encore très courante. Sur internet, elle est citée comme celle qui génère les plus mauvais souvenirs d’EPS ! Alors, le plus simple, c’est de la bannir de nos pratiques ! … La question est : pour la remplacer par quoi ?
La réponse n’est pas évidente : ça dépend du contexte, de l’âge des élèves, des objectifs, du sport étudié…
Mais, avant tout, un deuxième principe devrait nous guider : ne pas séparer les garçons des filles a priori. Tout d’abord parce qu’un des objectifs de l’École, c’est d’apprendre ensemble et aussi parce que cela renforce l’idée que le premier critère de groupement des élèves, voire l’unique, et le plus spontané de leur part, serait la différence des sexes. Or, il y a toujours dans une classe, des filles sportives et des garçons moins sportifs. C’est donc la sportivité qui doit entrer en compte et non le sexe. Mais il est vrai que cela n’est pas toujours évident parce que si on fait des équipes de niveaux, et que le nombre de filles sportives est trop faible, elles n’osent pas toujours aller jouer avec les garçons et/ou risquent d’être plus soumises à des remarques sexistes.
En fait, l’enjeu c’est d’apprendre aux élèves à jouer ensemble, pas obligatoirement avec ses copains ou copines. Pour réussir cela, des collègues proposent un système de tirage au sort « régulé » lors des premières séances pour « brasser » les élèves avant de proposer des équipes plus stables, hétérogènes ou de niveaux. Ce tirage au sort régulé par l’enseignant·e permet à la fois de faire des équipes de niveaux semblables et d’habituer les élèves à jouer avec n’importe quel·le partenaire.
Description pour des équipes de 4 : on demande aux élèves de dire leur vécu sportif et leur rapport aux sports collectifs : je joue en club, je ne joue pas en club mais j’aime beaucoup, j’aime bien, je n’aime pas ou peu. (On peut poser la question en termes de sentiment de compétences, cela revient souvent au même). L’enseignant·e prépare des papiers de couleurs correspondant au vécu/goût annoncé et note au dos le nom des élèves correspondants. Pour faire une équipe, un·e élève tire au sort 4 cartons de couleur différente. La séance suivante, on fait un autre tirage au sort… et ceci autant de séances que l’on veut. Les élèves acceptent facilement « le sort » (comme lorsque l’on joue aux cartes) et « font au mieux » avec leurs partenaires de la séance. Petit à petit, ils-elles apprennent à jouer avec les autres sans rechigner.
Autre solution pour éviter que des élèves se sentent isolé·es dans une équipe. On forme d’abord des duos avec un copain ou une copine et ensuite, l’enseignant·e réunit deux duos ensemble, en veillant à équilibrer les équipes. Ainsi, la mixité est presque toujours assurée, sans être imposée.
Dernier point : ne pas penser les équipes seulement en termes relationnels, mais en termes de contenus, en jouant notamment sur les règles du jeu.
Dans un sport collectif, ce sont les règles du jeu qui donnent les droits et devoirs des joueurs et joueuses, dans le but d’avoir un équilibre entre l’attaque et la défense. Trop souvent les enseignant·es considèrent les règles comme des contraintes ou interdits et non des droits qui donnent une liberté d’action. Trop souvent aussi, ils-elles ne s’autorisent pas à s’éloigner des règles du « vrai sport ». Or, à l’école, c’est quasiment obligatoire de modifier les règles pour que le jeu soit adapté à tous-tes les élèves.
Trois exemples :
- Équipes de niveaux différents, règles différentes : Quand on fait des équipes de niveaux, on peut donner les mêmes règles aux deux groupes, mais parfois, cela ne suffit pas pour les débutantes. Exemple : dans un jeu de hand-ball 4 contre 4, pour aller vers le but et marquer, il faut savoir avancer avec la balle. Or si j’impose le dribble à tous les élèves, c’est très sélectif. Les plus débutant·es ne sauront pas dribbler et ne marqueront pas de but. Le jeu n’a plus aucun intérêt pour elles-eux. Rien n’empêche alors de donner des règles différentes : les plus débutant·es ont le droit de courir avec la balle, les plus débrouillé·es doivent dribbler. Au final, malgré des différences de niveaux, dans les deux cas, le rapport de forces entre attaque et défense sera équilibré et tous les élèves apprendront à marquer des buts. Bien sûr, les élèves doivent comprendre pourquoi certain·es ont des règles différentes donc des droits différents.
- Équipes hétérogènes, règles qui changent suivant le rapport de forces : les règles sont les mêmes pour toutes les équipes. Si au bout de 2 minutes de jeu, une équipe a marqué beaucoup plus de buts que l’autre, c’est que le rapport de forces est déséquilibré. Au lieu de changer les équipes, on peut changer les règles : l’équipe qui perd va avoir un avantage : par exemple, on va rétrécir ses buts, et l’équipe qui gagne trop facilement va avoir un handicap : par exemple, on lui enlève un·e attaquant·e. Le jeu va alors être un 3 contre 4… Les deux équipes continuent de jouer et doivent relever le défi de la nouvelle règle[1]. Ceci n’est qu’un exemple, on peut jouer sur toutes les règles possibles : la taille du terrain ou de la zone, le droit de courir ou dribbler, l’obligation de donner la balle si on est touché·e par la défense, etc. Les seules règles qu’il faut bannir, là encore, sont les règles basées sur le sexe a priori. Le fait de donner une faveur aux filles par exemple (« le but des filles compte double ») revient à dire que les filles valent « naturellement » deux fois moins qu’un garçon… et surtout ne prend pas en compte la réalité « culturelle » des filles sportives et des garçons non sportifs.
- Règle différente pour un élève au sein d’une équipe : il est parfois nécessaire de donner une règle plus facile ou plus difficile à quelques élèves seulement. Cela parait une évidence quand il s’agit d’élèves à besoin particulier, mais est considéré comme stigmatisant pour des élèves Or, c’est tout à fait possible. Ex : droit de courir avec la balle pour un·e élève très débutant·e (alors que les autres doivent dribbler) ; à l’inverse, interdiction de dribbler – donc obligation de faire une passe – pour un joueur ou une joueuse qui a marqué tous les buts dans le match précédent. La seule condition, c’est que les élèves comprennent pourquoi. Cela passe toujours par une observation partagée, et notamment une prise en compte du score. L’explication est toujours une question de rapport entre l’attaque et la défense et l’intérêt du jeu. Si le rapport de forces est trop déséquilibré, le jeu n’est plus intéressant. Il faut donc changer les règles, y compris si elles ne concernent qu’un joueur ou une joueuse ou veiller à ce que les équipes se rencontrent soient de niveau plus similaire. Cette idée est spécifique à l’école parce que l’hétérogénéité d’une classe est très grande (sans rapport avec l’hétérogénéité d’une équipe de club) et tous les élèves doivent être mis en situation d’apprendre.
Par les quelques exemples présentés ici, nous voyons comment les apprentissages en EPS peuvent contribuer par les progrès de tous et toutes, à la construction de relations plus égalitaires entre élèves, à l’amélioration du climat scolaire et par conséquent à l’éducation à la citoyenneté et, notamment grâce à la compréhension du rôle des règles collectives (et pas seulement le « respect » de ces règles). De même, une EPS sensible aux questions du genre, peut apporter une contribution spécifique à l’éducation à la vie sexuelle et affective (EVARS) en permettant aux élèves d’expérimenter une réelle mixité susceptible de lutter contre les stéréotypes sexués.
Pour terminer, une courte remarque sur laquelle je reviendrai dans une prochaine chronique : dans les apprentissages de sports collectifs, à l’école primaire, on a tendance à mettre l’accent sur les apprentissages relationnels et le respect des règles et à minimiser les apprentissages techniques et tactiques. Or, les uns ne vont pas sans les autres ! La majorité des filles ne pratiquent des sports collectifs qu’à l’école (contrairement à la majorité des garçons qui jouent au football en dehors de l’école). Si on veut que les garçons et les filles jouent à égalité, il faut rendre les filles compétentes. Pour cela il est nécessaire de centrer les filles de la même manière que les garçons sur les techniques et les tactiques nécessaires à s’approprier pour marquer des buts. La recherche nous dit qu’aujourd’hui nos questionnements et interventions restent genrés.
Claire Pontais
[1] Pour l’école, ce système de règles a été proposé par l’équipe EPS du Tarn sous l’appellation Jeux coopétitifs. Il existe également dans le milieu sportif (Kings League).
